DERNIERS JOURS DE LA PATRIE
Deux gruerres de succession ferment le dixseptième siècle et ouvrent le dix-huitième. Notre pays en fut presque constamment le théâtre. C'était en Belgique et chez nous que venaient se décider les luttes des États européens ; nous étions le champ de malheur sur lequel s'abattaient les armées étrang>ères pour y vider les querelles de leurs souverains.
La monarcliie atteignait alors, avec Louis XIV, son plus haut degré de puissance ; elle avait tour à tour écrasé la noblesse et les communes, et celles*ci n'avaient plus de ménagements à en attendre. C'est ce qui explique le succès des réfor-
mes de Maximilien ; mais ce qui contribua surtout à en assurer la durëe^ ce furent les soufErances mêmes du peuple, de ce peuple brisé par des dissensions si long*ues et si acharnées, et qui voulait du repos même au prix de sa liberté. Ce repos arriva; les longs règnes de Joseph Clément de Bavière, de Georg'es-Louis de Berghes, de -Jean- Théodore de Bavière et de Charles d'Oultremont, ne furent sigrnalés par aucun fait remarquable. La cité de l^iége n'otlVit plus alors que le squelette de ce qu'elle avait été autrefois ; dans ce corps usé, les souvenirs eux-mêmes avaient fini par s'éteindre^ et jusqu'au mot de patrie était mis en oubli.
Ce sommeil que rien ne troubla durait depuis près de cent ans; sous Velbruek seul, on avait, à défaut de vie politique, cherché à ranimer chez nous cette noble émulation dans les lettres et les arts qui produisit jadis tant de savants et d'artistes distingués ; mais voilà que tout à coup on entend comme de sourds murmures précurseurs de nouveaux orag-es ; des noms, chers autrefois, sont prononcés à voix basse; les vieilles paix, les chartes de franchises et de privilèges redeviennent de nobles sujets d'études et des sources abondantes de patriotisme; Basseng-e se lève enfin, et déroule aux yeux des LiégTois émerveillés le tableau de leur ancienne g'randeur. Voyons ce qui occasionnait un réveil si subit et si extraordinaire.
En 1762, un privilège exclusif pour donner des bals et ouvrir une salle de jeu à Spa, avait été
accordé parFévêque de Liég-e aux sieurs Xhrouet et Deleau. Ceux-ci venaient à peine d'achever le bâtiment qu'ils destinaient aux redoutes, lorsque d'autres personnes firent construire un Vaux-hall dans le même but. Les deux sociétés finirent néanmoins par s'entendre^ et conclurent avec le prince et le chapitre un arran^'emenl i)ar lequel les associés s'eng-ag*eaicnt à faire trois parts du profit, dont Tune pour réveque, à la condition de publier un mandement prohibant les jeux dans tout autre local que la Eedoute ou le Vaux-hall, sous peine d'une amende de cent florins d'or, pour chaque contravention.
Cet arrangement était en vigueur depuis dix ans, lorsque, en 178é, un nommé Levez et quelques autres particuliers bâtirent une nouvelle salle plus spacieuse et plus élégante que les deux premières. De là, grand émoi parmi les privilégiés et recours au prince. Levoz, de son coté, présenta à révêque et à son conseil privé une adresse tendant à démontrer que le privilège exclusif acperde aux maisons de jeu était contraire à la constitution, et que, d'ailleurs, ce privilège était radicalement nul, puisqu'il avait été porté sans le concours des trois ordres de TÉtat, chose indispensable au pays de Liège, disait-il, pour donner aux édits force de loi *-
t Prieii hittorique de la révolution arrivée à Liège le 18 aoiSU
1789. 1791, iA-8o, avec la Snile. De Dohm, Exposé de la révo^ lutUm de Liège en 1789, traduit de ^allemand, par Rbyrur. Liège,
1790, ia-8«. — Pamphletê du tempe.
Cette manière d'envisager l'af^ire évéîlla l'attention publique et g-énéralisa bientôt le débat. Les esprits s'aigrirent, les pamphlets se multiplièrent; d'un côté, l'avocat Firet publiait sou traité de la SouveraineU du prinee-évéque de lÀége^ le tréfoncier Wasseige, ses Recherches eur la conêtituiio»; de l'autre, MM. de Donceel etLesoinne écrivaient des mémoires lumineux où ils discutaient les points fondamentaux de nos vieilles institutions politiques, et Bassenge enthousiasmait tous les cœurs par ses lettres à ^abbé de Faix, où les principaux épisodes de notre histoire sont retracés avec cette imag-ination bouillante, et cette verve passionnée qui, dans sa jeunesse, lui avaient valu les applaudissements du célèbre abbé Haynal.
Une révolution était imminente; Tévêque Hoensbroech, plus clairvoyant que ses ministres, voulut la prévenir en apportant quelques changements dans la répartition des impôts, doyii ^inégalité, disait-il, était depuis longtemps un fardeau pour son cmr. Il engagea donc le clergé à faire le sacrifice des exemptions pécuniaires dont il jouissait, et celui-ci y aurait consenti sans doute, mais il n'était déjà plus temps. La bourgeoisie commençait à comprendre qu'il y avait pour elle d'autres biens plus précieux à obtenir, l'abolition du règlement de 1684, et le rétablissement de ses anciens privilèges.
Cest h ce moment qu'eut lieu la prise de la Bastille, en J'rance. Le contre-coup de cet événement se fît sentir à Liège ; les espérances du parti popu-
laire s'en accrurent; les cocardes patriotiques parurent dans la cité, et ceux-là mêmes qui ne voulaient pas de révolution et qui n'aspiraient qu'au redressement des griefs de la nation, se
virent entraînés par le torrent.
On était arrivé au 15 août de l'an 1789; l'exaspération des esprits était au comble et se faisait jour dans des proclamations hardies qu'on affichait à tous les coins de rue : » Elle est effrayante, y disait-on, l'administration qui, depuis vingt-cinq ans de paix et de tranquillité, a laissé croître notre dette nationale de plusieurs millions ; cet abus et tant d'autres doivent indispensablement être corrig-és, et Ton n'y parviendra jamais sans une rég'énération dont le délai n'est plus possible.
n C'est à la source qu'il faut remonter. Il ne s'agit, dans ce moment, ni d'impôts ni d'exemptions : voudrait-on donner encore le change aux citoyens P On aura bientôt remédié à ces maux accessoires, quand on aura réglé le point fondamental. C'est de la constitution nationale qu'il s'agit; c'est à rendre à la nation une représentation juste et légrale qu'il faut porter tous ses soins. Il est temps que notre fantôme de tiers état fasse place à cette représentation nationale ; il est temps que l'édit inconstitutionnel et oppressif de 1684? soit anéanti! Que le prince ne nomme plus, en vertu de cet édit , tout dégouttant du sang de nos braves ancêtres, la moitié de nos magistrats, qui ne sont alors que des créatures entièrement dévouées!... «
Cette adresse au peuple, si hardie et si vraie, était de Bassenge, dont nous avons tantôt cité le nom. Le rôle que cet homme joua alors, exige que nous . le fassions mieux connaître.
Né à Liég*o, en 175S, d'une famille appartenant H la bourf^eoisie , Basseng-e tit ses études au collège de Visé, excellente institution que dirigeaient les pères de TOratoire. Une épltre en vers, intitulée, la Nymphe de Spa, épllre pleine de verve, dans laquelle Fauteur faisait rapolog-ie de la philosopliie du dix-liuitième siècle, lui donna de bonne heure chez nous une notoriété qui lui attira des tracasseries de toute espèce et lui valut des persécutions qui empoisonnèrent son premier succès. Velbruck, prince éclairé et ami des lettres, le protég'ea néanmoins contre ses propres courtisans, et, g-ràce à son appui, Basseng-e put vivre en paix à Liég-e, jusqu'à la mort de cet aimable prélat.
