‹ Recit historiques sur l'ancien pays de LiègeChapitre 26 sur 28 · LE REGLEMENT DE MAXIHILIEN · texte numérisé non relu

LE REGLEMENT DE MAXIHILIEN

Maximilien-Henri de Bavière, qui succéda à

Ferdinand, fut le dig-ne continuateur de son oncle; aussi, le peuple, qui le connaissait et avait déjà pu rapprécier, ne se laissa point aller à de folles espérances, quand du balcon de la Violette et du haut des degrés de Saint-Lambert, on lui annonça cette élection : » N'est-ce pas encore un prince de cette maison de Bavière qui nous a déjà fait tant de mal? murmuraient entre eux les bourgeois.

Croit-on que nous n'avons plus souvenance des martyrs d'Othée et des crimes de Jean sans Pitié P Nos pères ne nous ont-ils pas raconté les persécutions religieuses d'Ernest? Et nous-mêmes, que

n'avous-iious pas enduré pendant le règ'ne de Ferdinand : nos meilleurs citoyens exilés, nos privilég-es anéantis et nos bourgmestres mourant sur réchafaud 1 De quels nouveaux malheurs sommes-nous donc menacés î... »

IjCS appréhensions des bourgeois n'étaient que trop fondées, et Maximilien devait, eu effet, ajouter plus d'une page douloureuse au livre de nos annales. Il inaugura son règne en publiant un édit qui enjoignait aux bourgeois de payer Timpôt sur les grains. Cet impôt avait été voté par les états» en 1628, mais, par suite de la réprobation qu'il souleva, on avait dû en différer la perception. Cette fois on passa outre, et la collecte s'en ât avec des rigueurs inouïes.

Une autre circonstance accrut le mécontentement général : le bourgmestre Bex, ce vieil ami desBarthel, des Beeckman et des La Ruelle, s'était retiré à Waremme, après la capitulation de 16-i9, espérant que son grand âge le mettrait à Tabri des vengeances de Maximilien. On alla le prendre et on ramena dans les prisons de la cité. Bex avait assisté à cette longue lutte des Chiroux et des Grignoux, dont nous avons essayé de retracer quelques épisodes, et peu d'hommes avaient fait preuve d'un patriotisme à la fois plus ardent et plus pur. Il fut néanmoins condamné à mort, et lorsque ses parents et ses nombreux amis vinrent l'engager à implorer la clémence de l'évêque, qui avait, disait-on, promis de faire grâce, le noble vieillard répondit : a J'ai quatre-vingts ans; ma vie

.s'est passée tout entière au service de mon pays ; je ne la ternirai point en m'abaissant devant le Beveu de Ferdinand... » Quelques jours après, sa tête roulait sur Téchafaud

Pendant que l'évêque se livrait dans la cité à ces sangrlantes réactions, les campag-nes n'avaient pas cessé d'être ravagées par la soldatesque étrangère : Lorrains, Français, Hollandais, Espagnols, abusant de cette neutralité qui n'était qu'un vain mot, depuis qu'on ne savait plus la faire respecter, s'étaient abattus sur notre territoire et y avaient établi leurs quartiers d'hiver, prétendant être traités à Fégal des Allemands appelés par Maxi* xnilien. » Le désir de Votre Âltesse, écrivait le duc de Lorraine à celui-ci, est de continuer le trouble dans son évêché, d'abolir non-seulement les anciens privilèges du clergé, de la noblesse et du tiers état, mais aussi de cbercher à obtenir une souveraineté pleine et entière, d'assujettir le peuple sous le joug d'une domination odieuse. Quant à moi, ajoutait-il, je n'ai d'autre but que d'assurer la neutralité du pays, et de manifester ma charité envers le peuple en m'opposant aux desseins de Votre Altesse »

Malgré cette publique démonstration du duo de Lorraine, en faveur du parti populaire, ses troupes

' Chroniques manuscrites, — Foullon. — Bouille et nos autres historiens.

• Reviurques des renconlrcs du temps passé et du présent, par le fidel pati'iol, sur le manifeste du duc de Lttrraine, publié à Warem, en Uesbaye, l'an 1654, le 6 janvier. Liège, 1654, ia-4".

n'en continuaient pas moins leurs brig-andages, et la désolatioQ régnait partout : " Maudits soient ces Nérons^ s'écrie un contemporain, maudits soient ces Nérons qui se plaisent à brûler les peuples chrétiens dans les églises, pour en voir les flammes et les fumées, et ouïr les gémissements ! 0 peuple, que votre foi ne se perde pas ! Espérez en Dieu; priez qu'il vous rende bon courage, qu'il sauve vos femmes, vos enfants, et soulag^e vos pauvres veuves et orphelins, si vous mourez pour l'Église et la patrie »

