HENRI D£ DINANT
OU ta
EÉVOLUTION COMMUNALE A LIÈGE.
Robert de Langres, évêque de Liég'e, était mort le 16 octobre de Tan et, depuis près d'une année, le siège demeurait vacant. Un grand désaccord régnait parmi les chanoines du chapitre de Saint-Lambert touchant l'élection du nouvel évêque. Dans la première assemblée tenue à cet effet, les voix ne se portèrent pas sur moins de douze candidats ; entin, les suffrages se réunirent sur les deux principaux d'entre eux : Henri de Gueldre et Eustache de Bethel.
Le peuple de Liège eût préféré ce dernier que recommandaient sou affabilité et sa douceur ; de
plus, il appartenait au lignage de Févêque Hugues de Pierrepont qui avait vaincu les Brabançons à la Warde de Steppes, cette grande victoire populaire
dont les bour^^-eois g-ardaient avec org-ueil le g-lorieux souvenir. Henri de Gueldre, an contraire, était détesté de tous, grands et petits ; on ne rappelait dans la cité que Henri de Montfort ou Henri rAUemand. C'était^ disait-on, un homme qui tenait en grand mépris les pauvres gens des communes. Ses ancêtres avaient trahi les Liégeois à la Warde de Steppes, après en avoir été aidés plus d'une fois contre les ducs de Brabant. On ne manquait pas d'igouter, que les gens du duché de Gueldre étaient presque toujours en guerre avec ceux de liége
Ces propos et beaucoup d^autres encore, étaient répétés publiquement dans les rues ; mais Henri avait de puissants amis à Eome et à la cour des Othon; peu de temps après, malgré la vive opposition qui se manifestait contre lui, il reçut du pape sa confirmation à Tévêché, et Tempereur lui accorda ses lettres d'investiture.
Henri était fils de Gérard III, comte de Gueldre, et de Marguerite de Brabant. Trop jeune pour recevoir Tordre de prêtrise, il obtint une dispense du souverain pontife, afin de pouvoir gouverner ses États ; aussi, ne l'appela-t-on d'abord que l'élu de JÀége \ C'était un seigneur peu propre aux
* Jean b'Outremeuse.
' HOCSEM , apUd ClIAPEAUVILLE , II , p. 276. — ZAMTFI.1ET, apUd
HARiiNfi Ampluixma coUeclio, Y, p. 103.
fonctions spirituelles qu'on venait de lui conférer. Incapable de modérer ses passions^ il se prostitua dans les débauches les plus honteuses^ se livra à
d'odieuses représailles contre son peuple, dilapida les biens de l'Église, et fit trafic des bénéfices, les donnant au plus ofi'rant ou comme prix de quelque infamie. Chevalier plutôt que prêtre, il fîit continuellement en guerre avec ses voisins et ses sujets. Il aimait le luxe et la parure, et ne se montrait en public que vêtu de riches fourrures et couvert de b^oux précieux. Enfin il était peu instruit et savait à peine lire ^
Le règne de ce prince devait être Tun des plus orag-eux de notre histoire. Cest alors que commencèrent les révolutions dont la ville de Liège fut le sanglant théâtre pendant près de cinq cents années. MaiSj afin de mieux comprendre les événements qui vont suivre, il est nécessaire de jeter un coup d'œil en arrière et de bien déterminer Fétat de la cité à cette époque et la condition sociale de ses habitants.
Les premières chartes stipulant des privilèges en faveur de la bourgeoisie liégeoise, datent de la fin du douzième siècle. £n 1198, Tévêque Albert de Cuyck, qui s'était endetté envers le comte de Hainaut dans les démarches qu'il dut faire pour assurer son élection, trouva moyen de prélever une assez forte somme en accordant à ses sujets
' EpUtola Gregoni papœ Ucnrico epùc. kodiensi, apud Uocsem, p. SOS.
une charte, où il ne fît, il est vrai, que consacrer des coutumes et des franchises dont jouissaient déjà les bourg-eois, mais que ceux-ci ne furent pas
fâchés de voir sanctionner par le prince d'une manière authentique et solennelle. Ces libertés, presque aussi anciennes que la cité elle-même, se composaient de traditions plus ou moins effacées du régime municipal romain^ fondues avec la loi salique et les capitulaires des rois carlovin^ens ; aussi, la réunion des dilférentes dispositions du droit coutumier de Liég'c était connue autrefois chez nous sous le nom de Loi Charleviagne.
La grande charte d'Albert de Ouyck^ confirmée^ l'an 11^08, par Tempereur Philippe et renouvelée trente ans plus tard par Henri VII, renfermait les points suivants qui d(î vinrent comme le fondement du droit public liég-eois *.
Les ciiains ou bourg-eois ne doivent ni tailles, ni écots^ ni services militaires, ni aucune chevauchée^ même pour les biens qu'ils possèdent à la campag-ne. Si quelque château de TÉglise ou quelque maison fortifiée est assiég*é ou envahi, Févêque doit rassembler ses g-cns d'armes, ses chevaliers, ses hommes de fief et les surséants du plat pays pour faire réparer le dommage.
Quand l'évêque prévoit que la guen*e se prolong'era au delà de quinze jours, espace de temps pendant lequel il est obligé de la faire seul ^vec ses
* On troure eette diarto dans le Ji«e««ii $u 44iCt tte Looybbz, et dans la plupart des bietorieiiB liégeois.
grens, il doit en infonner les bourgeois de Liège et les engager à se tenir prêts, afin de lui porter secours après l'expiration de la quinzaine.
Alors, il envoie dans la cité Tavoiié de Hesbaye, accompag'né de quarante chevaliers, pour y recevoir Tétendard de Saint -Lambert et prêter serment de bien le garder ou de mourir en le défendant. Les bourgeois tiennent ensuite la campag'ne avec l'évêque , jusqu'à ce que justice soit obtenue et le forfait amendé à Thonneur de l'Église.
Aucun voué ne peut exiger de taille ou de service des bourgeois sous quelque prétexte que ce soit. Ils ne sont justiciables que des écbevins, leurs jug*es naturels, et ne peuvent être soumis au tribunal de la Paix ou à tout autre justice exceptionnelle. Pour les arrêter, il faut un jugement préalable des échevins.
On ne peut confisquer les biens d'un criminel; ils appartiennent de droit à sa femme et à ses enfants. Quand un serf meurt à Liég^e, sa femme et ses enfants sont ég^alement ses héritiers.