Fatigué des nouvelles persécutions qu'il eut à essuyer dans le commencement du règne de Hoensbroech, Bassenge partit pour Paris. Ses liaisons avec la plupart des littérateurs célèbres du temps lui en rendirent le séjour fort ag-réable. Mais Paris ne pouvait remplacer Liège dans jle cœur du poète, et le besoin de revoir la patrie ne tarda pas à se faire sentir.
C'était précisément à Tépoque où des mésintelligences venaient d'éclater entre le prince et le peuple. Bassenge consacra sa plume à la cause de ses concitoyens, et publia plusieurs brochures qui respirent le plus ardent patriotisme^ quoique
offrant presque toutes des traces d'un travail trop précipité. Parmi ses ouvragées, il faut surtout distinguer les LeUres à Vabbé de Faix, dans lesquelles, à côté de pages un peu emphatiques, on trouve des passages d'une éloquence vraiment remarquable, et plus d'un trait qui décèle un esprit juste et profond. Tel était riiomme que son noble cœur et son talent d'écrivain plaçaient à la tête du mouvement révolutionnaire liégeois
La proclamation de Bassenge produisit une grande émotion. Pendant la journée du 16 août, des rassemblements nombreux se formèrent sur différents points de la cité, proférant des cris d% liberté et promenant dans les rues des mannequins auxquels on avait donné les noms des principaux ennemis de la cause populaire. Le lendemain, Tirritation devint plus g-énérale encore. Les bourg*mestres Ghaye et de Villenfag"no convoquèrent aussitôt la municipalité ; on discuta les moyens de calmer cette effervescence; mais comment, sans force publique, faire exécuter un recez contre vingt raille citoyens assemblés ; le seul moyen de prévenir Teffusion du sang* était do donner au peuple • des chefs qui eussent assez d'influence sur la multitude pour Tempêcher de se porter à quelque mesure extrême. Plusieurs hommes de bien allé-
* M. BB Stamam a publié sur Basseoge une bonne notice dans les Arthioeê du nord de la France et du midi de la Betgi^, Voy. anssi celle qui se trouve dans le$ Loiein de troie amie. Liège, S Tol. petit in-8o.
rent supplier M. Fabry, ancien bourg*mestre dont radministration avait été fort populaire, et dont les vertus privées étaient appréciées de tous» de vouloir accepter cette tâche périlleuse ; on lui ac^oigroit Bassengre et M. de Chestret qui s'était ftiit remarquer par son opposition constante aux mesures anticonstitutionnelles du prince. Puis on se rendit chez M. le comte de Geloes, neveu de Hoensbroech, à qui Ton exposa la situation. Celui-ci s'empressa d'aller trouver Tévêque à son château de Seraing-, et lui fit connaître ce que demandaient les bourg'eois : c'était d'abord Tabolition du manement de Tan 1684, la suppression de Timpôt dit es quaranie patars, Tégalité dans la répartition des charges publiques, enfin l'assurance qu'à l'avenir on rendrait un compte exact de l'emploi des deniers de l'Etat, lloensbroecli ne voulait point ^jouter foi à ce que lui disait le comte ; il fallut, pour le persuader, que, pendant la nuit, son chancelier vînt aussi lui faire part des événements de la journée; alors il remit à son neveu la déclaration suivante dont il lui permit de faire tel usagée qu'il jugferait convenable :
« Ne désirant que le bien-être de la nation liégeoise, que nous chérissons et dont le bonheur est intimement lié à nos jouissances, nous déclarons consentir, autant qu'il est en notre pouvoir, à tout ce qui peut y contribuer, et nous nous empresserons toujours d'interposer nos bons offîces pour l'accomplissement de ses vœuxl... u
Le lendemain 18, dès six heures du matin, la place du marché fut envahie par une multitude considérable ; attroupés dès le point du jour, les habitants du quartier d'Outremeuse et de la banlieue avaient parcouru les rues de la cité, entraînant à leur suite la population ouvrière des différents vinâves, et étaient venus se poster devant riiôtel de ville où ils faisaient de temps à autre retentir rairdeoris séditieux et s'excitaient mutuellement à a^r... La foule grossissait à chaque instant, et les chimours se répétaient sans cesse plus nombreuses et plus terribles.
Le comte de Gelocs fut Tun des premiers à se rendre à Thètel de ville ; il harangrua la populacer, rengageant à se montrer calme, et lui communiqua la réponse du prince; il ajouta en môme temps que d'honorables citoyens connus par leur patriotisme, étaient, assemblés en ce moment pour aviser aux meilleurs moyens de satisfaire les bourgeois.
Le bourgmestre Ghaye, accompagné de son collègue M. de Villenfagne, arriva bientôt après ; sa figure était pâle, ses traits fortement contractés, mais on pouvait aisément voir que ce n'était pas faute de courage. Accompagné seulement de quelques amis, il traversa la multitude d^un air ferme et dédaigneux, et monta à l'hôtel de ville. « Suî-. vons-le ! " s'écrie-t-on de toutes parts ; et la populace, un instant subjuguée, s'ébranle et cherche à pénétrer avec lui dans le vaste édifice. Les gardes la repoussent, mais faiblement, et il est
lacile de prévoir qu'une collision est imminente. Les membres du conseil engagent alors les bourgmestres à se retirer; Ghaye cède à regret : i» Je voudrais rester & mon poste^ s'écrie-t-il, et vons
me forcez à rabaiidunnor ; je ne vous obéis que pour éparg*ner un crime à cette populace ég'arée. // Quelques personnes aimées du peuple entourent les chefs de la cité, et parviennent à les reconduire chez eux sains et saufs
Mais la foule s'est ébranlée derrière eux, et se dirig'e en tumulte vers le demeure de Ghaye. Le greffîer de Cologne qui a vu ce mouvement, et qui en redoute les suites, s'empresse au devant d'elle : u Mes amis, s'écrie-t-il, ce sont les cle& magis* traies qu'il nous faut; allons les redemander,. • — Oui, oui, les clefs mag'istrales ! les clefs magristrales! s'écrie la multitude // On arrive, on envahit la maison ; Ghaye paraît; il contemple les bourgeois d'un air assuré, et les plus hardis osent à peine arrêter leurs regards sur le bourgmestre. Cependant les cris redoublent bientôt : n Les clefs ! s'écrie-t-on de nouveau, donnez les clefs ! — Ces clefs doivent rester dans les mains de vos magistrats, réplique Ghaye, je ne puis donc vous les rendre, u Les clameurs redoublent; un homme du peuple lui mettant alors la pointe d'une épée sur la poitrine : « Oui ou non, dit-il,
* Les elsf9 magiitrales étaient conserîées par les bougmestres; le porteur de ces clefs, seul, poarait violer la fhmehite dont Jouissaient les maisons des iKmrgeois.
c'est pour la dernière fois!... « M. de Cologne se jette entre le bonrgreols et le bourgmestre et reçoit une blessure à la jambe : " Mais cédez donc, murmure-t-il à l'oreîlle de celui-ci ; ne cbmprenez-vous
pas qu'il n'y a que ce moyen de vous sauver? » Ghaye fut "bien oblig-é alors de remettre les clefs.
M. de YiUenfagne, chez qui l'on se porta ensuite, fut beaucoup plus accommodant que son collègrue; il céda sur-le-champ^ et parut même au balcon de sa demeure, ag'itant son chapeau, auquel il avait attaché la cocarde patriotique. On répondit à ces démonstrations par des acclamations unanimes, et la foule, se dispersant, revint bientôt occuper la place du marché.
