‹ Récit du sanglant et terrible massacre arrivé dans la ville de Moscou, ainsi que de la fin effrayante et tragique du dernier duc Démétrius 1606;Chapitre 4 sur 5 · DU DEKNIER DUC DEMETRIUS · texte numérisé non relu

DU DEKNIER DUC DEMETRIUS

^''^^^^^J^ lERRE Fédoro\itch Basnianof, un (les premiers et des plus vaillants

boyards, fit son entrée dans la :apitale au mois de février 1 60o, après avoir défendu jXovgorod contre les

troupes de Dmitri Ivanovitch avec autant de succès que de courage. II y fut accueilli avec de grands honneurs ])ar Boris Fédorovitch Godounof qui gouvernoit alors le pays, et qui lui offrit de bien riches présents en récompense de ses exploits. Or, il advint, que le 13 avril, le susdit Boris Fédorovitch Godounof mourut subitement (à ce qu'on prétend, de poison. A peine son corps fut-il enseveli, que la tzarine douairière, sa veuve, et Fedor Borisovitch , son fils , montèrent sur le trône et furent reconnus comme souverains par tous les habitants de la capitale et des enN-irons, qui vinrent leur offrir les hommages accoutumés et prêtèrent le serment de fidélité et de soumission. Aussitôt après, Pierre Fédoro\"itch Basmanof, en sa qualité de chef de l'armée, fut expédié dans le camp , pour faire prêter aux troupes le serment usité eu pareil cas. Or, comme le' prince Dmitri Ivanovitch maixhoit sur Moscou, et que ses troupes grossissoient à vue d'œil par l'arrivée continuelle des Pc-

lonois et des Kosaques, gens exercés an combat et habitués à la victoire, Dieu permit qu'il se répandît partout le bruit, que ce Dmitri étoit le véritable héritier de la couronne, et le successeur légitime de feu Théodore. Cette opinion, devenue bientôt une conviction pi'ofonde, n'eut pas de peine à s'accréditer parmi bien des boyards, pour ne rien dire de la bourgeoisie, et même parmi les partisans de Godounof qui, méconnaissant leurs propres forces , ne savoient pas tirer parti du pouvoir qu'ils tenoient entre les mains. D'ailleurs, plusieurs seigneurs étoient bien aises de saluer, à l'exemple de Basmanof, le nouveau soleil à son lever, afin d'entrer par là plus avant dans les bonnes grâces du tzar futur. Bref, l'armée entière, d'accord en cela avec la plupart des Allemands , passa au prince Dmitri, qui s'approchoit de plus en plus de la capitale, au milieu des acclamations du peuple; si bien que , le 20 juillet, il lit son entrée à Moscou. Huit jours après, on vit y arriver sa mère putative, ou plutôt

la veuve du tzar Ivan Vasilievitch. Cette princesse denieuroit , depuis son veuvage, dan>^ un couvent, situé à 100 milles de la rajùtale, petit et inconnu, comme dans une prison. Le prince Dmitri, son prétendu fils, vint à sa rencontre , et il l'accompagna jusqu'au palais , marchant à côté de sa voiture , la tête découverte , sans même monter à cheval au moment d'entrer au Kremlin, Là, elle se rendit dans un des principaux couvents destinés à recevoir seulement les filles de la première noblesse ; elle y reste encore aujourd'hui, traitée avec tous les honneurs dus à ime princesse de sang, et à une tzarine, car, je le répète, c'est la veuve d'un tzar du pays. Dmitri nattendit pas longtemps pour se faire consacrer. Il le fit le 21 dudit mois, nonobstant l'habitude (ju'ont les empereurs de la Russie de différer leur couronnement au ri septembre, jour où ils commencent la nouvelle année Mais il j)aroît que des motifs fort urgents Tobligèrent de hâter la célébration de cette solennité. Il avoit auprès

de sa personne, une garde composée d'hallebardiers allemands , qu'il avoit amenée avec lui de la Pologne, Comme les autres princes n'avoient point l'usage d'en avoir lors de leur séjovn- dans la ville, on les congédia tous ; on licencia de même tous les autres soldats étrangers; mais cela se tit d'une manière si précipitée et avec tant de désordre , que plusieurs en ont été fort indignés , se plaignant de ne pas avoir reçu ce dont on étoit convenu, d'avoir été frustrés dans leur attente, et mal récompenses pour leurs bons services. Parmi les mécontents se trouvoit vm grand seignevir de la Russie rouge, le prince nommé Adam Vichnevetski; il se plaignoit, entre autres, de ce que Dmitri ne lui rendoit pas la somme d'en^■il'on 80 000 roubles, qu'il avoit empruntée étant encore en Pologne. Quoi qu'il en soit, et sans que je sache bien dire la chose, le fait est que le lurd reçut l'ordre de partir, sans avoir obtenu le payement ou une satisfaction quelconque ; et maintenant le bruit court partout qu'il ravage les fron-

tières de ce pays, avec force d'autres gens de la mcme faction, mócontents comme lui, causant ainsi à la couronne de très-grands dommages, comme on se le figure aisément. Dès le commencement du nouveau règne, beaucoup de personnes assuroient en particulier et en public, que ce Dmitri n'étoit d'aucune façon le successeur ou héritier légitime de la couronne. De ce nombre étoient un gi'and seigneur et un moine. On se débarrassa bien vite de ce dernier.