11 n'est point permis au maïeur ni aux échevins d'entrer dans une maison de la cité ou de la banlieue, quelque chétive qu'elle soit, si ce n'est du consentement de celui qui l'habite. Ce droit d'asile s'applique é^^-alement aux églises, aux tavernes et aux maisons claustrales.
Les bourgeois de Liège sont gens libres et servent de témoins en cette qualité ; on ne peut les attraire en justice dans les huit jours qui pré-
cèdent ou qui suivent la Noël, les Cendres et les Pâques.
Aucun afforain (étrang'er), aucun champion n'a le droit d'appeler un bourg-eois en champ-clos pour veng-er son injure ; s'il a quelques prétentions à faire valoir, il doit les exposer devant Téchevinage.
Enfin cette charte précieuse détermine le prix
des objets les plus nécessaires à la subsistance du peuple.
Liég-e offrait alors Taspect général des villes de la Belgique au moyen âge; elle était entourée de remparts et de bastions et renfermait dans son enceinte quelques grands édifices, tels que des églises, des monastères, un hôtel de ville, le palais de révêque et la maison des échevins ou le IksiraU, Elle était, en majeure partie, peuplée de marchands et d'artisans, venus là pour s'abriter, derrière ses fortes murailles, contre les vexations et la rapacité des seigneurs féodaux vivant dans les campagnes. Les rues, non pavées, étroites, tortueuses, inégales, se composaient d'habitations peu élégantes et presque entièrement bâties de bois. Chaque profession, placée sous le patronage de quelque saint, occupait une rue Ott un quartier séparé; ici étaient les rues des foulons, des febves, des boulangers, des bouchers ; là celles des cloutiers, des tanneurs, des pêcheurs, des drapiers et des tisserands. Les ouvriers des mêmes métiers formaient des confréries, des corporations organisées séparément, ayant à leur tête dQ& ^ouvmieun
ou doyens ; mais elles ne possédaient pas encore
de "bannières particulières, elles n'obtinrent ce privilège qu'en 1297
Au commencement du treizième siècle, la cité était divisée en six grands vindves ou quartiers, distingués les uns des autres par leurs blasons et leurs cris d'armes. C'étaient le quartier de l'Ile, ceux du Marché, de Souverain- Pont, appelé autrefois Neuvice, de Saint-Johanstrée, de Saint-Servais et des Des Prez. Les habitants de ces vinâves, à l'exception du dernier, se divisaient en ffrande et en peiiéê
Les grande étaient les riches bourgeois qui suivaient les chevaliers à la guerre et les aidaient même, au besoin, dans leurs entreprises contre le bas peuple. La plupart d'entre eux, gros marchands trafiquant dans les haUes, oubliant peu à peu leur modeste origine^ se faisaient vaniteusement appeler seigneurs. Ils portaient des vêtements de couleurs verte et grise, relevés sur les épaules d'une étoffe bigarrée, à la manière des bannerets. Ceux qu'on appelait les petiis étaient les artisans des communs métiers, vaste assemblage de douleurs et de misères, gens opprimés de tout temps par les nobles, ayant sans cesse à redouter de nouvelles taxes ou des amendes qui les ruinaient, en
* FisEN, Historia leodiensis, pars IP, p. 35.
* Jac^>ues de IIemricourt, Miroir des nobles de Ueshaye» firux.y 1673, iA-fol , p. 209. — Fis£N| pars p. 1.
proie à tout ce que l'arbitraire et le despotisme offirent de plus odieux *.
Mais que pouvaient ces malheureux, sans chefs, sans arg ent, contre la puissante noblesse qui vivait à cette époque au pays de Liège? Un chroniqueur, presque contemporain, assure qu*il s'y trouvait alors cinq à six cents chevaliers dont la guerre était Tunique occupation, et qui poursuivaient partout joutes et tournois afin d'y recueillir honneur et profit Ces chevaliers avaient un nombreux train d'écuyerset d'hommes d'armes, et pouvaient, au besoin, former une armée toute bardée de fer, qui eût facilement écrasé la faible jnéiaUle des communes.
La plupart de ces nobles habitaient le vinàve des Des Prez, séparé de la cité par la Meuse, et solidement fortiûé contre les attaques imprévues de la bourgeoisie. Ils avaient fait construire, le long de la rivière, une haute muraille, dans laquelle il y avait deux portes massives avec des ponts-levis. Tune devant la rue des tanneurs, l'autre devant celle des pêcheurs. De la sorte, ils pouvaient, à volonté, empêcher les communications entre les deux rives du fleuve et se retrancher dans leur vinâve ^
Ces précautions étaient nécessaires : les nobles, occupant seuls toutes les dignités du pays, avaient
' Jacques de Uemiigovrt. — f iSEif.
^ Id., p. 2.
• ID., p. S09.
plus d'une fois abusé de leur pouvoir. C'était parmi eux que Von élisait les échevins, mag-îs-
trats qui n'étaient pas seulement des juf*-es, mais qui g*ouvernaieut aussi la cité. Chaque année, ceux-ci choisissaient dans leur corps les deux chefs de la commune, alors appelés maHreê-à-tempê et connus plus tard sous le nom de bourgiaestres. Ces hommes, presque toujours imbus des préjugrés de leurcaste> avaient en profond mépris les pauvres artisans et autres gens des métiers. Tenant la bourgeoisie dans un état de vasselag^e fort dur, ils y fomentèrent, peu à peu, ces ressentiments profonds, ces haines concentrées, dont il furent plus tard les victimes au milieu des émeutes et des insurrections de la populace
L'Église avait bien tenté parfois de mettre un terme à cet immense désordre social, mais elle ne rayait essayé que faiblement et s'était même souvent alliée avec la noblesse contre la bourgeoisie. Dès l'avénement de Henri de Gueldre, les choses changent complètement de face : à côté de ces deux grands pouvoirs qui s'étaient jusqu'alors partagé la richesse et les honneurs, il en naît un troisième plus fort, plus énergique, qui finit par les dompter et reste seul maître à son tour.