Pendant que tout ceci se passait, les principaux habitants, réunis à l'hôtel de ville, avaient pris les mesures les plus actives pour prévenir le désordre. La milice citoyenne avait été rétablie; une partie des bourgeois occupaient la citadelle, que les soldats du régiment dit national avaient abandonnée; on avait désarmé les troupes qui gardaient le palais et les différents postes de la cité ; des patrouilles nombreuses commençaient à circuler. Ces précautions contribuèrent beaucoup à rassurer tout le monde, et le seul moment de désordre qu'on eut à déplorer fut celui où le peuple, se portant aux prisons, en enfonça les portes et fit évader ceux qui s'y trouvaient renfermés : « Il ne faut pas, disait-on, que, dans unjour où nous recouvrons nos droits et notre liberté, personne soit privé de la sienne» «
Cependant des rassemblements toujours plus nombreux continuaient de se presser aux abords de rhôtel de ville, et paraissaient attendre quelques communications de l'intérieur. M, de Chestret parut en etfet bientôt au balcon ; à sa vue, toutes les armes sont brandies en Tair : /' Vive Chestret! » s'écrie-t-on ; mais lui, de la main, imposant silence : « Liégeois, leur dit-il, vous devez être satisfaits, Tancienne ma^strature n'existe plus; mais vous connaissez les malheurs de Tanarcbie, procédez actuellement à rélection de vos nouveaux chefs !... "
On le laisse à peine achever : « Chestret ! Fabry ! s'écriè aussitôt la foule, Chestret ! Fabry 1 voilà nos bourgmestres; « et ces deux citoyens sont nom-
mes par acclamation. Us demandent des adjoints : MM. de Lassence et de Colog-nc sont également proclamés; toute la magistrature enfin est complètement renouvelée de la même manière. Les noms des nouveaux élus circulèrent bientôt dans toute la cité, et le peuple en témoigna une grande joie.
Mais il ne suffisait pas d'avoir cassé les anciens magistrats, il fallait que le prince approuvât tout ce qui venait d'avoir lieu. Le nouveau conseil décida qu'une députation composée de M. de Chestret, des deux co-régents, MM. de Lasseuce et de Cologne, et de plusieurs autres citoyens recommandables , se rendrait sur-le-champ à Seraing, pour ^ remercier Tévêque de la promesse qu'il avait faite la veille à M. le comte de Oeloes,
et pour Teng-agrer à venir à Liège, où le peuple - désirait lui exprimer sa gratitude.
Il était quatre heures. La gaide bourgeoise de la ville et des faubourgs escorta la députation jusque sur le quai d'Avro y ; là on détacha une partie de la troupe pour accompagner la députation jusqu'à Seraing, où plus de dix mille bourgeois armés de fusils, d'épées et de sabres, la suivirent. Introduit dans Tappartement du prince, le bourgmestre de Chestret pria Son Altesse de se rendre aux vœux des citoyens, qui désiraient entendre de sa bouche même les paroles de paix qu'elle avait bien voulu proférer la veille. Le prince s'y refusa d'abord, il prétextait une indisposition; mais comme on lui représenta que son refus pourrait porter le peuple à quelque extrémité, il ne différa plus son départ.
Pendant que M. de Chestret s'entretenait avec le prince, la populace criait au dehors : « Vive Liège I Vive Liège 1 « L'évéque s'avança à la fenêtre : « Ouï, mes amis, dît-il, vivent les Liégeois dont je suis le père et que j'aime de tout mon cœur!... — Eh bien ! s'il en est ainsi, prenez donc çette cocarde, // répond un homme du peuple en s'approchant. L'évêque la prend en effet et rattache à sa poitrine; monseigneur le suffiragant se para également d'un cordon de montre aux couleurs patriotiques.
On se mit alors en route pour Liège ; le prince, le suffiragant et le comte de Qeloes étaient dans im carrosse un peu en avant de celui des déput^.
La populace, qui se pressait sur la route, faisait
retentir Tair do ses acclamations; des hommes du peuple entouraient la voiture du prince, et quand elle arriva au quai d'Avroy, ils en dételèrent les chevaux et la traînèrent à bras. Toutes les rues étaient illuminées depuis la porte d'Avroy jusqu'à 1^6tel de ville. Là, l'évéque donna sa bénédiction à la foule qui encombrait tous les alentours; puis il fut conduit dans la salle du conseil, où il lut et signa les différents recez émanés pendant la journée* et dont Tun abrogeait le règlement de 1684.
Hoensbroech parut alors au balcon : » M ^ amis,
dit-il au peuple, j'approuve tout ce qui a été fait, car je ne veux vivre que pour vous aimer et pour vous faire du bien. /' Ces paroles furent accueillies par de nouveaux cris de joie.
Le prince quitta alors l'hôtel de ville et se rendît à son palais, à pied, accompag*né des nouveaux bourermcstres et suivi d'une foule innombrable qui ne tarda guère à se disperser. Vers minuit, on n'entendait plus dans les rues de la cité que le pas monotone des patrouilles, et le qui vive des sentinelles placées cà et là pour maintenir Tordre.
La nouvelle de ce qui s'était passé à Liège, le 18 août, ne tarda pas à se répandre, et bientôt on vit les autres villes de la principauté suivre l'exemple qui leur avait été donné par la capitale. Partout on cassa les magistrats élus selon les formes imposées par les édits de Maximilicii-IIeuri de Bavière ; partout la voix populaire les remplaça par acclamation^ et nomma des hommes connus par leur patriotisme. Le prince continuait d'approuver ces élections comme il avait fait pour celles de Liège, et ron ne savait trop bénir celui qui se rendait enfin aux vœux de la nation : « Vive Hoensbroech ! s'ccriait-on, vive notre prince bienaimé 1 Egaré un instant par d'aveugles conseillers.
il est enfin rentré dans les voies de la vérité et de la justice... « Une satisfaction générale régnait donc dans la
cité, lorsqu'on y apprit tout à coup que le prince, accompag'né seulement de l'un de ses neveux, le comte de Mcan, avait quitté furtivement, dans la nuit du 26 août, son château de Seraing, et qu^on ignorait de quel c6té il avait porté ses pas. En abandonnant son palais d*été, Hoensbroech avait laissé une lettre que les mag'istrats firent aussitôt imprimer et afficher : il craig-nait, disait-il, que la prochaine assemblée des états, fixée au 31, ne fût trop tumultueuse et ne nuisit à une santé qu'il désirait conserver pour le bien-être de la nation ; il protestait que son intention n'était pas de solliciter des secours étrangers ni de porter aucune plainte à la diète ou aux suprêmes tribunaux de Tempire. n ajoutait qu'il ferait bientôt connaître le lieu de sa r^dence, afin qu'on pût l'instruire de toutes les résolutions qui seraient prises.
■ L'inquiétude et le malaise succédèrent à l'enthousiasme des jours précédents. Des rumeurs sourdes, de ces bruits incertains qui précèdent toujours les mauvaises nouvelles commencèrent à circuler. On apprit enfin que la chambre impériale de Wetzlaer venait de lancer un décret désapprouvant tout ce qui s'était fait à Liège, et enj oignait aux princes directeurs du cercle du Bas-Êhin et de Westphalie de prêter main-forte au prînce-évêque contre les rebelles ; de rétablir l'ancienne forme de gouvernement en vigueur avant la révolution ; de réin-
staller les magistrats qui avaient été déposés, et de les maintenir dans leurs emplois jusqu'à de nouvelles élections qui auraient lieu eu conformité du règlement de 168é *,
Cependant les états s'assemblèrent, et après plusieurs jours de délibération, ils votèrent les points suivants :
u Que le pouvoir de porter des lois générales quelconques, soit en matière de justice, soit en matière de police, résidait dans le sens du pays, formé par le consentement unanime des trois états, et que ces lois devaient cire sanctionnées par le prince qui y donnait son mandement exécutoire.
u Que la ville et les communautés jouiraient toujours du droit de faire, pour leur bien-être particulier et leur économie particulière, telles lois, ordonnances ou règlements qui ne seraient pas contraires aux lois générales faites et à faire.