Quant au seigneur qui s'appeloitVasililvannovitch Chouiski (celui qui gouverne maintenant le pavs), conduit sur le marché public, devant les tribunaux, et dépouillé de ses habits, il fut sur le point d'avoir la tète tranchée avec une hache, lorsqu'au moment même il obtint pardon, grâce à l'intercession du chancelier Afanasi Ivanovitch ; non-seulement il fut gracié, mais, ce qui est plus, traité depuis avec de trèsgrands honneurs. A partir de ce temps, on n'entendoit parler que de trahisons , de conspirations de toute espèce : par suite de

quoi il y eut tant de tortures, de flagellations, de disgrâces, de consfications, de spoliations et d'exportations, qu'on racontoit des choses étonnantes. Malgré cela, cette race méchante et perverse , \raie engeance de vipères , ne fut tranquille avant quelle neùt exécuté les desseins baibares qu'elle avoit conçus contre la peisonne de ce prince étranger. Quanta celuici, il sut conserver sa dignité. C'étoit un homme d'une taille moyenne, d'un teint basané ; prompt à la colère, mais qui ne tluroit point ; il lança maintes disgrâces, et publia une sentence de mort contre les maréchaux de la noblesse et autres employés, qui s'aviseroient de contrevenir tant soit peu à leur devoir. Il montoit volontiers à cheval, et il aimoit la chasse ; très-vif dans ses décisions, il expédioit avec i-apidité n'importe quelles affaires qu'on lui soumettoit, et il donnoit des ordres parfaitement pensés, même pour des choses de pevi d'importance. D'un caractère très- entreprenant, et doué dun courage qui éton-

noit, il trouvoit que la Moscovie entière, ne suffisoit pas à l'étendue de son anilntion, et il aspiroit à la conquête de nouvelles contrées et d autres royaumes. Au commencement, il étoit fort sociable, et d'un accès facile même pour le plus petit sujet; mais ayant reconnu depuis et compris les mauvais tours que les Russes vouloient lui jouer, il eut soin de se pourvoir dune garde de Livoniens, et puis de celle des Allemands et auti'es étrangers, commandés par trois capitaines francois, anglois et écossois. Le capitaine francois, qui s'appeloit/acyMe^ Margeret , avoit sous sa commande cent archers, qui formoient la troupe de partisans , et étoient richement habillés de velours brodé d'or. Matthieu Knowtson , c'étoit le nom du capitaine anglois, comraandoit une centaine de hallebardiers ; et le capitaine écossois, Albert Fancie, avoit une troisième centaine — habillée dhabits bruns, avec de larges bandes de velours, et les jours de fête, en velours cramoisi. Les archers recevoient 70 roubles par an pour

la plupart, et de plus, les revenus de certains terrains qu'ils pouvoient habiter. Les hallebardiers recevoient 40 r. par an, outre les revenus des terres qui leur étoient assignées. Le prince se proposoit d'y ajouter encore cent mousquetaires, mais ce projet n'a pas été exécuté. — Outre les plaisirs de la chasse, il ainioit beaucoup l'exercice à feu, non-seulement à voir, mais à faire lui-même ; dans ce but, il faisoit élever des ravelins et construire des redoutes pour simuler un siège, et dans ces manœuvres et exercices il se plaisoit à se trouver au plus fort de la mêlée ; de manière , qu'il lui arrivoit parfois d'être rudement malmené et repoussé avec violence. Profitant de la paix et du calme, il envoya lord Afanasi Ivanovicth Vlasief en Pologne, chargé de demander au palatin de Sendomir la main de sa fille, et d'amener celle-ci à Moscou. L'ambassadeur arriva à Rracovie; et ayant obtenu ce qu'il demandoit, on célébra les fiançailles tout à fait royalement. Au repas , ladite ladj fut placée à l'extré-

mité de la table royale, en face du roi et du nonce du pape ; de pareils honneurs furent faits à lanibassadeur, comme au représentant de l'empereur russe. Le jeune prince de la Pologne ])artit immédiatement après , ensemble avec la sœur du roi , et Tambassadeur ( moscovite ) fut reconduit jusqu'à la frontière par un cortège magnifique, et il arriva dans la ^•i\\e de Moscou, le 24 avril, en compagnie du père de la fiancée. Le lendemain, il rendit au prince Démétrius le compte de sa mission. Le voiévode fut admis à laudience à son tour, reçut les salutations des gens de la cour, leur donna une accolade très-amicale, et fut loge au château dans les appartements de Boris Fédorovitch. Le 2 mai, la nouvelle tzarine fit son entrée solennelle au château, dans im carrosse doré, commandé exprès pour cette circonstance. Elle étoit accompagnée d'un grand nombre de seigneurs et de chevaliers parmi lesquels se trouvoient sa seigneurie le palatin de Sendomir avec son fils, sa seigneurie lambassa-

deur du roi des Polonois, le prince Vichnévetski, frère de ce palatin, les deux frères Stadnitski et bien d'autres. Puis, venoit la suite du tzar , dans laquelle on distinguoit Pierre Basmanof, et plusieurs boyards du pays, tous hal3illés de leur ricbe costume national. Il y avoit nombre d'autres voitures et équipages pour des dames et des seigneurs. L impératrice se montra on ne peut plus indulgente et affable ; non-seulement elle saluoit toutes les dames de la cour, mais elle s'entretenoit avec beaucoup d'amabilité avec de simples bourgeoises. Le cortège s'approcba du château, où Ton avoit élevé une grande estrade occupée par une troupe de musiciens, qui faisoient retentir au loin les sons admirables de leurs instruments. De là on conduisit la tzarine dans un couvent où demeurent les dames devenues veuves et les tlemoiselles appartenant aux grandes familles du pays, et où se trouvoit aussi l'impéi'atricedoiiairière. La tzarine y resta jusqu'au jour des noces. Les Russes m'ont rapporté que