A cette époque (1252), vivait à Liège un homme qui joue un grrand rôle dans les événements que nous allons raconter. On le nommait Henri de Dinant; les bourg-eois le disaient né dans cette ville de parents nobles qui vinrent par la suite s'établir dans la cité épiscopale, on ne sait pour quel motif; C'était un jeune seigneur de bonne mine, parlant volontiers aux gens des petits métiers et s'en faisant toujours écouter avec plaisir, car il les entretenait de leurs privilég-es qu'on n'observait point, des statuts de la cité qu'on paraissait mettre en oubli, et leur expliquait souvent en langage vulgaire la belle charte que leurs pères avaient
achetée de Tevêque Albert de Ciiyck, et que les échevins se gardaient bien de leur faire connaître^ de peur qu'elle n'éveillât, dans l'esprit des petits, des idées de liberté que ces magistrats avaient si grand intérêt à étouffer ^
Henri de Dinant échauffait ainsi Timagination des bourgeois, et les préparait insensiblement à secouer la tyrannie des nobles et des clercs, sous laquelle ils g-cniissaient depuis tant d'années. Une fîg'ure expressive, un caractère noble et élevé, un courage à toute épreuve, une éloquence entraînante le rendirent bientôt Tidole du peuple. Il ne fallait plus au futur tribun qu'une occasion fayorable pour exécuter ses vastes desseins; des circonstances fortuites, et qu'il sut habilement exploiter, le rendirent enhn maître des destinées de son pays.
Gérard de Vinalmont, varlet d'un chanoine de Saint-Lambert, ayant eu querelle sur la place du
Marché avec un certain Renier de Féronstrée, ramassa la première pierre qu'il trouva sous la main et en asséna un coup violent sur la tête du bourgeois, qui tomba sans connaissance à ses pieds
A l'aspect de cet homme renversé, le visage couvert de sang, la populace pousse un cri de veu-
• Chroniques manuscrites, — Jean d'Outhf.melse. — Fisen. — HocsEM, passim. — Corn. Zantflist, apuU MAaiàNE, Amplissima collectio, V, p. 99.
* Jean d'Odthemeusi. — Uocsrm. — Joan. Prbsbyter, apud Chapiauville.
créance et se met à la poursuite de Tassassin. Mais Gérard, se précipitant aussitôt vers Téglise des frères mineurs, y arrive heureusement ayant qu'on ait pu ratteindre, et nul n'osa le suivre dans le
moustier.
Sur le marché, les clameurs continuaient; un rassemhlement nombreux entourait le corps de la victime et lui prodiguait des secours, tout en jurant contre le meurtrier qui, g-râce au droit d^asile,
allait échapper à la justice civile des échevins. Du Destroit où ils siég'eaient, ceux-ci avaient été témoins de l'affaire et venaient d'arriver sur le lieu du crime. Fiers de leur autorité, excités d'ailleurs par les imprécations de la foule, ils oublièrent les immunités ecclésiastiques, consacrées par les anciennes chartes du pays, et, ordonnant à ceux qui les accompagnaient de hriser les portes du temple, ils s'avancèrent vers le maître-autel où Gérard se tenait cramponné. Ce fut à grand'peine que les frères mineurs, fùrieux de cette violation de leurs privilégies, parvinrent à refouler la multitude au dehors et à retirer le coupable de ses mains ^
La coutume de Liège portait que les chanoines avaient seuls la juridiction sur leurs serviteurs; mais les échevins, voyant l'efFervescence populaire, et contents de pouvoir porter ce premier coup à l'autorité de l'Église, revinrent au Destroit où ils condamnèrent Gérard de Yinalmont au ban-
* Sun n'Omimurn.
nissement. T^a sentence fût immédiatement criée
au perron ' .
Cependant Renier de Féronstrée n'était point mort, et, d'après les statuts, celui qui blessait un bourgeois avec un couteau ou tout autre arme, devait seulement payer un voyagfe de Vendôme et vingrt-cinq sols d'amende ; le wehrgeld ou la compensation pécuniaire était même encore admise pour le meurtre, lorsque les parents de la victime y consentaient *. D'ailleurs, le jugement violait les privilèges des chanoines, et ceux-ci adressèrent aussitôt leurs plaintes à Henri de Gueldre, qui excommunia les échevins, et jeta l'interdit sur la ville jusqu'à ce qu'on eût amendé suffisamment le dommag-e.
Dans Tentretemps, Tempereur Guillaume, étant à Maestricht, y rendit, à la prière de l'élu, un décret qui annulait la sentence des jugfes et leur ordonnait de se désister de toute poursuite contre Gérard de Yinalmont ^; mais, ces magistrats refu-
* Jean D^OunsHiusK. — Hocsem, p. 280.
* Ancien» ttatuls de la cité, dans les archives du grand greffé des échevins, au dép6t de Liège. On lit aussi dans Hembicouet, plusieurs passages qui montrent que le wehrgeld existait encore de son temps chez nous. D'après les recorda des échevins, conservés aux archives de la province , la compensation pécuniaire pour le meurtre aurait suJïsisté bien plus tard encore , et même jusqu'au seizième siècle.
^ Charte de Guillaume, conservée aux archives de la province. Cette cliarte iie porte point de date, mais elle est de Tindiction XI, qui, d'après les bénédictins, correspond à l'an 1253. Les archives de l'ancien chapitre de Saint-Lambert renferment plu-
sèrent d'obéir, et interdit continua de subshter
pendant plusieurs mois encore.
Au milieu de ces troubles et de ces désordres de toute espèce, Heuii de Dînant n'avait pas un instant perdu de vue ses projets d'afiâranchissement; il tenait, avec ses amis et ses affidés, des conciliabules secrets où l'on parlait journellement des libertés populaires et des meilleurs moyens à employer pour établir une bonne commune où les petits ne seraient plus à la merci des grands ; il irritait ou calmait à son gré les passions de la multitude et savait lui imprimer la marche la plus favorable au succès de ses desseins. Grâce à ses conseils, tantôt les bourg-eois aidaient la noblesse, tantôt ils se jetaient dans le parti du clergé, et» de la sorte, ils af^blissaient peu à peu, l'une par l'autre, ces deux puissances rivales *.
Un second événement, à peu près semblable au premier, eut lieu le 25 octobre de Tan 1253.
Ernekin de Yiihanche, maire d'Awans en Hesbaye, tua d'un coup de couteau, sur le marché, Anseaux de Wamant, bourgeois de Liège, et le coupable sortit de la ville, sans que personne fît mine de s'opposer à son évasion.
Un tumulte effroyable suivit le départ d'Ernekin; des groupes menaçants se formèrent tout à coup dans les environs du Destroit et de la catbé-
sienrs chartes de Robert de Langres et de l'empereur Guillaiime relatiTes aux immiuiités ecclésiastiques.