// Que le consentement uniforme des trois états était absolument nécessaire pour la validité de tout acte d'aliénation et d'échange de quelque portion du territoire, ainsi que de tout traité avec une puissance étrangère, et de toute reconnaissance de prétentions quelconques à charge du pays. /'
En même temps, ils confirmèrent au peuple le droit de nommer ses magistrats et ses représen-
* Décret de la chambre impériale de Wetzlaer, du 27 août 1789, dans le Recueil des ordon/naneei de la principauié de Liège, 8* Série, t. U, p. 927.
tantSj et proclamèrent le principe de Tégalité des charg-es publiques *.
Les députés du tiers état renouirelèrent à leur tour les anciens pactes qui, depuis un temps immémorial, unissaient les villes entre elles : « Nous jurons, disaient-ils, au nom du Tout-Puissant, que nous invoquons, et de la patrie, pour qui nous sommes prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de notre sangr, de nous aider et nous défendre en tout et partout; de demeurer, selon la belle expression de nos anciennes alliances, sa/i.^ cesse les auprès des autres; d^élever et d'affermir sur une base à. jamais inébranlable le monument du bonheur et de la liberté du peuple liégeois »
Une députation fut envoyée à Wetzlaer pour supplier la cluunbre de retirer le décret qu'elle avait porté le 27 août, et l'on nég"ocia avec le prince, qui s'était retiré à Trêves, afin de l'engager à sanctionner les points constitutionnels votés par les états; La chambre impériale répondit à ces instances par un nouveau décret beaucoup plus sévère encore que le premier ^. Hoensbroech, de son côté, déclara qu'il n'approuverait rien de ce qui se faisait à Liège, aussi longtemps que Tordre, la
' JiMuefI dM nHImiimMt di la principauté de idége, 8* série, t. 11, p. 980.
* Journal patriotique, pour servir à Vhittoire de la révohMon arriii>ée à Liège le 18 août 1789, t. I, p. un.
* Décret de la chambre impériale de Wetzlaer du 4 décembre 1789 , dans le Beeueil des ordonnancée de la principauté de lAége, 8* série, t. II, p. 981.
paix et la constitution n'y auraient pas été rétablis.
Cependant la chambre impériale avait^ comme nous Tavons dit, délégué les princes du cercle du Bas-Bhin et de Westphalie pour SQumettre les révolutionnaires et rétablir Tordre au pays de Liég'e. Le roi de Prusse, le prince-évôque de illunster et le duc de J uliers furent charg*és de cette mission délicate. jFrédéric-Guillaume, qui se montrait favorable aux patriotes, dirigea sur Liège neuf bataillons d'infanterie commandés par le ba* ron de Scblieffen, gouverneur de Wesel; Son Altesse Electorale de Cologne, comme prince-évêque de Munster, envoya, de son côté, mille à douze cents bommes, et Son Altesse Électorale palatine, comme duc de Juliers, huit cents fantassins et deux cents cavaliers. Le 24 novembre, l.es Prussiens entrèrent sur le territoire liégeois, par le comté de Home, et les Palatins ue tardèrent pas à les y rejoindre.
Tout se préparait donc pour une répression violente, lorsque le roi de Prusse interposa sa médiation qui fut acceptée par les états; on convînt en
même temps que les troupes exécutrices occuperaient Liège à Tamiable, jusqu'à la conclusion d'un arrangement définitif. Mais Hoensbroech, entouré de conseillers imprudents, se montra inflexible. Il rejeta dédaigneusement la médiation de Frédéric, et, comme Ferdinand autrefois, il prétendit rentrer dans sa ville épiscopale en maître, et traînant à sa suite tous les désastres d'une invasion étrangère.
C'est en vain que le roi de Prusse lui écrivait : « Votre opiniâtreté et votre absence volontaire occasionnent au pays une dépense de six mille écus par jour; Votre Altesse espère sans doute, par ces charg-es inséparables du séjour des troupes, réduire les Liégeois à sa discrétion; mais j'aime à croire qu'elle ne se portera pas à ces extrémités, et que, en bon père et pasteur de son peuple, elle voudra lui rendre sa bienveillance, et écouter la voix de la modération.. « Hoensbroech fut inexorable, et après plusieurs mois de négociations inutiles, le roi Frédéric-Guillaume, fatigué de son obstination, déclina la mission qui lui avait été confiée par la chambre de AYetzlaer. Ses troupes quittèrent Liège le 16 avril, en compagnie des Palatins qui se retirèrent à Maseyck, et un nouveau décret de la chambre impériale chargea quatre autres cercles d'exécuter sans délai ses décisions.
L'exaspération populaire fut alors portée à son comble; on brisa partout les armoiries du prince qui, jusqu'alors, avaient été respectées; on saisit les revenus de sa mense épiscopale; les chanoines qui étaient allés rejoindre l'évôque, furent déclarés traîtres à la patrie ; on organisa des milices bourgeoises et des corps de volontaires ; et comme autrefois, dans les grands périls de la nation ou lorsque lesiégre était vacant, on finit par nommer un mambour. Cette dignité fut conférée au prince de Uohan * .
* La nomination du mambonr n*eut lieu qu*au mois de septembre 1790, après le commencement des hostilités.
Pendant qu'à Liég-e les chefs du mouvement révolutionnaire s'obstinaient à négocier avec révêque pour en obtenir un accord impossible^
disons ce qui se passait sur d'autres points du territoire.
On n'a pas oublié ce petit coin de terre d*où sortirent un jour les six cents héros qui vinrent se faire tuer jusqu'au dernier sous les murs de la cité. Nous ne savons s'il faut l'attribuer à ce gprand souvenir, mais nulle part, en 1789, l'esprit de liberté ne se manifesta chez nous avec autant d'énergie que dans le l'ranchimont.
Les réformes de Maximilien, d'ailleurs, on ne doit pas le perdre de vue, n'avaient, en réalité, frappé que les villes ; les campag'nes avaient échappé aux transformations décrétées par le prince, et conservé en grande partie leur ancienne forme de gouvernement. Pendant que^ dans les cités, le pouvoir électif était transféré du peuple à l'évêque et h quelques privilégiés, dans les campagnes, les chefs de ménag'es avaient continué de choisir, comme par le passé, leurs commis et leurs jpoliciens, de voter les tailles, d'en surveiller remploi, et de régler les affaires les plus importantes de la communauté, dans des plaids généraux auxquels tous les habitants devaient assister. Cest ce qui explique pourquoi, chez nous, en 1789, les campagnes se montrèrent plus libérales que les villes. Dans la plupart de celles-ci, la bourgeoisie ne demandait que le rétablissement de ses anciens privilèges; dans les campagnes, au contraire, on
marcha droit à la révolution, et, comme en France, on réclama l'kgalitk !
La première réclamation de ce genre partit du Franchimont, et les deux hommes qui déployèrent le plus de patriotisme et d'ardeur dans cette juste revendication des droits populaires, furent Brixlie et Dethier, le premier bourgmestre régent de Spa et le second bourgmestre régeut de Theux.
Dès le 9 août 1789, neuf jours, par conséquent, avant que la révolution éclatât à Liège, Dethier,
au nom des trois corps de la régence de Theux, avait convoqué les délégués des communautés du marquisat à se réunir en congrès le 26 du même mois, au village de Polleiir, " à Teffèt de délibérer et de résoudre en commun sur les moyens les plus efficaces et les plus constitutionnels d'obtenir le redressement des griefs de la nation. »
Le cou grès s'ouvrit au jour fixé, en plein air, dans une prairie en amphithéâtre, les délégués, au nombre de cinquante et un, placés sur des bancs entourant une grande table, et environnés d'une foule de spectateurs. On se serait cru reporté aux libres plaids d'autrefois. L'assemblée commença par déclarer qu'elle était réunie pour soutenir et rétablir sur une base inébranlable les libertés nationales, et » pour régénérer, voire même, si c'était possible, pour perfectionner, d'après les lumières actuelles, la constitution du pays, tant de fois scellée du sang des ayeux. u £lle proclama en mêmé temps Tinviolabilité de ses membres, de-
manda la convocation d'une assemblée nationale où les campagfnes seraient représentées aussi bien que les villes, et décida que le marquisat, composé de cinq bans, avait droit de ce chef à six députés, dont un pour Yerviers» qui en sa qualité de ville, était déjà représenté au tiers état par son bourgrmestre * .