ces jeunes lilies y apprennent les articles de leur religion et les usages du j)ays, que la tzarine ellc-inrme a ct«' obligée d'en faire autant, et dV-tre ensuite baptisée d'après le rite russe. Pour moi, qui vois Démétrius presque tous les jours et qui connois sa manière d'agir, je suis plutôt porté à croire qu'il lui aura enseigné un tout autre catéchisme. Ainsi donc, entrée au couvent le vendredi, elle le quitta le mercredi suivant, et elle fui conduite au château. Les appartements destinés pour la recevoir étoient ornés de riches tapisseries, et de rideaux en drap d'or ; la galerie qui y conduit, étoit tendue tout entière de velours cramoisi. Le lendemain soi)-, le mariage, suivi du couronnement , fut célébré par le patriarche dans l'église de ]Xotre-Dame. La cathédrale étoit aussi tendue de haut en bas d'étoffes brodées d'or et d'argent. On portoit devant le tzar la coui-onne, le glaive et le globe , ainsi que la couronne destinée à l'impératrice et posée sur un coussin en velours ci amoisi. La cérémonie dura deux

lieures environ. Les deux époux, sortirent de la cathédrale se tenant par la main, et la tète couronnée. Le tzar étoit assisté, du côté droit, par le prince Fédor Tvanovitch Mstislavski , et la tzarine par la femme de ce même prince, du côté gauche. Les trompettes, les tambours et autres instruments faisoient un grand vacarme , et la cour entière se livi'oit aux divertissements et aux réjouissances. Mais vers la fm, la fête n'avoit plus son air solennel , réservé ce semble au couple auguste seul. J'ai oublié de dire que l'ambassadeur de la Pologne a voit apporté avec lui de magnifiques présents, qu'il offrit au tzar le lendemain même de son arrivée. C'étoient des services en argent doré, nombre tasses et gobelets, deux chevaux superbes et un beau chien. Lorsqu'il remit au tzar des lettres de créance, celui-ci, les ayant regardées et n'y voyant pas le titre de tzar et monarque de la Russie, les lui rendit aussitôt, sans vouloir lire davantage. L'ambassadeur observa qu'un semblable titre n'ayant jamais été ni em-

ployé ni exigé ))ar ses ancêtres et j)rédécesseurs , personne ne songeoit l'intituler autrement que grand-duc ; que si cependant il tenoitù un titre plus élevé que celui de ses ancêtres, il n'avoit qu'à subjuguer l'empire de la giande Tatarie, ou bien à conquérir le trône du sultan ; et que dès lors le monde entier le reconnoîtroit volontiers pour tzar et empereur autocrate. L'ne réponse si hardie et si provocante stupéfia le palatin, père de la jeune tzarine ; quant au prince Démétrius, il entra dans une colère telle, que peu s'en fallut qu'il ne cassât de son sceptre la tête de l'ambassadeur. Sa colère apaisée, quelqu'un demanda à l'envoyé de Sigismond si le sceptre lui avoit touché la tête. « Si cela étoit arrivé, dit ^elui-ci, je laurois ramassé et je l'aurois emporté avec moi en Pologne. » — Au reste, bientôt il n'étoit plus question de colère, et on se sépara très-bons amis ; mais la lettre ne fut point lue. — Force argent fut distribué au peuple lejourdu couronnement qui fut aussi celui du mariage, et le lende-

main, 9 mai (c'étoit un vendredi), les ambassadeiii'^ et les gens de la conr dévoient remettre au tzar leurs présents. iNIais il paroît que ce bon Démétrius, se souvenant probablement de ses anciennes habitudes de moine, fut épris d'une telle dévotion à réciter son bré^-iaire et à lire sa messe, ensemble avec sa jeune épouse dont la compagnie le charmoit, qu'il oublia ce jour-là de se tenir à l'heure, et ne se montra en public que fort tard , de sorte que le soir il n'y eut point de réunion à la cour. Il prit sa revanche le samedi ; malheureusement, comme c'étoit un jour que les Moscovites célèbrent avec plus de solennité que la fête de Pâques, il leiu' étoit extrêmement pénible de le voir profaner ainsi par les noces du tzar. Néanmoins le tzar et la tzarine, la couronne sur la tète, étoient assis dans la grande salle, et y recevoient toutes les personnes admises à la cérémonie, d'abord le patriarche, puis les boyards, enfin les marchands étrangers et autres , chacun se présentoit à son tour.

l)aiàoit la main de rimpéralrice et déposoit ses présents. TS'ous nous y trouvâmes aussi, ton frère et moi ; et plût à Dieu (jue nous eussions gai-dé l'argent dans nos bourses ! (]ar bien que nous ne les ayons défaites que dans l'espoir d'obtenir en retour certains jjONileges, — espoir fondé d'ailleurs sur les promesses réitérées du milord de Sendomir, — une fin désastreuse vint soudainement dissiper tous nos projets ensemble avec les réjouissances publiques. Sur ces entrefaites, le repas fut servi, et on nous invita d'y prendre part. Le dîner fut splendide, et tout à fait suivant les usages du pays. En notre qualité d'étrangers, nous étions placés, la face tournée vers l'empereur; tandis que les Russes, à qui les coutumes ne le permettent point , lui tournoient l'épaule : le banquet mérite une description à part, d'autant plus qu'il faut bien garder quelque chose pour te le raconter de vive voix, à mon retour , entre autres l'intrépidité avec laquelle on vidoit les coupes. Après ce festin, on nous envoya

à domicile des mets sur des plats dorés, qu'on ne n)anqua pas de venir reprendre, afin que nous ne les considérions pas comme un don fait en retour de nos présents. Il y avoit au banquet une excellente musique polonoise , venue avec la jeune tzarine, et ce furent nos plus beaux moments, bien que la joie et les divertissements furent de très-courte durée.