Il faut lire ces horreurs dans les pamphlétaires du temps, car les pamphlets, c'était la seule arme. Tunique consolation du peuple au milieu des misères dont il était accablé. Chaque jour voyait éclore quelque imprécation nouvelle, multipliée et propagée par la presse, cette grande institutrice des nations. Chaque jour, un nouveau rayon d'espérance venait luire au cœur des bourgeois, un nouvel anathème effrayer les bourreaux... Enfin, l'on apprit que la pais avait été signée à Tirlemont. Le territoire fut délivré des hordes étrangères et l'on commença à respirer; mais la bastille que Ferdinand avait fait construire restait debout, et pour quelques hommes dont le patriotisme n'avait pas faibli, c'était un signe de honte et de servitude. Une conspiration s'ourdit à l'eflet de s'en emparer ; elle fut décou-

* CmiokUUin du paminre peuple ehrUim» eouê la tjfnmnU prétênu (Uége, 1654), de A pages.

verte et la plupart des conjurés mis à mort : « Licgeois, s'écriait Tun d'eux eu ma rehaut au supplice, ne croyez pas, comme on cherche à vous le persua* der, que nous mourions traîtres à la patrie; notre seul crime est d'avoir voulu renverser cette citadelle qui vous est odieuse et d'avoir cherclié à vous rendre vos franchises et vos anciens privilèges *. «

A ces exécutions succédèrent plusieurs années de compression énergique, pendant lesquelles il ne se passa aucun événement digne d'être rapporté. La g*uerre qui éclata en 1672, entre la France et la Hollande, vint enlin réveiller les esprits. Les bourgeois s'intéressèrent de nouveau aux affres publiques. Quelques écrivains généreux ranimèrent leur ardeur par la publication S élégies à letirs pauvres compairîoies opprimés ei engowt' dis dam leurs misères et mallœurs * :

Peuple trop généreux pour demeurer esclave (disaienl-ils),

Enfants d'Ambiorix, de Cativulc le brave,

Oui n'a pas inarclianilé d'attaquer les Romains

Et mener en triomphe ces vain(iueurs des humains!

I^burons in\ incibles, (jui avez autrefois

Baigné la Savonnii'îre, et Pierreuse et Avroy :

Peuple qui as été chéry par Charlemagne,

A qui tous ses suivants empereurs d'Allemagne,

Tes puissants prutecteurs et seigneurs souverains,

Ont tant de privilèges versé à pleines mains !

* FouLiox et nos autres historiens.

* C*est le Utre d^nne pièce en rers de quatre pages, imprimée à la suite de la Plainte de iAége ai» Uégeoit, autre pièce en vers tlu temps, formant IS pages in-i*.

Tu 11*68 plus connoisflable, ta as perdu resUma

Que fàisoH autrefois d'une voix unanime

Tout le inonde de toy l Où est ton estandart ?

Où sont tes baut-voués renommés toute part

Pour leur bravoure extrême, qui ont pour ta deffense

Fait couler tant de sang en Allomagne, en France,

Et par tout runivers ? Rallume ta valeur,

Reprends ton vieux courage, il est temps à cet heure!!...

Ces patriotiques exhortations, répétées chaque jour, ne demeurèrent pas sans effet. A la suite d'intrigues secrètes ayant pour but d'entraîner Liège dans une alliance avec l'une ou Tautre des parties •belligrérantes, la citadelle de cette ville fut livrée aux ï*rançaifi qui la firent sauter. Aussitôt les hourg-eois se crurent redevenus lihres; les métiers se reconstituèrent et déclarèrent que Télection du magistrat se ferait désormais selon les anciennes formes en vigrueur avant l'édit impopulaire de 1649* L'empereur liéopold^ circonvenu par Tévèque, protesta contre ces changements^ mais ne fut pas obéi. Les esprits s'aigrirent; les Chiroux et les Gri*^moux reparurent; à Tappel de Maximilien, trente mille Bavarois envahirent de nouveau le pays et le ravagèrent en tous sens ; mais rien ne put ébranler la constance du peuple. Les villes renouvelèrent leurs anciennes alliances ; on réorganisa les milices bourgeoises; des corps de volontaires se formèrent, et la lutte recommença sur tous les points du territoire, plus ardente que jamais.

Un arrangement fut conclu le 22 novembre 1683, mais qui ne satisfit aucun des deux partis. £n effet, . si, d'une part, Maximilien y donnait un éclatant

démenti à tous les actes de son règ-ne^ en accordant que les élections se feraient dorénavant suivant les anciens usages, de Tautre^ il blessait profondément le sentiment populaire en imposîant aux métiers une contribution de cent mille écns, comme un témoi^^nage de La soumise reconnamaiice, du zèle et de U affection respectueuse de la hourgeome pour Son Altesse* Les Chiroux^ mécontentas^ protestèrent contre le traité^ et les métiers, de leur côté, proclamèrent la déchéance du bourg"mestre Bemouchamps qui Tavait sig*né. Ils le remplacèrent par Henri Pompée de Macors.