Brixhe, Dethier, Detrooz, Bazin et Fauconnier, nommés pour représenter les communautés des cinq bans à la future assemblée nationale, apportèrent eux-mêmes à Liég^e les vœux de leurs commettants ; mais, malgré Tappui qu'il trouvèrent dans une partie du conseil de la cité, notamment chez Bassengre, et bien que Tétat noble et Tétat primaire reconnussent à chacun des trois corps le droit de s'organiser comme il Tentendrait, ils ne purent obtenir de l'état tiers l'admission des députés des campag-nes dans ce corps, et après des démarches réitérées pour vaincre cette obstination, le congrès de Jfranchimont usa de la seule ressource qu'il eût en son pouvoir, il protesta et suspendit le payement des impôts dans toute l'étendue du marquisat, jusqu'à ce qu'il eût été fait droit aux justes réclamations des communautés.
Mais les choses chang'èrent de face le jour où les Prussiens laissèrent, en abandonnant la cité, le champ libre à la révolution. A partir de ce mo-
* Séances du congrès du marquisat de Franchimont, dans Touvrage intitulé Code du droit public du pays réuni de FraneM^ mont, Siaveloi et Logne, Yerviers, an it, 2 vol. in-8«. Rare,
ment, ce furent les idées défendues par le congrès de Francliimont qui triomphèrent, et l'admission des députés des campag^nes fut enfia décidée le 3 mai 1790. L'adoption de cette mesure mit fin momentanément aux divisions qui avaient régné jusqu'alors parmi les patriotes, et tous se préparèrent il bien recevoir les nouvelles troupes exécutrices.
Celles-ci se trouvaient rassemblées à liiaseyck, au nombre d^environ quatre mille hommes. Ëlles commencèrent par attaquer Bilsen et Hasselt, mais cette première tentative échoua. L'armée des
princes, renforcée de trois mille hommes, fit au mois d'août un second mouvement offensif, qui ne réussit pas mieux, que le premier, et à la suite duquel elles rentrèrent^ profondément découragées dans leurs quartiers. L'électeur de Trêves et l'électeur palatin rappelèrent alors leurs soldats, et les électeurs de Colog*ne et de Mayence paraissaient disposés à suivre leur exemple, quand de nouvelles négrociations s'ouvrirent à Francfort, à Finstigration du roi Frédéric-Guillaume, qui se faisait fort d'obtenir un arrangement sur des bases raisonnables.
Cette confiance dans la voie diplomatique, quand il eut fallu agir résolument, perdit la révolution. Après un mois de pourparlers, la conférence de Francfort proposa des préliminaires de paix que les députés de Liège ne furent pas même appelés à discuter, et qui portaient en substance : 1" Soumisâiou des Liégeois par lettres écrites aux six cours
électorales, à la chambre impériale et à leur princeévêque ; %o promesse, de la part des électeurs, dMiiiervenîr auprès de Hoensbroech pour l'engfag-er à décréter une amnistie g-énérale ; 3® désarmement et rétablissement du militaire et de Tancien état de clioses tel qu'il existait avant le 18 août 17S9; 4o ces préliminaires régriés, retour du prince-évèque à Liège, accompagné de douze cents hommes de troupes exécutrices à la charge du pays, pour le maintien de la paix publique ; 5» payement par le pays de Jjié^G de tous les frais de rexécution ; 6o envoi de six commissaires électoraux qui tâcheront d'aplanir les points litigieux existants entre le prince-érêque et les états, et de remédier à tous les griefs fondés.
L'indig'nation fut générale à lAége, quand on y connut ces propositions. Le conseil de la cité fut unanime à les rejeter, mais il ne voulut rien décider sans avoir consulté le peuple lui-même. Eéunis en sections, les bourgeois écoutèrent en silence la lecturê de ces aréieles de pénitence, comme ils les appelèrent aussitôt, et s'inspirant des vieux souvenirs de la patrie, ils les repoussèrent comme déshonorants pour la nation, et déclarèrent traîtres au pays quiconque parlerait de les accepter : *» Nous ne sommes ni des coupables ni des rebelles, dirent-ils, et nous n'avons pas besoin de pardon. Les coupables sont ceux qui ont violé la constitution et anéanti nos anciens privilèges. Qu'on nous rende la liberté qu'avaient nos pères, avant l'édit de Maximilien, d'élire leurs représentants et leurs
magistrats sans Tintervention de l'évêque, de faire les lois qui devaient les régir, et de voter les impôts nécessaires aux besoins du pays. Cest tout ce que nous demandons. £t quant à l'exécution dont on nous menace, si elle ne peut être cod jurée que par une soumission sans bornes, que Texécution s'achève; que nos villes soient détruites, nos campagnes ravagées, et que le sang des citoyens coule à grands flots, car nous aimons mieux la mort que Tesclayage, et au besoin, nous saurons mourir sous les décombres de notre malheureuse patrie. «
O liberté ! quelle grande et sainte chose tu es, pour inspirer à d'humbles bourgeois des pensées aussi hautes et un pareil langage...
Après avoir consulté les sections populaires sur les préliminaires de Francfort, le conseil municipal crut devoir ég*alement soumettre ceux-ci aux compagnies bourgeoises sur qui devaient retomber en définitive les principales conséquences d'un refus. Il les convoqua donc sur la grande promenade du quai de Saint-Léonard, et s'y rendit luimême en grand cortège, accompagné d'une foule innombrable. Les compag*nies furent formées en bataillon carré, et on leur fit la même communication qu'aux sections. Mais, dès les premiers articles, on n'entendit plus qu'un murmure général, et tous s'écrièrent avec indignation : « Non, non, nous n'en voulons pas; qu'il n'en soit plus question! Vaincre ou mourir, être libre ou mourir, c'est notre devise, c'est le vœu de tous! -—Soldats
citoyens, reprit le secrétaire, ces cris, ces murmures montrent assez vos sentiments; ils sont digrnes de vos grandes âmes; ainsi votre avis est de r^eter les propositions qu'on vient de vous lire... — Oui, oui, s'écrîa-t-on de toutes parts, « et la déclaration suivante fut aussitôt acclamée :
// Nous réitérons solennellement ici, à la face du ciel et de la terre, sur Tautel de la patrie, et en présence de nos concitoyens, notre soumission et notre fidélité aux lois du pays^ à la nation, à la oonstitntfon que nos ancêtres ont si longtemps conservée, et que la révolution de 1789 nous a rendue, aux dig-nes magistrats enfin que notre volonté libre a choisis.
" Nous n'avons Jamais refùsé, nous ne refosons point encore de reconnaître les liens qui nous unissent au Saint-Empire romain ; mais nous osons rappeler à ses chefs, comme à ses tribunaux suprêmes, les oblig*ations sacrées et réciproques que leur impose le pacte de cette puissante association ; ils doivent également à tous ses membres proteetion etjuêtieâ.