Le dimanche suivant fut témoin dime fête plus grande encore. L'ambassadeur du roi de la Pologne fit savoir d'avance qu'il ne se mettoit point à table, à moins qu'on ne lui rendit les mêmes honneurs qu'on avoit faits à l'ambassadeur russe à Kracovie, à la cour du roi, qui l'avoit admis à sa table; et il attendit qu'on lui désignât une place convenable auprès du tzar. Le tzar refusa d'abord d'y consentir, en lui faisant entendre qu'il seroit placé au-dessus de tous les boyards et dignitaires du pays ; mais l'ambassadeur polonois persistant dans sa demande, le tzar finit par y donner son consentement. L'envoyé du roi arriva donc

avec des présents , qui surpassoient de beaucoup ceux qui avoient été olferts jusqu'alors, et le banquet se prolongea bien avant dans la nuit. Pendant qu'on s'en retournoit, un ^Moscovite fut frappé par un Polonois ; se sentant gravement blessé, il se mit à crier à l'assassin. Ce tumulte n'eut point de suite, et les deux jours suivants (ainsi l'exige le cérémonial de la cour) on n'entendoit que le bruit des fanfares et des tambours. On s'attendoit aussi à ce que les gardes des boyards tirassent les arquebuses et les canons, et lissent des feux d'artifice, en signe de réjouissance. En effet, les canons furent tirés de la citadelle, et on construisit , d'après un nouveau système , un fort en bois , comme pour simuler l'attaque. Mais les choses en restèrent là, étant considérées comme un mauvais pronostic. Le mercredi, jour où les Russes s'asbtiennent des ^"iandes, se passa tranquillement ainsi que le jeudi. Le tzar , qui avoit l'œil et l'oreille partout, ayant eu vent d'une agitation qu'on avoit re-

marquée parmi les Russes, recommanda auxPolonois dctre sur leurs gardes, et ordonna à sa garde de corps de venir au château avec des arquebuses bien chargées , et des cartouches fournies de balles et de mèches. En effet, les Moscovites, au nombre de 15 000, étoient déjà sur le point d'exécuter leur projet; mais comme les Polonois faisoient bonne garde , et tiroient souvent les arquebuses, faisant en même temps du bruit avec de grosses caisses, les Russes n'osèrent rien tenter cette nuit-là. Tout cela devoit servi]- d'avertissement aux gens, et leur montrer clairement que le temps des réjouissances étoit bien passé pour eux, un silence de mort leur ayant succédé d'une façon si subite. Le vendredi suivant, personne ne vouloit plus vendre de la poudre ou autre munitions de guerre.

Quant à la jeune tzarine, elle couloit des heures joyeuses, en compagnie des dames et au milieu de la musique , des danses, des masquerades ; elle forma même le projet de paroître avec des masques au

banquet que son époux devoit donner aux boyards le dimanche suivant, et d'y donner quelques représentations. Mais le projet n'aboutit pas, les Russes ayant fixé le samedi, 17 mai du vieux st^'le, pour mettre enfin à exécution le dessein qu'ils méditoient depiiis longtemps, et qu'ils accomplirent vers sept heures du matin. Au reste, le complot contre la vie de Demetrius avoit été conçu avant l'arrivée de la fille du palatin ; car dès lors on avoit déjà arrêté que tous les Polonois seroient un jour saisis avec leurs armes, espérant retrouver, par ce moyen , les trésors expédiés hors du pays soit au palatin, soit à sa fille. La tragédie se passa donc de la n)anière suivante :

Ce même jour, de terrible mémoire , on voit ])aroître les boyards à la tête de leurs guerriers , montés à cheval , couverts de cuirasses et de cottes de mailles, armés de piques, de javelots et de cimeterres, tandis que le peuple couroit çà et là, armé de bâtons de fer, de pieux et de cimeterres,

mais en un si gi-and nombre qu'on auroit dit une armée de Mirmidons tomliant comme de la grêle. Toute cette multitude couroit avec précipitation vers le château, criant par les rues qu'elle traversoit : A l'assassin! au feu! à bas! à bas! à bas! assurant les uns les autres que les Polonois massacroient au château leurs boyards, et uniquement pour exciter davantage la rage du peuple contre les pauvres Polonois; car, de fait, il y avoit bien peu de boyards qui logeoient au château.

Le tumulte et la confusion furentsi grands, que plusieurs Russes , habillés à la polonoise, furent mis à mort. Les hôtels et les maisons des Polonois furent cernés , de sorte qu'ils ne purent ni sentr'aider ni s'évader. Des milliers d'individus couroient dans la direction du château; les archers du tzar, tous d'origine russe, firent avec les rebelles cause commune , au lieu de leur résister. La fortune sembla avoir abandonné ce pauvre prince; car il arriva qu'il n'eut ce jour-là qu'une trentaine de

gardes à peine et point de capitaines, lui qui avoit habituellement auprès de lui un corps de gardes composé de cent hallebardiers. Au reste, fussent-ils tous là réunis, et eussent-ils parfaitement accompli leur devoir, qu'ils n'auroient pas ser\'i à grand' chose, en présence d'une foule si nombreuse, sinon peut-être à rendre la lutte plus acharnée et le massacre plus affreux, pour ne rien dire du danger qui auroit évidemment menacé nous autres, négociants hollandois, ainsi que les étrangers en général. C est pourquoi les Moscovites, voyant les gardes en si petit nombre, leur crièrent de déposer les armes, de s'adjoindre au peuple, de faire cause commune avec lui, promettant de ne leur faire, dans ce cas, aucun mal. C'est ce qu'ils obtinrent sans difficulté. Les gardes, une fois désarmés et gagnés, les rebelles coururent en foule vers la grande salle , au haut du château. P. Basmanof, ami intime du tzar, vint au-devant d'eux. Ce seigneur avoit à son servùce, depuis des années, un homme