^ JBàir ]>*0unBiisus8.
drale^ et l'on eût dit qu'il se préparait une violente émeute *. Henri de Dînant était arrivé, Tun des premiers, sur le lieu de la scène ; il écoutait attentivement tout ce qui se disait, puis, quand il vit les esprits bien montés, il fit sig^ne qu'il voulait prononcer quelques mots : » Par saint Lambert, notre patron, s'écria^t-U, ne voilà^t-il pas, mes maîtres, une belle cité que celle où l'on peut commettre impunément de tels crimes ? Notre élu ne vaut pas un denier, puisqu'il laisse ainsi violer nos franchises et ne tire aucune veng*eance des aôVx^ts que nous recevons chaque jour. Mais, qu'attendre de lui qui ne pense qu'à ses plaisirs? AHdns lui remontrer ceci pourtant, et voyons ce qu'il décidera.... ' //
La multitude applaudit et se dirigea tumultueusement vers le Fré Vévéque; on appelait ainsi la place qui se trouvait entre l'église de Saint-Lambert et le palais du prince. Henri de Gueldre,
informé des causes du désordre, pensa que le moment était venu d'attaquer à son tour l'influence de la noblesse ; il parut donc aux fenêtres de son palais, et s'adressant au peuple : n Mes amis, leur dit-il, sachez que j'ai grand désir de vous faire justice et de vous soutenir, même contre les riches et les puissants : mais ils vous ameutent secrètement contre moi. Quand je suis en ma demeure, puis-je savoir ce qui se passe dans la cité? Ceux
* HocsBM, p. 281.
' Chronique manutcrile. — Jean u'Outrsmbusë.
qui ne devraient jamais Tignorer, ce sont les éche- Tins et le maieur que je vous ai donnés pour tous sauvegarder; eux seuls sont les coupables ; mais^ je ferai mon possible pour y mettre bon ordre *. »
Quand le peuple entendit ces paroles débonnaires, il en fut fort aise : » Monseig-neur de Liég*e, s'écria Tun des assistants^ dont la voix puissante et sonore était bien connue de la bourgeoisie^ prenez vengeance ^es échevins^ nous vous y aiderons de toutes nos forces » Ensuite chacun se retira et tout rentra peu à peu dans le silence.
Huit jours après, Henri de Gueldre, voulant lenir la promesse qu'il avait faite aux bourgeois^ ou plutôt poursuivant ses desseins contre les nobles^ convoqua les échevins à une assemblée solennelle du chapitre. Là, il leur parla longuement des affaires de la cité, des meurtres qui s'3^ commettaient en plein jour et du peu de soin qu'ils prenaient de sa bonne ville ; puis^ il ajouta en finissant : « Ce sera moi seul> messires^ qui rendrai dorénavant la justice ; le peuple désire qu'il en soit ainsi, et je le ferai comme il m'en a prié. De la sorte, grands et petits seront é^^alement protégés, et de pareils troubles n'auront plus lieu »
Les échevins jetèrent les hauts cris à une proposition qui ruinait leur autorité; ils apostrophèrent vivement l'élu, disant que c'était là une grande
* IbAN O*0UTBBHI08S.
« ID
' Id. — HocsBMi p. 281.
félonie de sa part, et jurant qu'ils le forceraient bien d'agir autrement ; « Oui, s'écria Tun d'eux, nommé Franck de Visé, avant que le peuple, aujourd'hui notre vassal^ devienne notre égal en puissance ou notre maître, nous serons tous morts ou chasses de Liège jusqu'au dernier ^.. « Et il frappait violemment du pied, gesticulait avec force et lyoutait d'autres propos que le tumulte empêchait d'entendre. Badus^ l'archidiacre de Saint-Lambert, voulant calmer ce furieux, lui donna sur Tépaule un léger coup de la baguette qu'il tenait en main. Alors la colère de Téchevin ne connaît plus de bornes; il quitte précipitamment le chapitre et accourt au Destroit : « Or tôt, aux armes, messieurs les grands et les chevaliers, dit-il, voici la cité en douloureuse détresse ; le chapitre veut passer au fil de Tépée tous les riches bourgeois et mettre le commun peuple au-dessus de nous ; aux armes, vous dis-je, et courez vite assembler vos parents et vos amis » Lui-même il se dirige vers le quartier d'Outremeuse, habité par les Des Prez, et y a bieutôt réuni un nombre considérable d'hommes déterminés.
Cependant, les sons lugubres de la cloche du ban retentissaient dans les airs; les boutiques se .fermaient avec fracas; les artisans quittaient leurs ateliers, et les gens des petits métiers, ignorant la cause de ce tumulte, s'attroupaient à la hâte sur
' Jbaii D'Omiiiiiisi.
' I». — HocsiM, ibid.
différents points de la cité. D'un autre côté, les nobles, se diri*,''eant vers le lieu des séances du chapitre, allèrent en briser les portes et cherché* rent à s'emparer des chanoines; mais ceux-ci s'étaient enfùis au premier son de la cloche^ et le prince, voyant que la populace, loin de Taidep contre ses ennemis, se tenait dans une formidable inaction, s'empressa aussi de quitter Liég-e. La journée finit par le pilla^'-e de la maison du prévôt
Pendant Témeute, Henri de Dinant avait fait dire à ses amis de ne point bouger pour aider les échevins ou les chanoines, et de les laisser vider leur différend entre eux.
* JSÀlf D'OoTUHBDSI. — HOCfBII.
