Cette- lettre cal écrite eiï aHeinand
de près ou de loin, il subsiste toujours. Mon sort est encore incertain, mais tout me présage qu'il sera bientôt fixé par Taccomplissement de tout ce qui le menace... Il ne nous est pas permis de juger les voies de Dieu, et il ne Test pas non plus de nous plaindre. Et, dans ce monde, il n'y a pas de bonheur; cela est sûr, personne n'est heureux.
« Mardi 44 mars. — Ah! tous les matins, j'ai à rendre grâces quand je puis dire : // mtl Dieu soit loué!
« J'ai tant souffert! J'ai eu une telle angoisse au moment du départ de Fernand, et plus tard, lorsque j'en suis venue à demander k Dieu qu'il vécût seulement assez pour revoir son père! Oh! et comme c'est difficile de s'accoutumer à penser que tout, l'amour, le bonheur et la jeunesse, l'avenir sur terre, que tout cela est fini; que toutes les espérances, tous les rêves de félicité terrestre sont à tout jamais anéantis!... Dans une lettre que j'ai reçue de toi, il y a peu de temps, tu me dis : « Je dois maintenant passer la vie loin de toi. » Tu ne te doutais pas que la Providence allait peut-être nous réunir par un si horrible malheur. Mais ici, ma mère bien*aimée, je veux t'ouvrir mon âme tout entière et ne plus avoir une seule pensée, un seul désir caché pour toi. j'éprouve un besoin irrésistible d'appartenir à la même foi que mon pauvre Albert, et je te donne ma parole d'honneur que je ne l'ai ressenti, à ce point, que depuis ces terribles derniers jours. Mais je veux te dire aussi que, jusqu'à ce moment, c'est par amour et par respect pour toi que je n'ai pas voulu me faire instruire dans la religion catholique, de peur de découvrir qu'elle était la vraie et alors d'être forcée de l'embrasser; car, lorsqu'on découvre quelque chose de plus vrai que ce qu'on a connu jusqu'alors, il est clair que cela devient un devoir de l'adopter. Si un homme devait demeuror
dans une religion par la seule raison qu'il y est né, un juif ou un païen ne deviendrait jamais chrétien.
« Mon amour et mon respect pour toi ne sont pas moindres aujourd'hui, mais je me sens poussée d'une manière invincible, et en même temps intimement persuadée que tu me pardonneras et même que lu sonlira^ qu'à ma place tu penserais, tu agirais comme je le fais.
« Donner à un mari si aimé, qui peut vivre encoie quelques mois, mais dont les jours sont comptée, une dernière grande joie : communier ensemble pour la première, peut-être pour la dernière fois!... Ah! ton cœur, ma mère, n'y résisterait pas, si toutefois ta conscienre n'y mettait pas d'obstacle; car, à aucun prix, fût-ce pour adoucir la mort à mon mari, je ne voudrais agir déloyalement vis-à-vis de Dieu, et ce serait agir déki y:L" lement, que d'embrasser une religion sans convit lion et par amour pour qui que ce fût au monde. Soi^^ entièrement tranquille là-dessus et crois bien que je n'agirai point sans conviction; mais permets-moi d'exiuiiinoi% de m'instruire, puis de choisir.
« Tu me connais assez, ma mère, pour penser que je n'aurais pas pu devenir catholique si j'avais du eruin^ que mes parents, frères ou amis protestants serunl iiainnés. Mais je m'en suis assurée, je l'ai lu avec ait* ntioii, ce n'est point là leur foi. Ils ne croient point daniaes ceux qui sont de bonne foi dans leur croyance, nuiis ils croient la leur la meilleure de toutes^, et c'est, je te l'avoue, ce que je me suis sentie, depuis mon enfance» disposée à croire. C'est la plus ancienne; il iiio semble donc qu'elle a pu recueillir le mieux les premières croyances, et n'est-ce pas d'eux que nous avonîs reçu l'Évangile?