qui parloit d'ordinaire bien mal du tzar, et qui le dénigroit aux yeux du peuple. C'est ce ser\'iteur qui se jette sur son maître et le met à mort. La foule se précipite alors, à travers les appartements, vers celui du tzar. Au bruit des révoltés, Démétrius saute du lit, passe un habit et demande à l'homme de la cour qui se trouvoit là ce que cela signifioit, « Je n'en sais rien, répond le Russe ; quelque incendie peut-être. — jNIéchant brigand, reprit le tzar, non, ça ne peut être un incendie, puisque toutes les cloches de la ville et du château sonnent l'alerte. Ah ! pensez-vous avoir affaire à un autre Boris ?» Il se tint donc prêt : il retroussa fortement les manches de son habit, demanda les deux coutelas bien aiguisés qu'on portoit ordinairement devant lui ; mais l'homme chargé de les garder les chercha en vain. Cependant la foule ennemie approchoit. Démétrius exhorta les hallebardiers placés à l'entrée de ne pas le livrer aux mains des boyards , ferma la porte de sa propre

main, s'élança à travers les appartements intérieurs et gagna la salle de bain ; mais, se voyant poursui\-i par les rebelles, il se jeta par la fenêtre. Ce fut un grand miracle, qu'étant tombé sur le ventre d'une telle hauteur (la chambre avoisinoit le toit), il ne fut point broyé, et ne se cassa ni les bras ni les jambes. Un des hallebardiers, nommé Farstenberg, descendit rapidement les escaliers et le trouva encore en vie ; l'infortuné avoit une blessure à la poitrine, d'où le sang couloit abondanmient ; sa tète aussi étoit meurtrie et ensanglantée.

Ledit hallebardier, aidé des autres, le rapporta dans la chambre, où l'on par\-int à le ranimer un peu avec de l'eau fraîche et quelques drogues confortantes, et lorsqu'il reprit un peu ses sens, les boyards eurent avec lui un long entretien, qui les aura renseignés sur beaucoup de choses, mais dont on n'a jamais pu savoir le véritable objet. Seulement les boyards, de peur que ledit hallebardier ne divulguât ce qui s'étoit passé entre eux , lui ôtèrent inconti-

nent la vie , et bientôt après ils achevèrent à coups redoublés le prince lui-niènie. Son corps, ils le jetèrent en bas, après lavoir attaché avec une corde aux cadavres de ses partisans. Mutilé ainsi, il fut traîné sur la place publique, comme si c'étoit un chien mort ou de la charogne , et laissé là sur une estrade de planches, nu, déchiré et couché sur le cadavre de son favori Basmanof. Hommes et femmes venoient chaque jour, en grand nombre, repaître leurs yeux de ce spectacle repoussant. On avoit mis sur le ventre du tzar un masque hideux trouvé parmi les dépouilles de la tzarine, une fleur dans sa bouche et une espèce de cornemuse sous le bras, avec une pièce de monnoie de la valeur d'un patar , comme pour lui faire faire le piqueur, ou exécuter quelque vieille chanson. Pendant ce temps, la foule continuoit à fouiller le château de haut en bas, ainsi que les maisons occupées par les Polonois, dont plusieurs furent tués, et tous dévalisés jusqu'à perdre même leur bourse. Les musiciens se défendirent assez

longtemps, et cinq ou six d'entre eux. parvinrent à s'évader; quant aux autres, ils furent taillés en pièces , au nombre de vingt.

La maison du voïvode étant entourée d'un bon mur et munie dune forte garnison, resta intacte ; seulement les portes en furent barricadées du dehors, afin que personne ne pût en sortir et s'évader. Je laisse chacun penser ce que devoit éprouver le cœur de la pauvre princesse et de ses dames de compagnie : on lui prit tout, trésors, bijoux, meubles, robes, jusqu'au lit dans lequel elle couchoit. Les seigneurs et les nobles polonois furent de la même manière dépouillés de tous les bijoux et présentï- (ju'ils avoient reçus en cadeau. Ceux qui restoient en ville se défendirent, il est vrai, avec beaucoup de bravoure ; mais, à la fin, force leur fut de céder et d'abandonner leurs biens. Le prince Vichnévetski fut, avec sa suite, le seul qui resta sain et sauf. Il a tué cependant bien des Moscovites, et le canon étoitdéjà braqué contre son hôtel,

lorsque, voyant qu'il alloit être cruellement traité, il arbora le pavillon blanc , en signe de sa soumission, et (it répandre en niéme temps force ducats devant les portes de sa maison. Les Mosco\'ites se précipitèrent là-dessus en foule, et pendant qu'ils ramassoient de l'or, soudain les gens du prince se jetent sur eux, les frappent sans pitié, en laissent une centaine sur place et se frayent ainsi un libre passage au moment même où des boyards arrivèrent du château et le prirent sous leur protection, en renvoyant la foule, C est ainsi que le tumulte fut apaisé.

Un gentilhomme polonois, nommé ]Niemeçki, qui avoit apporté avec lui des bijoux de grande valeur, venoit de les remettre au tzar, le jour précédent; le domestique du seigneur Wolski, de son côté, exhiba à la cour de belles tapisseries. Tout cela fut une pure perte pour Tun et l'autre. Toutefois, les gens le plus à plaindre sont des marchands allemands et italiens. Parmi ces derniers, il y avoit , entre autres, un

nommé Jean-Anibroise Celari, Milanois, homme très-resj)ectable et déjà assez âgé. Il avoit fourni à la cour des marchandises pour 23 000 florins ; eh bien ! cet homme fut mis à mort par la populace ameutée d'une manière indigne. Il y avoit dans le même hôtel deux hommes au sei^ vice de maître Philippe Henbar, d'Augsbourg , qui m'avoit été recommandé par mes amis de Kracovie ; il avoit, lui aussi, remis au tzar près de 2o 000 fl. en marchandises , et au lieu de les lui rendre, on lui prit 10 000 fl. de plus. Il y a ici un marchand d'Augsbourg, nommé André Nathan , à qui la cour devoit 200 000 fl. environ, et à qui on prit encore 10 000 fl., tant en espèces qu'en objets. Un autre marchand, Nicolas, originaire de Lemberg, a perdu aussi une partie considérable de ses marchandises. J'ai lieu de croire qu'on ne les soldera jamais , car les deux fois que j'en ai parlé au frère du tzar actuellement régnant, en lui recommandant les affaires de ces braves gens, et en lui présentant leurs