La paix fut couclue peu de temps après, mais les nobles, soupçonnant les projets de Télu, cherchèrent à les déjouer. A cet efiTet, ils résolurent de se liguer avec le peuple contre le prince^ persuadés que, l'influence de TÉglise abaissée, ils se débarrasseraient focilement de leurs nouveaux alliés. Ils allèrent donc trouver Henri de Dinant, dont ils connaissaient Tinfluence sur la bourgeoisie, et lui communiquèrent leurs desseins *,
Henri, feignit de partager les ressentiments des nobles, et promit de les aider de son mieux,
^ Jean d'Outiibiuusb. — Jo4ir. Pabsbvtba, apod CHAmuviLLB, p. 282.
mais il igouta qu^il avait peu d'espoir de réussir :
« Les artisans et les g*ens des petits métiers, dit-il, ont également à se plaindre des échevins et de réiu ; ils ne voudront point se mêler de vos querelles, à moins que d^y trouver quelque avantage. .Vous créez chaque année deux maltres-à-temps qui administrent les affoires de la cité; laissez-les dorénavant choisir par le peuple en dehors du corps des échevins, cela satisfera la bourg'eoisie. Je lui ferai accroire que cette nouveauté est dirigée contre vous ; mais^ au fond, les maîtres ainsi nommés vous seront secrètement dévoués ; et quant à l'élu et au chapitre, nous obtiendrons, sans aucun doute, leur assentiment, car ils croiront que tout ceci est tramé pour vous nuire *. u
Les nobles approuvèrent ce plan et pressèrent Henri d'en hâter l'exécution. Celui-ci les avait à peine quittés qu'il se rendit auprès de ses affidés : u Le jeu est enfin bon pour nous, leur dit-il, et à notre tour nous serons les maîtres *. « Puis il raconte ce qui vient de se passer et les presse d'aller échauffer l'esprit des bourgeois et de les préparer à l'accomplissement de ses desseins; luimême parcourt les rues, entre dans les tavernes, et s'écrie partout que le moment est venu de briser le joug sous lequel le peuple gémit depuis si longtemps.
Le trouble et l'agitation régnèrent bientftt dans
' Jean i>*OoTB£iiEUSfi.
* ID
la cité ; une foule innombrable d'artisans et d^om-
mes des métiers se portèrent sur la place du marclié; pas un noble ne paraissait au milieu d'eux; ils croyaient, avec les échevins^ que Henri . agissait d'après leurs conventions; d'un autre côté, l'élu et le chapitre se réjouissaient de voir, les passions de la multitude de nouveau déchaînées contre leurs puissants adversaires. Le tribun parcourait les rang-s épais de la populace, pressait les mains calleuses qui s'avançaient pour saisir la sienne, contemplait avec bonheur ces fig-ures où se peigrnaîent une sombre énergie et Tespérance d'un avenir meilleur; puis, montant sur les deg-rés de Saint-Lambert, d'où il pouvait être aperçu de tous, il harangua pendant quelques instants les bourgeois et leur exposa le tableau des misères qui pesaient sur la bonne ville : u II m'est avis que nous remédierions à ces maux, dit-il, en nommant nous-mêmes nos maitres-àtemps, et en*leur faisant jurer de bien nous gouverner et de mieux observer nos privilèges ; ainsi nous serions une franche et libre commune et nous n'aurions plus rien à craindre des échevins ni de l'élu * . "
Une approbation unanime accueillit les paroles de Henri de Dinant : « Il dit vrai et nous conseille bien, faisaient les uns, les bourgeois doivent nommer les maîtres de la cité, — Henri , Henri , ajoutaient les autres, soyez notre maître-à-temps et
^ JlAN D^OUTIBIIBVSB.
veillez à nos libertés, nous avons pleine confiance en vous... « et une immense clameur sortit tout à coup des rangs de la multitude, répétant :
u Henri, Henri, soyez notre maltre-à-temps... «
— * Qae cela soit fiiit ainsi que vous le désirez, mes amis, répliqua le tribun; je vous grarderai bien, je vous le jure; je promets de défendre vos privilèges et vos franchises et de vous rendre bon compte des deniers de la commune. "
Le peuple battit des mains à ce langage simple et énergique; les bourgeois se félicitaient entre eux d'avoir enfin secoué le joug des nobles et des clercs, et saluaient avec enthousiasme Taurore de leur liberté *.
Jean le Germeau, personnage entièrement dévoué aux vues de Henri de Dinant, lui fût donné pour collègue, et les deux nouveaux magistrats populaires se dirigèrent aussitôt après vers le Destroit où se trouvaient rassemblés les échevins, fort joyeux du succès apparent de leurs intrigues. Lorsque Henri de Dinant et Jean le Gémeau entrèrent dans la grande chambre scabinale, ils aperçurent, au fond, le maïeur Adam de Neuvice, couvert de sa robe rouge et tenant en main la verge, emblème de sa haute dignité. Il avait à ses côtés Amould Des Prez, Eustache de f leron, Ogier du Lardier, Pierre de Hozemont, Jean d'Isle, Radus, sire de Chaynée, Gérard Mailhart de la Sauvenière, Thibault Clarembault, Enguerrand
* FisKM, pars II'*, p. 5.
Mailhart, Gilles de Recourt, CoUart de Haccourt, Lambert de Saint-Servais et Guy de Eéronstrée. C'étaient tous nobles, tous chevaliers riches et puissants, et dont la plupart, dit Jean d'Outremeuse, esioient fort méùancoliem, et haïoient les communes fortement.
Le maieur s'étant levé dans le dessein d'adresser ses félicitations à celui qu'il considérait toujours comme le complice des échevins, Henri ne lui laissa pas le temps de parler, et s'adressant à tous ceux qui étaient là présents : « Messires, leur dit-il, les bourg'eois de cette cité m'ont nommé leur maitre-à-temps, et je viens, en cette qualité, requérir de vous tous le serment d'observer les franchises qui nous ont été octroyées par les empereurs et par Monseigneur de Liég-e, Albert de Cuyck, de bonne mémoire, vous enjoignant de bien les grarder, et de ne prononcer jugements que d'après nos vieilles coutumes et nos anciens statuts «
Les échevins ne firent d'abord que rire de ce qu'ils croyaient être une comédie; mais ils furent bientôt détrompés par Tair ferme et décidé du tribun. Un af&eux soupçon pénètre tout à coup dans leur àme, et quelques mots outrageants de Henri achèvent de leur dessiller les yeux. Alors, ce fut à qui lancerait la plus grossière injure à celui qui les avait ainsi joués : « Parjure, faux traître, s'écrient-ils, tu as contre nous entrepris grande folie, car nous saurons abattre avant peu
' JbAN D^OUTREMBOSt.
ton outrecuidance, et tirer de toi une veng-eance éclatante. Quant au serment que tu oses venir exig'er de nous, va dire aux bourgreois, tes pareils, que nous mourrons tous avant de nous abaisser à le prêter. — Eh ! eh ! mes maîtres, reprît Henri^ en ricanant, un vieux rat, quand il est tombé dans les rets, est aussi aisément tenu qu'un jeune. Maintenant que vous voilà pris au piège, vous vous en tirerez comme tous pourrez ; mais soyez sûrs que, jamais plus, vo^s ne redeviendrez aussi puissants que vous l'avez été jusqu'à ce jour "
En achevant ces mots, Henri quitta le Destroit, suivi de son collèg'uc, et vint de nouveau liarang-uer les bourgeois qui attendaient impatiemment son retour. — » Vous savez, leur dit-il, quelle était votre misère, et voilà que, à présent, grâces à mes efforts, notre cité va devenir une bonne et franche commune. Mais ne croyez pas que tous verront avec plaisir ce g-rand changement. Des adversaires puissants et nombreux se lèveront contre nous. Ck>nsultez-vou8 donc et voyez si vous préférez vivre en liberté ou rentrer dans votre ancienne servitude. — Nous voulons être libres, s'écria-t-on de toutes parts; montrez-nous ce qu'il faut faire... — Vous seriez invincibles, répliqua le tribun, si vous aviez à combattre un ennemi déclaré et du dehors; mais vos adversaires sont dans nos murs, et ils saisiront la première occasion favorable pour vous écraser à Timproviste.