Il Justice! justice ! mais point de pardon. Des criminels seuls ont besoin qu'on leur pardonne; de vils esclaves peuvent seuls s'abaisser aux humiliantes expressions des lettres dont on a prescrit le modèle. Mais le langage des Liégeois doit toujours être fier et noble comme leur âme. Quand nous aurons fait tous les efforts de valeur et d'héroïsme que le feu sacré de la liberté nous inspire, quand tout sera perdu^ et que le dernier de nous sera à son dernier
soupir, alors, seulement alors, nous consentons qu\m fasse entendre, de notre part, à l'évêquepriuce, ces mots terribles :
« Prince, vous l^emportez; la force et le nombre ont triomphé de la justice et du courag^e; la patrie est sans défenseurs ; la patrie elle-même n'est plus ; tous ont péri sous ses ruines ; venez, prince, contempler votre ouvrag'e ; que vos yeux se repaissent à loisir du spectacle sanglant de nos cadavres, et si ce n'est pas assez pour votre àme altérée de vengeances, que vos satellites égorgent encore nos fenmies et nos enfants, quMls se partagent nos terres, et vous, prince, rég'nez maintenant, régnez paisiblement sur des sujets dig*nes de vous. Voilà respèce d'amnistie que nous implorons. «
Puis, à Texemple des marl^ de Brustbem et d'Othée, ils ajoutaient :
Kienz vaut mourir de franche volonté, Que du pays perdre la liberté ^ !
Les états rejetèrent également les préliminaires et adressèrent de nouvelles instructions à leurs députés. Ils insistèrent notamment sur le vague
qui régrnait dans les promesses de la conférence, et déclarèrent que la seule base d'une nég*ociation sérieuse était de reconuaitre à la nation le droit d'être représentée par des députés librement élus ;
' On trouvera la pièce entière et les recez des soixante sections dans une brochure du temps intitulée Proposition de Leun AUettea Sérénitëimet élecloraUi, in-A; de 40 pages.
que, sans cette .suprême g-arantie, on n'aboutirait à rien. T;a Prusse s'eiforça de l'obtenir, mais toutes les tentatives que ses ambassadeurs firent en ce sens échouèrent contre le mauvais vouloir et le parti pris des princes exécuteurs. Ceux-ci répondirent que la parole donnée de redresser les g-riefs devait suffire, que les soupçonner c'était les insulter, et Ton finit par exig-er des députés liég:eois une soumission immédiate et absolue, leur déclarant qu'en cas de refus, toute négrociation serait rompue.
En présence de cet ultimatum, il ne restait plus aux députés qu'à chercher à gagner du temps. Ils acceptèrent, en conséquence, les propositions, sous ratification de leurs commettants avant le 1« novembre suivant.
Deux nouveaux mois s'écoulèrent encore en pourparlers infructueux \ Ne recevant point les ratifications dans le délai fixé, la conférence de ï^ancfort s'était dissoute^ et les patriotes, comptant toujours sur Tappui du roi Frédério-Guillaume, avaient proposé de rouvrir les négociations, soit à Aix, soit ùEatisbonne. ^lais la Prusse se réconcilia tout à coup avec l'Autriche, et la révolution belge, fut définitivement comprimée. Les Liégeois apprirent en même tempâ que, par un décret émané
^ Pour les détails de ces négociations, voy. Touvrage de notre confrère et ami» H. Bokgkbt, intitulé HMotre de la révolutUm Uégeoiie de 1789 , d'après des documents inédUs, Liège , 1865 , S vol. in-8«.
le 20 décembre, la chambre impériale de Wetzlaer venait d'adjoindre aux cercles charg-és de Texécution, le cercle de Bourgogne dont rempereur était le chef. Les patriotes se voyaient donc abandonnés de tous, et réduits à leurs propres forces qui ne comprenaient ^uère alors plus de deux à trois mille hommes de troupes rég^nlières, et cependant ils songeaient encore à résister, et les i)lus ardents, évoquant les héroïques dévouements des anciens jours, voulaient que Ton s'ensevelit sous les ruines de la cité ; mais Ténergie populaire s'était usée pendant les négociations, et les généreux élans des premiers jours de la révolution commençaient à faire place à une profonde lassitude. Des émissaires du prince, répandus dans le pays, encourag^eaient d'ailleurs par leurs discours cette fatale disposition des esprits. Les modérés ajoutaient tout bas qu'il faudrait tôt ou tard se soumettre, et qu'il serait plus prudent de le faire sur-le-clianip; qu'on obtiendrait certainement de l'empereur Léopold, dont le noble caractère était universellement apprécié, le redressement des griefs de la nation, Tabolition du règlement de 1684, et un système d'élection beaucoup plus libéral que celui qui existait avant la révolution.
Ce furent ces derniers qui l'emportèrent 1 Les états et le conseil de la cité déclarèrent s'en remettre à la volonté suprême et à la magnanimité de l'empereur, et a])rL's quinze nouveaux jours d'angoisses et de perplexités de toute nature, la soumission fut enûn décidée.
Le 13 janvier 1791, les Autrichiens entrèrent dans Liég^e; les cloches sonnaient en branle à toutes les églises^ mais la population était morne et silencieuse. Les étrangrers occupèrent d'abord la place du Marché et l'hôtel de ville, qu'ils remplirent de soldats ; des sentinelles furent placées à tous les coins des rues, et des détachements de dragons parcoururent la cité en tous sens.
Le lendemain^ les partisans peu nombreux de révôque, rassures par la présence de leurs alliés, osèrent arborer la cocarde noire et blanche et faire entendre çà et là le cri de ; Vive Hoensbroech ! mais le peuple faillit en jeter plusieurs à Teau, et force leur fut bien alors de se taire.
L'évêque ne se hasarda à rentrer dans sa bonne ville de Liégre qu'un mois après et lorsque les décrets de Wetzlaer eurent reçu leur exécution. Les créatures et les amis du prince cherchèrent à donner à ce retour une apparence de triomphe ; les bourgmestres en fonctions à l'époque du 18 août, Ghay et de Villeufag*ne , les tréfonciers , les abbés, les doyens des collég*iales, les officiers de Tétat-m^jor ennemi, attendaient Son Altesse à la Chartreuse; une garde d'honneur à cheval, ayant pour che& le comte de Méan et le baron de Hayme de Bornai, précédait le carrosse du prince; derrière Hoensbroech venaient plusieurs détachements de dragons et de uhlans impériaux et un grand nombre de voitures. De peur ^ue les habitants du quartier d'Outre-Meuse ne troublassent cette ffite, des sentinelles avaient été pla-
cées aux. portes des maisons, où la plupart des citoyens se tenaient enfermés. Le cortège parvint de la sorte jusqu'à Téglise de Saint-Lambert; M. Tarchidiacre de Fabry-Beckers y reçut l'évêque en entonnant Tanticnne : Ecce sucerdos înagnus; ensuite Son Altesse rentra dans son palais.
On avait ordonné une illumination générale pour la soirée, mais comme si le ciel eût pris part au deuil populaire, une pluie continuelle empêcha d'allumer un seul lampion.
Ceux qui avaient un moment espéré soustraire leur pays au joug imposé par Maximilien de Bavière, n'avaient pas attendu le retour de Hoens* broech pour songer à leur salut: Mais, avant d'abandonner la malheureuse cité qui les avait ' vus naître, ils s'adressèrent encore une fois à leurs compatriotes :
M Citoyens^ disaient-ils, nous ne pouvons plus être utiles à la chose publique, nous ne pouvons plus vous servir par notre zèle, nos travaux et nos soins; notre présence même pourrait nuire à vos intérêts sacrés. Ainsi nous nous éloignons de vous, de la chère patrie pour laquelle noùs serons toujours prêts à mourir
u Nous avons accompli nos devoirs. Libres et tranquilles, nous quittons nos foyers et nos biens ; qu'on les ravisse, citoyens, mais qu'à votre tour vous soyez libres, et nous sommes satisfaits^ nous sommes heureux! Dans la terre étrangère, où nous allons chercher un hospitalier asile, on nous verra écrasés, mais pas avilis ; sur nos fronts purs
et sereins Ton reconnaitra vos chefs encore; on reconnaîtra aux vœux ardents qu'ils formeront pour votre bonheur, on reconnaitra à leur hono*
rable pauvreté qu'ils étaieul dignes de vous!.... »
lu
La restauraUoa du pouvoir épiscopal fut suivie de réactions odieuses et qui obligrèrent non-seulement les chefe de la révolution^ mais tous ceux qui y avaient été mêlés, à se réfug-ier à l'étranger.