requêtes clans l'espoir crobtenir pour eux c|uelque rétribution, il me dit, pour toute réponse, que les marchandises en question n'ont jamais été remises au tzar j)récédent par le trésor, les Polonois ayant sans doute mis la main dessus, et que les Russes ne veulent pas en entendre parler, ])ar la raison qu'ils ne trouvent aucun de ces objets dans le trésor public ; que le défroqué (en russe Rostriga , car c'est ainsi qu'on appelle ici le prince défunt) les aura envoyés hors du pays ; enfin que le fisc est trop pauvre pour pouvoir couvrir des sommes pareilles. Il y avoit au ser\ice des négociants allemands un certain Jacques, natif d'Anvers ; il périt victime de la populace en fureur, et son corps fut jeté, avec d'autres cadavres, dans un fossé ; mais je l'ai fait retrouver et ensevelir honorablement. Voyant les choses prendre une si lamentable tournure, et le peuple ne cesser, durant toute cette journée, d'affreuse mémoire, de pousser des cris épouvantables, de sonner partout le tocsin, et de continuer

les massacres, je tremblai pour ma propre personne, surtout depuis cpie j'appris qu'on alloit assiéger la maison voisine de la mienne, où avoit demeure P. Basmanof, une des premières victimes de la révolte. Je m'attendois donc à chaque instant ;i avoir un sort pareil à celui de tant d'autres, Enfm , prenant courage , je montai à cheval, et, accompagné de trois de mes gens, et me confiant en la Providence, je m'engageai dans la presse, résolu de trouver quelque hoyard qui put nous nmnir d'un sauf-conduit; car je craignois d'être tué dans ma propre demeure. Le nombre des gens que je rencontrai sur mon passage, et qui étoient tous armés de cimeterres encore tout fumants de sang, fut si grand, et ils étoient si affreux, à voir, que parfois, transi de frayeur, je croyois m'être trompé de direction, ce qui m'auroit attiré une mort certaine. Mais, grâce à la lK)nté divine, je rencontrai dans la rue deux maréchaux de noblesse , appartenant à la chambre de la justice, qui me don-

nèrent un de leurs officiers pour me servir de guide et sauvegarde à la fois. C'est cet officier de la justice qui me reconduisit à ma demeure, tandis qu'un de mes servir leurs resta avec les maréchaux pour revenir avec six autres employés, chargés de nous défendre au nom de la justice, en cas que le peuple s'aviseroit d'attaquer ma maison. Jamais je ne saurai témoigner à Dieu assez de reconnoissance pour m'avoir arraché à un danger si imminent et si manifeste. Ainsi, le tumulte dura depiùs le matin jusqu'au soir ; mais la nuit venue, il régnoit dans toute la ville un silence si profond, qu'on auroit dit qu'il n'y eût là pas une seule âme qui \àve. Les maisons des seigneurs polonois, à cjui on avoit ôté les armes, furent cernées et soigneusement gardées. Si, dès le commencement de l'émeute, les gens de cette nation avoient fait bonne garde, s'ils s'étoient tenus en bon ordre et munis d'armes, ou bien s'ils avoient mis le feu à certaines parties de la ville, c'auroit été alors un des plus tenibles massacres et

— saline effusion de sang des plus affreuses qu'on ait jamais vues ; car , dun autre côté , ils étoient en assez grand nombre armés et munis de bons chevaux; et de l'autre , les maisons d'ici sont toutes en bois. ]Mais Dieu y montra son doigt, permettant que des deux malheurs arrivât le moindre ; car, au fond, les Polonois n'ont point de bonté, et ils sont aussi vilaines gens, sinon pires, que les Moscovites.

A peine la révolte fut-elle comprimée par le frère du tzar actuel, secondé en cela par les premiers boyards et seigneurs du pays , qu'on s'assembla pour choisir un nouveau souverain , et le prince Vasili Chouiski fut élu à l'unanimité, le 20 mai. C'est une des familles les plus anciennes et les plus illustres du pays. Dieu veuille lui accorder une vie longue et heureuse, un règne plein de bonté et de justice.

Le 29 mai on déterra le corps de Demetrius, on le brûla hors de la -ville, et on le réduisit en cendres, afin d'empêcher par là, au dire du peuple, les sortilèges de ce

sorcier défunt. Le fait est que, la nuit nicnie de sa mort, il a fait un froid si rigoureux et si extraordinaire, que le blé fut détruit dans les campagnes, et qu'au témoignage de plusieurs personnes fort âgées, on n'en a jamais éprouvé de pareil dans une saison de printemps si avancée. Les fruits et les légumes furent aussi détruits; les feuilles des forêts se fanèrent, et on craignit que cela ne causât ime cherté générale et excessive, les céréales ayant déjà doublé de prix. Et comme la nuit qui sui^^t la crémation du corps, le froid devint encor<; plus rigoureiLx, les gens du peuple, ignorants et superstitieux, ne doutent plus que le défunt a été de son vivant un insigne magicien ; tandis qu'ils auroient dû plutôt attribuer ces désastres à l'énormité de leurs crimes.

Le 30 du même mois, on lut publiquement l'arrêt contenant les motifs de sa condamnation et du meurtre accompli sur sa personne. Voici ces griefs.