* JtAir B*0UTMIItU8i.
Déjouez leurs projets par une union forte et durable; formez-vous en bandes de deux cents hommes^ commandés par un brave capitaine; convenez^ à Tavance^ de certains points de rassemblement, et courez-y tous si quelque dang*er vient à menacer la commune. Qu'au premier son de la cloche du ban, personne ne reste en son logis ; que chacun prenne ses armes et vienne sur la place publique recevoir les ordres de ses chefs. De la sorte vous serez plus forts que les nobles ne Font jamais été *. «
De bruyantes acclamations accueillirent ce discours, et, à Tinstant même, les milices bourgeoises furent organisées d'après les conseils de Henri de Dinant.
Les échevins apprirent avec stupéfaction ce qui venait de se passer, et, en quittant le Destroit, le maïeur Adam de Neuvice ne put s'empêcher de dire à ses collègues : " Messires, nous avons brassé là une bien mauvaise affaire; Dieu veuille que grand mal n'en advienne à nous et à nos enfants * I «
* Je\n o^Ooniiiiira. <— HoosB». ^ Joah. Paissma. « 11».
Un nonvean pouvoir existait enfin dans l'État^
celui de la commune, et révoque ne tarda pas luimême à ressentir les effets de ce grand acte populaire auquel il avait d'abord applaudi.
Quelques jours après les événements que nous venons de raconter, des messagers de Jean d'Avesnes, comte de Hainaut, arrivèrent à Liège, implorant l'assistance de Télu, et Teng-ag-eant, au nom de leur maître, à venir g*uerroyer avec lui contre Marguerite de Flandre, sa mère. Henri de Oueldre pensa qu'il ne pouvait refùser des secours à Jean d'Avesnes, qui relevait son comté de l'Égrllse de Liég'e, et, comme c'était l'usag-e en pareille occurrence, il manda sur-le-champ tous ses cheva-
liers, et requît les échevins de rassembler les gens
de pied et de faire tous les préparatifs nécessaires pour son expédition ^
Ceux-ci, contents de pouvoir humilier les nouveaux maîtres de la cité^ s'empressèrent d'exécuter les ordres du prince^ et firent erUr au perron que les bourgeois^ grands ou petits, riches traficants ou simples artisans des métiers, eussent à se tenir prêts et appareillés au premier son de la cloclie du ban pour suivre Monseig'neur de Liég-e à la g-uerre.
A la nouvelle de ce qui se passait^ Henri de Dinant vint sur-le-champ au Destroit^ et, s'adressant aux échevins, il leur demanda de quel côté l'élu se proposait de conduire les g-ens de la commune : — // Que t'importe, faux traître, lui répliqua violemment Amould, sire de Chaynée, tu le sauras assez à temps quand tu seras de retour. — Eh bien, puisqu'il en est ainsi, messires^ s'écria le tribun, dites à notre élu que les Liég'eois ne verseront pas leur sang* pour une cause étrang'ère : d'après nos anciens statuts et les privilég*es d'Albert de Cuyck, nous ne sommes tenus qu'à défendre le territoire, de la principauté et les possessions de l'Église de Liégre... » Puis, sortant dii Destroit, Henri fit à son tour proclamer au perron que les bourg'eois pouvaient demeurer tranquilles en leur log"is et n'avaient point à se mêler des querelles particulières de leur évêque *•
' Jean d'Outremeusb.
^ lu. — UocsEM, p. 286.
L'élu avait les passions très-vives et souflPrait difficilement qu'on lui résistât ; il devint furieux en apprenant l'opposition du tribun à ses projets de campag-ne, et, le lendemain, il abandonna la cité, jurant de veng^er TafiFront qui lui était fait par la bourgeoisie. Quant à Henri de Dînant, il poursuivait tranquillement son œuvre, l'émancipation du peuple, et ne négligeait aucune occasion de ravaler rinfluence des échevins dans les affaires de la commune. Ceux-ci, de leur côté, lui avaient voué une haine mortelle 5 ils épiaient avec soin l'occasion de se débarrasser d'un ennemi aussi redoutable, et Tun d'eux, Lambert de Saint-Servaîs, faillit même l'assassiner un jour en plein chapitre *. La populace exaspérée àcette nouvelle, se précipita tumultueusement vers la cathédrale et se mit à la recherche du coupable ; mais il parvint à s'échapper, et, la nuit suivante, les échevins et les membres du chapitre, ne se croyant plus en sûreté à liége, allèrent rejoindre l'élu.
Dès ce moment la guerre civile commença.
Henri de Gueldre lança de nouveau l'interdit sur la cité, et ravagea le plat pays. Ses troupes, commandées par Gérard de lier ans, maréchal de révêché, étaient en grande partie composées de chevaliers et de barons, ennemis déclarés des communes. Dans l'entretemps, les milices bourgeoises, conduites par Henri de Dinant, ne restaient point inactives; elles couraient les cam-
1 JliN D*0imUtllXVSB*
pa^es pour brûler et démolir les châteaux des
grentilshommes, et elles firent, de la sorte, un butin considérable. Mais, des deux côtés, on se borna à de légères escarmouches, et il n'y eut aucun engagement sérieux avant le mois de mars de Tan 1255 *.