1 . Ce n'était pas assez dire , oiAit enfin elle n'était pas catho* lique encore.
t Que mon changement puisse contrister mon pîire, c*est ce que |e ne puis croire, €ar \h où il se trouve, on ne juge plus les choses comme sur terre. Il voit maintenant plus clair que tous les protestants et tous les catholiques ensemble, et si, dans cette sagesse lumineuse, il voit la vérité dans TÉglise catholique, ne se réjouirat-il pas, au ciel, de voir sa fille 1 embrasser dès cette terre? D'ailleurs, chère maman, ce n'est point une chose nouvelle que j'adopte, c'est, au contraire^ h une croyance bien ancienne, k la croyance de tous nos aucélresque je retourner Le grand-père de mon pÈre étitit catholique, et, dans ta famille qui est si ancienne, tu comptes un bien plus grand nombre d'aïeux catholiques que protestants, et ceux-là pourraient, k meilleur droit, s'affliger au ciel de voir leurs descendants professer une autre foi que celle de F antique religion qui était la Icuri
a Ahï douce mfere, permets-moi donc de m'instruirel Et si tu revois ta pauvre iille veuve, ahl tu supporteras bien qu'elle soit catholique, n'est-ce pas? et tu ne la repousseras pas de ton cœur materneL Elle l'aimera, te chérira plus que jamais^ et jamais sa religion ne te tourmentera. Cette petite chapelle que Lapoukhyn a eu la bonté de faire arranger pour Albert sera ma chapelle de deuil, où je prierai pour mon pauvre bien-aimé et pour tous ceuK qui ïïie sont chers. Ah! ma mère, quand la religion catholique n* aurait sur la n6tre que ravanlage de prier pour les mortis, je la préférerais, et c'est eu tant d'autres choses une si douce croyance î Ma vie te sera consacrée^ et, si tu le veux, nous la terminerons ensemble à Korsen. J'am-ai besoin de tranquillité et de repos, »
Tandis que celte grande transformation s*opérait dans rànie frAlexandrinc^ Fernand était arrivé k Boury
(le 17 mars) et il en était reparti, le soir du même jour, avec mon père, ma mère et Eugénie.
On trouvera dans la lettre qu'Eugénie m'écrivit à son arrivée à Venise le 24 mars, le récit de ce qui s'était passé, depuis le jour où Alexandrine avait écrit la lettre précédente :
EUGÉNIE A PAULINE
« Venise, jeudi matin, 24 mars 1836.
« Hier matin, nous sommes arrivés. Oh! mon Dieu! vais-je pouvoir rassembler mes esprits pour tout te dire? Ma Pauline, je ne sais où j'en suisl On n'a le cœur, ou plutôt la tête capable d'aucune sensation trop forte. On tombe dans un état d'hébétement qui ressemble à l'insensibilité, et cependant le cœur déborde et ne peut s'exprimer.
« Hier donc, à deux heures, nous sommes arrivés à Mestre. Grand Dieu, quelle angoisse! car toutes les craintes nous revenaient à ce moment décisif. Avec battement de cœur, nous demandons à la poste si une lettre ne nous attend pas là. Non ! Mon Dieu, quel signe est* ce? Sans nous en rien dire, tous tremblants, et tom voulant nous rassurer, nous nous embarquons et noui approchons de cette triste ville.
« Pauline, que Dieu était bon ! il avait pitié même de cette incertitude cruelle, et il nous l'épargnait. Au milieu de la lagune, là où on donne les passe-ports, l'idée nous vint de demander si une lettre n'y est pas pour nous : « Si, signor, c'è una lettera. » Oh! ce qu'on a le temps d'éprouver en une seconde, tout ce qu'on peut penser, c'est inexprimable ! Elle était là, cette chère lettre, ouverte, lue. Il était mieux, toujours mieux. Nous le trouverions peut-être sur le balcon. Pauline, ma chérie, je
f écris incohéremment, comme j'ai pensé tout œ que je te racoale. J en éprouve une seconde fois toute Tagitalion en décrivant. Je voudrais l'en faire partager impitoyablement l'angoisse pour être sûre que tu en aurais aussi la joie, conime je l'ai eue, avec son ineffable surprise.
« Alexandrine recommandait dans sa lettre les précautions Jes plus inouîeSj car louU^ émotion devait être évitée à Albert, et ce ne devait être qu'après de nombreuses préparations, à notre arrivée, qu il devait nous voir paraître.
ff Enfin apr^s beaucoup d'allées et de venues et en lui rendant Tagital ion aussi graduelle que pos4bIe, on est venu lui dire l'arrivée de voyageurs h Tauberge^puis Alex entre en disant que c'est nous, puis mon pt>m d'abord, puis nous à la fin ; et Dieu avait tout protégé, et il était calme, et ce danger affreux d'une secousse était passé. Oh I Pauline, il fallait plus d'une pensée de reconnaissance, n'est^-ce pas?