L'évêque profita de la présence de la commission impériale à Liég:e, pour régler à sa manière les questions politiques qui y avaient si longtemps divisé les esprits. Il publia^ à cet effet, le 10 août 1791, un édii fondamental qui interprétait la constitution liégeoise quant au pouvoir de faire des lois et ordonnances et à celui d'aliéner, d'échanger et d'hypothéquer le territoire. 11 est inutile d'ajouter que cette interprétation eut lieu dans un sens entièrement contraire aux vœux de la grande minorité
du pays. Quant au redressement des grriefs, il n'en fut plus question.
Pendant qu'à Liégr6 les . poursuites contre les patriotes continuaient avec une violence inouïe,
ceux-ci réfug-iés àWesel, àGivet, àBouillon et ailleurs, faisaient d'activés démarches auprès de la cour de Vienne pour en obtenir un allégement aux maux de la patrie^ et ne cessaient de lui rappeler ses promesses et la confiance qu'ils avaient placée en elle; mais tous les efforts du comte de Mercy et, après lui, du prince de Metternich échouèrent contre la résistance obstinée de l'évêque et du chapitre cathédrale L'édlt du 10 août et Finsuccès de ces démarches mirent le comble aux poîg'nantes douleurs des exilés, qui, se croyant définitivement abandonnés par la Prusse et TAutriche, commencèrent dès lors à tourner les yeux vers la France, et se virent entraînés à briser les liens qui depuis trois cents ans unissaient le pays de Liégre à l'empire g'ermanique \
Cependant, la cour d'Autriche poursuivait ses instances auprès de Hoensbroech; elle réclamait notamment rétablissement d'un tribunal de paix et une large amnistie dont seraient seuls exceptés nominativement les principaux chefs de la révolution^ et déclarait que, sans cette concession, elle
* Pour la période de 1701 à 1794, il faut consulter VHisMre de la révolulion lù'geoise de M. Borgnet. On n'a rien écrit de plus complet sur cette époque, et nous y avons souvent eo recours pour rétude des faits qui vont suivre.
considérerait comme atteint le but de l'exécution, et retirerait ses troupes. Le chapitre fut bien forcé d'accepter alors le principe d'une amnistie, sauf à
voir comment on la ferait, et le décret en parut enfin le 20 octobre 1791 *. Tous ceux qui avaient joué un rôle actif dans les derniers événements, et qui, au nombre de près de cinquante, figuraient nominativement sur des listes qu'on eut soin de publier à ravanee en furent exclus, et la formule de sonmi.-sion qu'on imposa aux autres était tellement dégradante que presque tous refusèrent de la signer.
Les rigueurs de l'évêque et de son chapitre
apitoyèrent jusqu'aux jufres de Wetzlaer. Le 9 décembre suivant, ils publièrent une nouvelle sentence, demandant que les dépenses de la révolution fussent déclarée^ detie publique par les états, et portant qu'on attendait du seigneur-prince une déclaration spontanée, // que tous ceux contre qui la commission impériale n\ivait point ag'i jusqu'alors, pourraient rentrer dans leurs foyers sûrement et sans crainte pour leurs personnes et pour leurs biens, et qu'il n'exigerait de ceux-ci, non plus que d'autres, la formule de soumission prescrite, mais qu'il se contenterait de la parfaite soumission qu'ils témoig*neraicnt, et du serment d'hommagre usité avant la révolution; enfin, qu'il prendrait à cœur les griefs de la nation, s'il y en
* BeeutU det ordonnances de la pt incipaulé de Liège, 3* série, t. II, p. 958.
avait encore, et les proposerait à la prochaine assemblée des états *. »
Mais des événements plus graves vinrent bientôt modifier profondément la situation de TËurope et détourner l'attention de rAllemagne des affaires du pays de Liège : Tempereur Léopold mourut subitement le 1" mars 1792, et la France déclara la guerre à TAutriche le 20 avril suivant.
Les réfugiés qui se trouvaient à Paris jugèrent le moment favorable pour eux. Depuis quelque temps déjà, quelques-uns s'occupaient de la formation d'un corps spécial composé de Belges et de Liégeois. La déclaration de guerre hâta l'exécution de ce projet, et quand la campagne s'ouvrit, les patriotes bdgeê et Uêgeoia mU s'adjoignirent à l'invasion française. Les Liégeois et les Franchimontois se rendirent à Givet auprès du général Lafayette qui commandait au centre, pendant que Lûckner avait le commandement de la droite et Bochambeau celui de la gauche; les Belges allèrent retrouver Vonck à Lille.
Les débuts de la campagne ne furent pas heureux. Biron et Dillon se firent battre par les impériaux, dans les environs de Lille et de Valen- . ciennes. Quant à Lafayette, parti de Qivet le 80 avril, il apprit à Bouvigne le désastre des officiers de Rochambeau. Au lieu de continuer à marcher sur Namur, il s'arrêta et ramena l'armée
* ReùueU dn ordonnaneeê de la pHneipauti de Liège, 3* série, t. n.p. 961.
dans sa première position. Pendant que le grénéral opérait ce mouvement, les délëgnës du comité révolutionnaire liégeois, qui marchaient à sa suite, prenaient possession des parties du territoire liégeois occupées par Tarmée française, y faisaient main basse sur les caisses publiques et y établissaient des bureaux nationaux pour la perception des droits.
Les patriotes tentèrent plusieurs expéditions de ce genre, à Dinant, à Couvin et dans d'autres localités de FEntre-Sambre-et-Heuse, et nulle part ils
n'éprouvèrent de résistance : » Ils ont pour eux le peuple qu'ils ensorcellent, écrivait alors un ag-ent de Hoensbroecli ; « il n'y avait pas mo^ en, d'ailleurs, d^envoyer des troupes contre eux, celles des électeurs avaient quitté le pays, et il n'y restait plus qu'environ neuf cents Âutricbieus
Pendant que ces événements se passaient, Hoensbroecli vint à mourir (3-4 juin 1792) et fut remplacé par son neveu le comte de Méan (16 août). Cette élection ne changea rien à l'état de choses existant à Liège, les sentiments du nouvel évêque, à Tégard de la révolution, étant entièrement conformes à ceux de son prédécesseur et du chapitre.
Les opérations militaires recommencèrent peu de temps après : une ligue formidable s'était formée contre la France, et celle-ci se voyait menacée sur toute sa frontière orientale. Lafoyette avait émig-ré après Tinsurrection du 10 août; le général Du-
mouriez prit alors le commaïukinent de l'année et parvint à arrêter l'ennemi dans les déûléa de l'Argonne, Le 2^ octobre» il avait chassé Tétranger
du territoire.
Dunioui iez, poursuivant ses succès, résolut, après révacuation de Long*wy, de tenter Tinvasion de la Belgique : « Si vous nous envoyez la guerre, avait-il dit, pendant que la coalition se formait, nous vous renverrons la liberté. « Le 6 novembre, il défit les impériaux à Jemmapes; le lendemain, il occupait Mons ; le 14, il entra à Bruxelles; et le 28, il se présenta aux portes de Liég-e où il fut accueilli par des acclamations délirantes.
Les patriotes y rentrèrent à sa suite et s'occupèrent aussitôt d'y établir une nouvelle administration. On décréta la convocation d'une assemblée nationale liégeoise et le mode de nomination de ses membres; le territoire fut divisé en quatorze districts, et l'on procéda partout aux élections. Les nouveaux députés se constituèrent le 17 féyrier 1793, sous la dénomination à'Adminiê^aiion provisoire du pays d€ Liège, celle de CanvâîUion noHonale portant ombrage aux commissaires français qui avaient reçu la mission de préparer les esprits à une réunion avec la France.