A cette époque, Henri de Dinant se mit à visiter les villes de la principauté, disant partout comment le peuple de Liège avait secoué sa pauvreté et sa misère et voulait vivre indépendant de la noblesse. Il racontait à la multitude, qui écoutait avidement ses paroles, ce que les g'ens de Lièg e avaient déjà accompli, et l'exhortait à se créer des maîtres- à- temps comme eux et à s'organiser en compagnies toujours prêtes au combat : // Lorsque les villes seront bien unies, ^joutait-ilj, qui pourra les soumettre? « Son éloquence entraînait les populations ; à Huy, à Dinant, à Saînt-Troud, partout les habitants suivirent Texemple des Liégeois et jurèrent de tenir la campagne avec eux contre les troupes de Télu *.
Henri venait de quitter Saint-Trond et chevauchait avec son escorte vers Liège, quand il fut surpris, près d'Oreye, par cinq cents lances du parti de Tévêque. Le sire de Berlo, qui les commandait,
' Nous suivons la chronologie de Jean d'Outremeuse , qui parait avoir écrit cette période de son livre sur de bonnes traditions conservées dans la famille des Des Prez, à laquelle il appartenait. Il existe , pour toute cette époque, une différence d'une année entre Jean d'Outremeuse et la plupart de nos liistorieiiB.
* JSAN D'OuTBSMEUSB. — HOGSSMi p. 287.
était un rude adversaire pour les pauvres gens des métiers, encore peu habiles à la guerre; on le voyait, dit la chronique, couvert de sa brillante armure, se précipiter au milieu des compagnons du tribun, frappant d'estoc et de taille, et pourfendant ceux qui osaient se mesurer avec lui. De son côté, Henri de Dinant faisait merveille et était puissamment secondé par les hommes de son escorte. L'un d'eux, hardi boucher de Liège, armé seulement d'une hache, avait pénétré presque seul au milieu des chevaliers; là, saisissant le sire de Berlo par la jambe, il le renversa de cheval et il se disposait à l'achever, lorsque le seig-neur d'Awans vint, fort à propos, au secours de son capitaine. D'un coup de sa bonne épée, il tua le boucher, et, relevant le sire de Berlo, il l'aida à se remettre en selle. Enfin, accablés par le nombre, les Liégeois s'enfuirent en désordre vers la cité *.
Ce léger échec ne compromit point la popularité du tribun. L'élection annuelle des maltres^à-temps eut lieu quelques jours après, et deux de ses partisans les plus dévoués, Mathieu d'Abée et Gérard Baisier, Tun boucher et Tautre sellier, furent choisis à son instig-ation ; on le nomma lui même chef des milices de toutes les communes confédérées
Henri fit aussitôt crier au perron que les bourgeois se tinssent prêts à entrer en campagne, et
* JBAN D*0UTUIIID8I.
• lO. — FiSBN.
envoya des messag-ers à ses alliés des autres villes, les priant de se rendre immédiatement à Liège. Ceux de Huy arrivèrent les premiers et se logèrent dans les maisons des chanoines et des échevins fugitifs ; ils s'occupèrent d'abord à vider les celliers de ces riches demeures, puis ils allèrent aider les gens de Liège à moissonner les blés de la Hesbaye, dont on fit de vastes approvisionnements. Ensuite, rarmée des communes, laissant la cité à la garde des habitants de la banlieue, se dirigea vers Neufchâteau sur l'Amblève, où le maréchal de réveché avait établi s(^s magasins et renfermé tout le butin fait dans la dernière campagne ^
Neufchàteau était une place fortifiée par la nature et par Tart, et qui avait déjà soutenu plus d'un siège meurtrier *. De hautes «t massives murailles, des bastions escarpés, des parapets menaçants, hérissés de palissades, des créneaux dentelés, des mâchicoulis, des barbacanes, voilà ce qui s'offrit aux regards étonnés des assiégeants. Dépourvues de machines de guerre, les milices bourgeoises ne pouvaient songer à s'en emparer autrement que par ruse; Henri de Dinant essaya donc de faire sortir les assiégés, les traitant de couards et leur criant de ne point se tenir enfermés comme larrons et gens de mauvaise vie. Tantôt il ravageait les alentours et tentait les ennemis par rappàt d'un butin facile ; tantôt aussi, il rangeait
* Ijun i>*0unsiiBUSB. — Fisiir.
' FuBV, p. 6:
ses troupes comme pour livrer un assaut général;
mais la g-arnîson restait indifférente à ces démonstrations; seulement quelques archers s'exerçaient à lancer des Hèclu s eoutre ceux qui s'approchaient imprudemment de la place^ et, rarement, ils man* quaient leur but ^
Enfin Henri leva le siégre et ramena ses troupes vers la cité. Mais le maréchal sire de llerans, qui, depuis le commencement de la campag*ne, épiait une occasion favorable pour attaquer les gens des communes, les surprittoutàcoupaumomentoùils s'y attendaient le moins. Les Lit g c ois soutinrent, avec courage, le choc de leurs ennemis, et fondirent à leur tour sur eux avec une ardeur indicible.
La troupe du maréchal se composait, en grande partie, de nobles et de chevaliers, qui avaient chacun à leur suite un certain nombre d'écuyers et d'hommes d'armes. Les chevaliers montaient d'excellents coursiers de bataille, dont les selles étaient fort hautes et sans étriers ; sur les caparaçons de leurs montures, on voyait leurs blasons richement travaillés, et, sous le caparaçon, un tissu de mailles qui défendait le cheval. Tous ces seigneurs étaient couverts de cottes de mailles artistement jointes; plusieurs avaient, en outre, autour d'eux, des plaques de fer qui leur servaient de garde-corps. Ils brandissaient une lourde épée à deux mains et la redoutable hache d'armes pendait à leurs côtés* Les écuyers étaient moins bien vêtus et n'avaient
' Jeàk d'Outasiuuss. — FisgN» p. 6.
que de simples cottes nommées pa^icMères, avec un jupon de futaine par dessus. Ils suivaient leurs maîtres, agitant les bannières et faisant entendre
le cri d'armes particulier h chacun d'eux
Tous ces hommes étaient habitués au métier de la guerre et pouvaient exécuter d'habiles manœuvres, tandis que la milice des communes n'olfrait guère d'autre aspect que celui d'une population armée au hasard, combattant en désordre et sans autre guide que son patriotisme et son courafrc Un très petit nombre de ces soldats improvisés avaient des casques, des targes et des hoquetons. Le glaive, la pique, le coutelas, l'arc, l'arbalète, le maillet et le bâton ferré étaient leurs seuls moyens de défense. Les bouchers n'oubliaient point, il est vrai, leurs haches ni leurs espafuts ; leâ houilleurs emportaient leurs pics, leurs havresses, leurs rivelaines; enfin, chaque ouvrier ajoutait à ses armes offensives quelques-uns des outils de sa profession. Mais, ce qui faisait la principale force de ces milices indisciplinées et devait les rendre, un jour, si redouta])les à la noblesse féodale, c'était le sentiment énergique qui les animait, leur ardent amour de la liberté, mot magique, qui venait, pour la première fois, de retentir à leurs oreilles.