« La soirée fmie, mon père et ma mère sont retournés à l'auberge, j'ai été déshabiller maman, puis je suis revenue coucher chez Alex. Alors, Pauline, j'ai en le récit de cette douleur inouïe, alors j'ai pensé que Dieu aimait notre Alex, car lui seul peut donner tant de force, tant de douceur, tant de mélange d'amertume et de consolatïOï^ î Elle a eu près de lui des heures d'agonie, toujours calme et sans larmes en apparence, pour ne pas l'effrayer; elle sentait ses mains se glacer, et ses genoux trembler k celte pensée : Ceft peut-èire à présent/ Voilà peut^tre le mùmeni! Pendant deux jours, n'espérant pluSj elle ne faisait plus que cette prière : ^on Dim^ qu'il ne meurf^ pas sans cùmmunion. Puis, après que cette prière fut exaucée, vint celle-ci : <( Mon Dim^ faites quil ne meure point $uns remir son jière et sa mère!
Après ces deux espoirs réalisés, elle se sentait résignée. Mais, Pauline, que c'est bizarre d'oser ainsi tout aborder, tout articuler, d'envisager ainsi de face et de si près la douleur ! Je crois que ce qui fait qu'on le peut, c'est la pensée constante de l'autre vie ; c'est l'assurance que le bonheur n'est que là, que la vie dans ce monde n'est réellement qu'un voyage dont on désire le but, où se reposera la fatigue, s'éclaircira l'obscurité et où sera satisfait ce grand besoin d'amour, ainsi que cette soif de bonheur. Alex et moi nous parlions hier avec douceur et paix de ce grand malheur; le supposant arrivé, nous comprenions, nous expliquions, non pas une consolation, mais une possibilité telle de s'identifier au bonheur k venir et déjà atteint par celui qu'on aimait tant, que nécessairement la douleur terrestre devait en être allégée: se détacher de la terre n'est pas une chose si difficile; cela fait, la mort perd son horreur.
« Pauvre Alex I que jeté parle maintenant de lei grande chose! Elle n'est pas faite, mais presque mieux que faite. Dans ce jour de danger pour Albert, elle n'a eu que cette seule pensée, de ne pas le laisser mourir sans la consolation de communier avec elle. Elle a écrit à sa mère. Cette lettre, tu la liras. Je ne sais si elle te fera le même effet qu'à moi, mais elle m'a frappée comme ayant un admirable cachet de fermeté et dirrévocaôilité. Elle est si catholique f si tu savais, elle a soif de notre religion. Dans la lettre qu'elle écrit aujourd'hui à M. de Montalembert se trouve cette phrase bien forte. Écoute-la : « Je serais plus heureuse, veuve et catholique, que toujours la femme d^ Albert et toujours protestante, i» Que dis-tu de ces mots, Pauline ? ils me semblent tout ce qu'on peut dire de plus.
« Maintenant que je t'ai un peu rendu l'espoir, comme je l'avais repris moi-même, je vais de nouveau te dé-
37a RÉCIT D'UNE SOEUR.
Cûurager, Si c'est cruel, pardonne-moi, mais il faut que tu éprouves toutes les sensations que nous éprouvons nous-mêmes, comme si lu les partageais ici^ et cette triste maladie d'Albert n eiât qu'un passage continuel de la crainte à Fospoir, de Tespoir ïi la crainte.
« Nouis iiommes là, 'espérant et désespérant tour it tour. Le médecin croit qu'il pourra partir dans quinze jours ou trois semaines. Mais, Pauline, quel voyage ce sera t Car, à entendre combien le médecm nous désijHî arrivés, il est facile de voir combien il redoute la possibilité d'une crise pendant cette longue route, et il ne cache pas qu'une crise serait une fin. Hélas i il ne flatte pas. 11 disait à ïiiun père hier : a Monsieur, je ne puis plus rien dire* Je viens de voir un miracle. Dieu en peut un second. Puisque M, votre tils vit par un miracle, par un miracle aussi il peut guérir l Humainement parlant, on ne peut rien dire, mais Dieu peut tout, j&
« Ohî Pauline, c'est triste! tellement triste que lu léte en tournerait si on pensait à la terre, à la vie I On découvre qu'on ne supporte tout cela que parce qu*oa pense toujours à Dieu, toujours à cette autre vie où enfm on se reposera. Voilà ce que nous disions avec Alexandrine, Yodà ce qui fait qu'elle ^n est pas folle, et qu'elle ne le deviendra pas, si elle le perd.
« Adieu, ma Pauline chérie. Quand aurai-je une lettre de toi? Quand scrons-^nous de retour? Oh! des ailei pour le ramener, si cela est possible,
« Aussitôt que nous serons partis, tu prieras et tu feras prier la ville entière,
fl A la ariice de Dieu ! que tout ce qu'il voudra arrive,
« Adieu, mes amis : à bientôt, a