Le nouveau bourgmestre était un homme d'un caractère doux et afEàble^ jouissant de Festime générale, et qui avait été jusque-là peu mêlé aux dissensions civiles. Maxiniilien aurait dû applaudir à un tel choix ; il s'en montra furieux au contraire, et dans un manifeste qu'il s'empressa de faire paraître, il ei\joignit à ses officiers de courir sus au prétendu bourgmestre et à ses adhérents, comme enncfnts et perturbateurs du repos publie.

Les élections pour le renouvellement du mapristrat eurent lieu le 25 juillet suivant. Les suffrages du peuple se portèrent sur deux patriotes éprouvés, Giloton et Benardi, qui avaient activement secondé Hacors pendant sa magistrature intérimaire, et qui, devenus bourg-mestres à leur tour, soutinrent avec énergie la cause des libertés publiques; mais ce fut en vain : les exécutions militaires avaient ruiné le pays, les factions l'avaient divisé et affaibli, et les métiers eux-mêmes, épuisés d'hommes

et d'argent> Boupiraieut après la paix. La France^ d'ailleurs, refaisait d'intervenir; Louis XIV, dont

on avait imploré la médiation, répondit en conseillant à ses dons amis les Liégeois de se soumettre et de rendre à leur prince ce qu'ils lui devaient.

Les Bavarois se présentèrent quelques jours après aux portes de la cité. Ils y entrèrent sans résistance et se saisirent aussitôt des principaux chefs de la bourpreoisio. Giloton parvint à s'évader; Eenardi et Macors, forts de leur innocence, restèrent. Ce fut pour mourir. On redressa l'échafaud; Liège vit encore une fois tomber les tètes de ses plus nobles enfants, et les noms de Renardi et de Macors allèrent s'ajouter à ceux des La Ruelle, des Barthel et des Bex sur le glorieux martyrologe de la patrie....

Le 9 octobre 1684, Maximilien fit sa rentrée dans Liège, où d'autres exécutions marquèrent son

triomphe, et le 2 S novembre suivant, il publia le fameux règlement qui porte son nom. Par cet édit, célèbre dans nos annales, le prince cassa les trentedeux métiers de la cité et les remplaça par seize chambres, chacune composée de trente-six personnes, dont il se réserva la nomination, et qui furent en partie cliargées de réh ction du magistrat. Les métiers, qui jusqu'alors avaient été une institution politique et municipale, n'existèrent plus qu'à titre de corporations d'arts et professions diverses, uniquement chargées de la police des uns et des autres. Le conseil de la commune sévit réduit à vingt-deux membres, deux bourgmestres et vingt

conseillers , nommés annuellement et par moitié par le prince et les chambres. On fit défense aux bourgmestres de promulguer des ordomiances; leurs fonctions se bornèrent désormais à Padministration des revenus municipaux et à l'entretien des édifices publics. Los vieilles institutions militaires de la cité furent remplacées par des compagTiies bourg-eoises dont les chefs étaient ég-alement à la nomination de révêque. ïlnfin, on décréta la reconstruction de la citadelle^ et la garde en fut confiée à un rég*iment à la solde des états ; c'était aussi le prince qui en nommait les officiers.

Ce règlement fut suivi d'autres ordonnances relatives au gouvernement de la plupart des villes du pays^ et reposant toutes sur les mêmes principes : partout le pouvoir électif fut transféré du peuple à l'évêque et à quelques privilégriés. N''ayant| en apparence, pour objet que de simples réformes administratives, ces édits modifièrent profondément la constitution nationale, en la corrompant à sa source. Que devint, en effet, l'indépendance du tiers état, lorsque les bourg'mestres qui le composaient, au lieu d'être nommés directement par le peuple, comme cela s'était pratiqué pendant des siècles, ne le furent plus que par Févêque, ou par une sorte d'aristocratie bourgeoise, répartie dans des chambres, auxquelles on ne pouvait être affilié sans rag*rément du chef de rËtat ou de son conseil privé ? Et le tribunal des vingt-deux, qui se recrutait aussi, par moitié, dans la magistrature des villes, quelles garanties allait-

il offrir désormais contre les excès de pouvoir des officiers du prince?

En même temps qu'il jetait les fondements de ce

nouveau ré;2rime, ^laximilien s'occupa de l'administration financière des villes et des communautés, et sous prétexte de corrig^er les abus qui s'y étaient glissés, priva également la bourgeoisie du contrôle qu'elle exerçait de temps immémorial sur la gestiob des deniers publics. La ifoculté de s'imposer des moyens proportionnés aux dépenses de la commune fut laissée aux chambres, mais ^i^rwi délibération préalable y agrènf'fni et confirmation requises ; les taxes votées par la cité ne furent plus exigibles qu'après un mandement d'approbation du prince; la connaissance et rexécution des moyens publics continuèrent d\nppartonir au mag-istrat, sauf V appel an conseil privé de l'évéque; la reddition annuelle des comptes de la commune, au lieu de se faire en présence des métiers, n'eut plus lieu que devant Uê dêliffuéê du prince» . . .

Maximilien mourut en 1688. Après lui, toute vie politique cessa, pendant un siècle, au pays de Liège.

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