Premièrement , on affirmoit que Démé-

trius étoit un moine défroque , qui avoit leçu la tonsure et les ordres, et dont les parents , père et mère, sœurs et frères \'ivoient encore, et furent amenés devant le peuple sur la place publique. Or, leur religion est si rigoureuse , qu'elle condamne au supplice du feu un moine qui quitte son ordre et viole les vœux sacrés. La même rigueur sY-tend aux religieuses, et il n'y a pas de pardon à des prévarications semblables. Son père , qui est laïc, sa mère et son frère furent, comme je -viens de le dire, amenés devant le peuple, et reconnus pour tels, bien qu'ils n'eussent aucune resseml)lance ave( Démétrius ; et Dieu sait si en se donnant publiquement pour ses véritables parents, ils n'avoient été subornés par les boyards. Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, et je puis raffirmer hardiment, c'est que je les ai considérés aussi bien que les autres, et que je les ai vus baiser la croix, et jurer là-dessus que son nom véritable étoit Grégoire, ou, comme ils disent, Grichka Otre-

pief; qu'il étoit moine du couvent du château dans cette môme capitale. Dans sa jeunesse , dit-on , il s'appliquoit beaucoup à écrire et à lire ; les annales et les histoires étoient sa lecture favorite ; employé à la cour du patriarche en qualité de chantre et de musicien, il observoit attentivement tout ce qui pouvoit lui servir plus tai'd pour ses projets ; et plus tard, devenu tzar, il n'a jamais voulu mettre le pied dans ce monastère, de peur d'être reconnu par quelques moines des plus vieux, comme l'est ce bon vieux Jodes de Galicie. On ajoute, qu'à Ouglitch, lieu de sa naissance , il auroit fait jeter en prison son père, sa mère et toute sa parenté, au nombre de trente personnes. Tout cela se racontoit dans le peuple.

Le second grief portoit qu'il étoit sorcier, et que c'est grâce à ses magies qu'il remporta tant de victoires et pai'vint à s'emparer de la couronne.

Le troisième grief disoit qu'il étoit un hérétique, n'observant ni fêtes ni jeûnes, et

ii'avant aucune vénération pour les images et les rites de son Église.

Le quatrième lui imputoit d'avoir conspiré avec le pape contre la religion du pays, d'en avoir médite la ruine totale, ]K)ur y substituer les rites romains. On a même trouvé des lettres du pape écrites dans ce sens et adressées à Démétrius lorsqu'il étoit empereur. Le pape l'y exhorte vivement à remplir les promesses répétées plus d'une fois, et à faire de la sorte que les jésuites et autres prêtres romains puissent s'y établir et y bâtir des églises et des collèges dans le but de réformer ainsi le |)ays tout entier.

I^e cinquième article contenoit des lettres dans lesquelles il sengageoit de céder au palatin de Sendomir la principauté de Smolensk, ainsi que celle de IVovgorod à sa femme , et la contrée de Severok à son fils. Il y auroit, de plus, arrêté avec le palatin de massacrer tous les boyards, jusqu'à en exterminer la race, et de les remplacer pai- des palatins, castellans et sta-

rostes polonois , sed lixc non credo. On ajoutoit qu'ayant sorti des canons du chateau sous prétexte de divertissement et de réjouissance, il les a dirigés ensuite contre les habitants de la capitale, pour exciter les uns contre les autres , et donner par là aux Polonois l'occasion de tomber sur la ville, d'exterminer tous ceux qui feroient quelque résistance , et de devenir ainsi maîtres du chef-lieu du pays, cest-à-dire de la contrée tout entière. C'est ce qu'ils auroient pu faire sans grande difficulté , supposé que les Russes n'avoient pas été sur leurs gardes ; car quiconque deviendroit maître de la capitale, il le seroit aussi du pays entier. Au reste, je me rapporte à l'avenir qui révélera tout.

Sixièmement, on lui l'eprochoit amèrement de n'avoir donné que très-peu d'accès aux boyards et aux seigneurs du pays, de les avoir traités avec mépris au point de les faire attendre à la porte du château, et quelquefois de les repousser par les hallebardiers , et enmème temps de permettre aiLx

Polonois d'y monter toutes les fois qu'ils le vouloient,et de souffi'ir qu'ils injuriassent les boyards. Et lorsque ces derniers venoient se plaindi'e , c'étoit comme s'ils parloient à un sourd [surdo narrahant fabulam), les injustices les plus manifestes restant impunies. Ce qui est plus, c'est qu'il faisoit toutes les affaires par lui-même et de sa propre autorité, sans leur demander aucun conseil, ou bien, si quelqu'un d'eux s'avisoit , dans des questions difficiles et douteuses, de lui faire des observations, il répondoit par des mauvais traitements , par la disgrâce et l'exil.

Le septième grief concernoit ses dépenses qu'on trouvoit exorbitantes. Ainsi, il avoit commandé un trône doré avec six lions en argent massif doré, chose qu'aucun grand-duc de Moscou n' avoit faite avant lui. Il fut aussi le premier d'entre eux devant qui on portoit le sceptre et la couronne, et qid avoit acheté un si grand nombre de bijoux et de toute sorte d'objets précieux, trouvés dans son cabinet, et

dont il étoit si prodigue. Il auroit envoyé en Pologne des sommes très-considérables, et puis, le trésor public ainsi épuisé, il auroit chargé le pays de lourdes contributions, unissant ù Tinsouciance de récompenser le méiite une libéralité excessive à l'égard des Hatteurs, des bouffons et des jongleurs, qu'il combloit de présents.

Le huitième point contenoit une accusation fort grave, celle d'avoir profané le caractère sacré des vierges vouées au service de Dieu, d'avoir fréquenté le couvent de femmes où demeuroit son épouse d'une manière inconvenante, s'y rendant avec de la musique, s'y adonnant aux divertissements et aux danses mêlées de chansons indécentes, au grand scandale des vierges, qui considéroient la chose comme un crime inouï; et, par-dessus tout, d'avoir violé une des iilles de Boris Fédorovitch , et d'avoir célébré ses noces le jour de saint Nicolas , au lieu d'honorer cette fête si solennelle suivant la coutume universelle du pays. En outre, d'avoir eu 1 image de la

sainte Vierge suspendue au chevet de son lit nuptial ; d'avoir fait peu de cas des prêtres et des moines , les nialtraitanj comme de pauvres bêtes pour le moindre mot qui auroit fait allusion à son premier état de moine ; d'avoir enfin emprunté à un couvent 10 000 roubles avec la promesse de les paver ad calendas graecas, et autres choses de ce genre.