Le premier vœu pour cette réunion partit du rranchimont où les sympathies pour ce pays étaient beaucoup plus vives que partout ailleurs, et dont les réfugies politiques avaient pris à Paris, pendant l'émigration, une part plus active que les autres au mouvement des idées révolutionnaires.
Elle fut ensuite votée presqu'à l'unanimité, sous In
l)ression des sociétés populaires, tant à Liège que dans la plupart des autres villes de la principauté, mais en réservant à l'administration provisoire la liquidation de la dette du pays et des frais occasionnés par l'occupation française, le règlement des indemnités et des dédommagrements à accorder aux victimes de la révolution et aux membres du clergé dont les corporations seraient détruites ; le remboursement aux titulaires du prix des places acquises à la bonne foi, qui viendraient à être supprimées; enfin, les mesures de précautions à prendre relativemeut au cours forcé des assignats.
Ces réserv(\s déplurent aux commissaires français qui cherchèrent à y faire substituer un vœu de réunion pur et simple ; mais, pendant qu'on délibérait là-dessus, les hostilités recommencèrent et les armées de la république fùrertt contraintes d'évacuer Liég^e où le prince de Cobourg* entra le 5 mars à la tête des impériaux. Trois jours auparavant, la convention avait promulg'ué le décret qui réunissait le pays de Franchimont, de Stavelot et de Logne à la Prance
Le nouvel évêque, Antoine deMéan, qui, à Tarrivée des Français, avait dû abandonner sa ville épiscopale avec tous ceux que la réaction aurait pu frapper, y rentra comme son prédécesseur à la suite des Autrichiens, et publia aussitôt une ordon-
^ lîecueil des ordonnances de la principatUé de liège, 3* série, t. II. p. 979.
nance cassant tout ce qui s^était fait pendant
l'occupation, et rétablissant toutes choses dans l'état où elles se trouvaient avant cette époque On fit de nouveau courir le bruit d'une amnistie, mais elle n'eut point lieu, et cette seconde restauration se montra tout aussi implacable que la première : plus de sept mille patriotes, dit-on, durent aller cette fois chercher un asile à Tétrang^er. La plupart suivirent Tarmée, et rentrèrent en France avec elle. Ils y trouvèrent ce pays profondément divisé en deux grands partis, les Girondins et les Montagnards, Arancliement dévoués Tun et l'autre à la révolution, mais qui en cherchaient le succès par des voies contraires.
Les réfugiés liég'eois ne pouvaient rester indifférents au milieu de ces grandes luttes de la liberté : les uns s'affîlièrent au club des Feuillants; les autres allèrent aux Jacobins, et, de même que la division régnait en France, elle pénétra aussi parmi eux. Les dissentiments qui avaient existé dans le principe à Liège entre les modérés et les avancés, entre les Liégeois et les Franchimontois reparurent alors plus violents que Jamais. Ceux-ci faisaient un crime à ceux-là d'avoir désespéré trop tôt du salut de la patrie, et d'avoir livré leur pays à l'Autriche ; les modérés, à leur tour, reprochaient aux avancés d'avoir compromis le succès de la révolution par leurs exigences. Jetons un voile sur
* Ordonnance du 9 mars 1798, dans le Recueil des ordonnaneeê de la principauté de Liège, 3* série, t. Il, p. 980.
ces tristes débats personnels, et pendant que ces enfants d'une mère commune s'entredéchirent sur la terre étrangère^ voyons ce qui se passait à Liégré.
La réaction y poursuivait son œuvre de répression impitoyable. Le prince, il est vrai, avait fini par accorder l'amnistie qui lui était demandée de toutes parts, mais en déclarant en même temps qu^il était forcé de mettre des bornes à son penchant vers la clémence, et en exceptant de l'amnistie " tous les principaux chefs, fauteurs ou promoteurs de régarement du peuple, des maux et des scandales qui s'en étaient suivis, m et notamment :
u lo Ceux qui avaient provoqué et sollicité l'invasion des Français dans le pays, et qui les avaient aidés à propag:er les impies et coupables principes de leur système anarchique, ainsi que ceux qui continuaient à servir dans les rangs des patriotes français.
« 2o Les membres composant les comités militaires, de recherche et de surveillance, ainsi que
les membres des clubs, tant de la société dite des Amis de la Liberté et de U Égalité, que de celle dite des Sans-CuloUes, et g*énéralement tous les motionnaires et auteurs d'écrits publics, sacrilèges, impies et séditieux.
If 80 Les missionnaires qui ont parcouru les villes et le pays pour provoquer les habitants à se soulever et à se réunir au système révolutionnaire français; ceux qui ont hautement prêché les principes anarchiques, principalement dans les places
publiques et dans les églises ; ceux qui ont excité et décrété la destruction de celles-ci ; qui les ont souillées par des profanations et en ont pillé et violé les vases sacrés; comme aussi ceux qui leur ont fourni des moyens tant pour opérer ces missions que pour exécuter ces crimes.
// 4o Enfin, ceux qui, ayant été particulièrement aggraciés par le feu prince^ ont récidivé dans la dernière rébellion. »
Et révèque ajoutait : » Au surplus, ne nous étant porté au présent acte de clémence que par l'espoir d'une conversion sincère de nos sujets et d'un pareil retour à leur devoir d'attachement et de tidélité envers nous, nous déclarons que si, contre toute attente, ceux qui y sont compris venaient à tenir, au fùtur, une conduite qui tendit à compromettre la tranquillité publique^ soit en renouvelant des écrits incendiaires, en tenant des discours propres à nourrir reffervescence, ou à répandre la crainte et la terreur, en formant des rassemblements, des conciliabules ou clubs, en entretenant des liaisons avec les patriotes firançais ou les rebelles liégeois qui se sont .réfugiés en France, soit en portant des marques de ralliement, ou en commettant d'autres actes semblables, ils seront traités comme perturbateurs et infracteurs de la paix publique, et comme tels, punis sans rémission quelconque *. »
' Ordonnance du 6 juillet 4793, dans le Recueil des ordoii" nanc€9 de la principauté de Liège, 3« série, t. Il, p. 986.
En un mot, le prince ne faisait grâce qu'à ceux, qui n'avaient pas besoin de pardon.
Mais les événements avaient continué de suivre une marche rapide en France ; au 10 août 1792, qui abattit la monarchie, avait succédé le 31 mai 1793, qui frappa les Girondins. La mort du malheureux Louis XVI avait irrévocablement lancé la révolution dans une voie où il lui fallait vaincre, ou périr sous les coups de la coalition. A partir de ce moment, on ne s'occupa plus que de la défense nationale, et grâce aux mesures énergiques prises par le comité de salut public, la résistance fut à la hauteur de Tattaque, et les défaites précédentes ne tardèrent point à se chang-er en victoires. La bataille de Fleurus, livrée le 26 juin 1794, décida enfin la retraite des Autrichiens et ouvrit la Belgique aux Français. Ceux-ci occupèrent Bruxelles le 10 juillet suivant et le 27 du même mois (9 thermidor an II), le jour même de la chute de Robespierre, les armées de la république rentrèrent à Liég'e, ramenant les patriotes dans leurs foyers. Mais ce jour-là fut aussi ledemier jour de Tindépendance liégeoise.
Eéuni définitivement à la Trance par un décret du 9 vendémiaire an IV (!« octobre 1795), le pays de lâége fut compris plus tard dans le nouveau royaume des Pays-Bas que fonda le congrès de Vienne. 1830 lui rendit ses chères et vieilles libertés d'Autrefois. Il vit heureux et fier aujourd'hui, sous rég'ide de la constitution qu'il s'est donnée et sous e sceptre des rois qu'il a lui-même choisis, digne
couronnement d'une existence si glorieusement agitée^ et vouée tout entière à la conquête de ce grand principe, base de nos libertés actuelles :
Tous LES FOTJVOIBS iUAKlSNT DB LA NATION.