Neuvièmement, on l'accusoit d'avoir été la cause piincipale et l'auteur des désastres arrivés sur les bords du Volga, attendu que, se proclamant (ils de Fedor Ivanovitch, il autorisa par là des milliers de Kosaques ,à venir à son secours, afin de s'emparer plus sûrement du pays. Il faut avouer, en effet, qu'il a causé de grandes ruines dans ces contrées-là, les ports d'Astrakan, où la Perse ne cesse de verser ses trésors inestimables, ayant été saccagés, et les marchandises que le commerce y accumule entièrement dissipées et pillées. Quand même donc il seroit vrai que la Russie a, comme on l'assure, plus de douze millions de re-

venus, j estime que tout cela seroit peu de chose pour un administrateur aussi prodigue que l'a été Démétrius , suppose qu'il eût le projet de continuer le train qu'il avoit commencé.

Le dixième grief (et c'étoit en effet chose insupportable) portoit sur les insolences, les insultes et la conduite indigne des Polonoib, qui traitoient les Russes comme des chiens, les frappoient comme des esclaves, les comblant d'injures et les menaçant même d'esclavage. Les femmes n'osèrent plus pai'oître seules dans les rues , sans en excepter les personnes appartenant aux premières familles des boyards. Il y a plus, les Polonois entroient chez elles et les violoient dans leurs propres maisons ; un mari passoit-il ayant au bras sa femme, ils se jetoient dessus , la lui arrachoient violemment et l'amenoient avec eux. On avoit beau s'en plaindre, on n'obtenoit jamais justice. Or, il arriva un jour qu'un Polonois, condamné à mort, pour je ne sais quel crime, alloit être exécute; pendant qu'on

le conduisoit au lieu de supplice, voilà que des Polonois tombent sur le convoi, tuent le bourreau et délivrent leur compatriote. Ce qui vient donc de leur arriver maintenant peut être considéré comme un juste châtiment infligé pour leurs méfaits par la vengeance du Dieu irrité. On ajoute une foule d'autres griefs, mais n'y auroit-il de vrais que ceux que je viens de rapporter, ils mériteroient pour cela seul la mort ; toutefois, si la chose se faisoit par voie de justice, elle nen seroit que plus louable.

On raconte que quelques instants avant sa mort, le tzar désira faire une confession publique devant le peuple réuni , mais cpi il sy prit trop tard. Pour moi, je pense que s'il avoit usé de plus de douceur envers ses sujets, sans se livrer aux Polonois ; si! navoit pas épousé une personne du pays, et s'il avoit su mieux se faire aux mœurs et au caractère russes, alors il auroit conserve la couronne, fùt-il d'ailleurs pire (jumi moine défroque ; mais ce qui fut la cause principale de sa chute et de sa perte défi-

nitive, ce furent, à mon avis, le pape avec ses séminaires et les jésuites. Je pense aussi que les Polonois se garderont bien dorénavant d'être aussi insolents que par le passe. Ceux qui restent ici se conduisent maintenant comme de doux agneaux, et sont tort modestes dans les rues. On les a partagés en plusieurs groupes, de deux à trois cents chacun, et on les renvoie ainsi à Smolensk et à Polotsk, après les avoir nnmis de chevaux, tant pour rendre leur voyage plus commode, que pour les empêcher den enlever aux paysans. Un jour, ayant surpris leurs gardes endormis, ils en tuèrent une vingtaine ; les autres, réveillés par le bruit, prirent leur revanche et laissèrent trente-six Polonois sur place ; maintenant on les détient dans les prisons, doù il leur est impossible d'échapper. Je crois que les Polonois s en retournèrent chez eux au nombre de douze cents en tout avec quatre cents Russes. Un ambassadeur a été expédié en Pologne pour informer le roi de ce qui s'étoit passé ici, et pour traiter

de la paix ; en attendant , le palatin de Sendomir, avec les autres gentilshommes polonois, reste ici, et suivant que la réponse du roi sera bonne ou mauvaise, ils seront mis en liberté ou retenus.

Il nous a été rapporté par des pei-sonnes arrivées ici dernièrement, que le souverain actuel avoit fait retirer du tombeau le corps du vrai Déniétrius, fils de Vasili Fédoro\itch, enseveli il y a quinze ans dans la A-ille d'Ouglitch. Son corps, qu'on montra à plusieurs personnes, fut trouvé intact et entier ; il tenoit dans ses mains des noisettes, avec lesquelles il avoit l'habitude de jouer étant encore enfant, et avec lesquelles on l'a enterré. On l'a déposé dans l'égUse de l'Archange, au château, lieu de la sépulture des tzars, et le peuple lui attribue la vertu des miracles, qui s'opèrent, dit-on, tous les jours , et qu'on annonce par le son des cloches toutes les fois qu ils ont lieu. On a décrété de lui bâtir une église et de le vénérer comme un saint.

Voilà les choses essentielles qui se sont

— ko —

passées dans cette ville. 11 nie reste à supplier Dieu de nous préserver d'une plus grande émeute qu'on croit prochaine.

Le 15 juin, la même bourras([ue recommença; car cette populace maudite, toujours avide de butin et de pillage, ne demande pas mieux que de renouveler tous les jours les premiers grabuges ; heureusement cette nouvelle révolte fut immédiatement comprimée par les boyards.

PARIS. —IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET O' Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21.

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