Mal^'ré l'immense avantag^e qu'offraient aux chevaliers leur forte armure et leur grande habitude des combats, la lutte, longtemps indécise,
W. DE Hbmricourt, pp. 354 et 355.
finit par leur être fatale. Le maréchal et les siens, pressés de tous les côtés à la fois, se virent contraints de prendre la fuite et abandonnèrent honteusement le champ de bataille. Ils avaient perdu, dans cette affaire, une cinquantaine de chevaliers, et un nombre beaucoup plus considérable d'iiommes d'armes ' .
Le même jour où les bourgeois remportaient cette victoire^ les troupes de Télu essuyaient un autre échec devant la ville de Saint-Trond qu'elles • avaient tenté de surprendre. La nouvelle de ce double succès arriva en même temps à Liège et y répandit la plus vive allégresse. Vieillards, femmes, enfants coururent au-devant des milices communales et le retour de Henri de Dinant dans la cité, fut un vrai triomphe *.
^ JBà!f D*00fltBIIBU8l.
' Id. — FiSIR, p. 6.
La paixfùt enfin concluepar l'entremise d'Othon^
comte de Gueldre, et de Pierre Capuce, lég-at du pape ; mais il y avait tant d^éléments de troubles dans Liège qu'un accommodement ne pouvait être durable. Les dissensions intestines recommencèrent, avec plus de violence que jamais, au mois d'avril de Vannée suivante. Afin de subvenir aux frais de la dernière g'uerre, Henri de Dinant avait fait adopter une taxe nouvelle, et il en exigeait le payement des nobles aussi bien que des bourgeois. Lesécbevins invoquèrent vainement leurs exemptions, Henri allait de porte en porte, percevant la taxe, et il osa même se présenter à cet effet au Destroit.
Les échevius y étaient assemblés, et parmi eux se trouvait Eadus Des Prcz, l^un des personnag*es les plus inâuents de Liége^ jeune homme fier et impétueux^ plein d'ardeur et de courage, et qui voyait que, si l'on n'y mettait ordre, toute chevalerie et seig-neurie seraient bientôt détruites dans la cité. Furieux de la hardiesse du tribun, il s'avança vers lui, et le contemplant d'un air indigné : « Traître, lui dit-il, il y a longtemps que tu mines sourdement notre puissance et que tu médites notre ruine, mais sache-le bien, tu seras mort avant que pareille chose arrive * . — Donnez un marc, messire, ainsi que les bourgeois Tout décidé, répliqua froidement Henri, ou tous ceux d'entre vous qui refuseront de payer la taxe seront déclarés aubaine et bannis. — Toi, me chasser de Liège, s'écria Badus exaspéré, de Liège, où mes ancêtres sont en grand honneur depuis le temps de Charlemagne et d'Ogier l'Ardennois, tandis que les tiens n'étaient que de petits bourgeois de Dinant qui se réfugièrent ici, sans doute à cause de leurs méfaits ! n'y comptez pas, messire, il y a quelqu'un qui saura bien l'empêcher *. «
En achevant ces mots, Radus saisit le poignard qui pendait à sa ceinture, et, se jetant sur Henri, il lui en porta trois coups dans la poitrine. Le tribun tomba comme mort. A cet aspect, les éohevins, épouvantés eux-mêmes de cet acte audacieux,
* Jban d'Outresieusk,
* 1d. — Zantfust.
abandonnèrent précipitamment leDestroit, etregagnèrent le vinâve qu'ils habitaient à l'antre côté
(le la Meuse, et qui portait, comme nous Tavons dit, le nom de chaussée Des Prez. Prévoyant l'irritation de la populace, ils se préparent à bien se défendre ; les uns parcourent les rues et donnent l'alarme aux barons ; les autres tirent les pontslevis qui se trouyaient à l'entrée du vînève, en face du pont des Arches; il n'existe plus de la sorte d'autre moyen de communication entre les deux rives du ûeuve, qu'un étroit passage formé par quelques poutres, et où cinq hommes à peine pouvaient marcher de firent. Badus Des Prez et les gens de son lignage se tiennent à l'entrée de ce passage dangereux, jurant que pas un bourgeois, fût-ce le diable en personne, ne parviendra à le franchir *.
Pendant ces préparatife de la noblesse, une grande effervescence régnait dans la cité. La nouvelle du meurtre s'y était répandue avec la rapidité de l'éclair ; les habitants accouraient en foule au Destroit, espérant que ce n'était qu'une fausse alarme; inais le corps inanimé de Henri de Dinant que l'on transportait dans sa demeure, s'offrît tout à coup aux regards de la populace exaspérée, et sema dans tous les cœurs le désir de la vengeance *. Les sons lugubres du tocsin se mêlent aux clameurs furibondes de la multitude; les bou-
^ Jean d*0uta£meuss. — Chroniques manuscrites.
* ID
chers et les drapiers ferment leurs halles; on envoie des messagers aux houilleurs dePublemont et de Saint-Gilles, qui arrivent bientôt, armés de - leurs terribles instruments de mort. Les ateliers sont déserts ; pas un bourgreois, pas un artisan ne reste en son log-is ; tous se précipitent vers la place du marché ; puis la foule» s'avançant en masses serrées par les nombreuses ruelles qui aboutissent encore aujourd'hui à la Meuse, débouche enfin sur le pont qu'elle* envahit aux cris mille fois répétés de : Liège! Liège! Saint-Lambert! Saint-Lambert I...
Eadus Des Prez et les siens soutinrent bravement le premier choc des assaillants Debout, à rentrée du vinâve des chevaliers, ils y formaient comme
un mur de fer contre lequel venaient se briser tous les efforts des g-cns de la commune. La populace s'arrête un instant, étonnée, devant ce petit nombre d'hommes qui ose lui résister; elle contemple leurs armures déjà bossuées de toutes parts, leur contenance mâle et déterminée, puis se jetant de nouveau en avant avec furie, elle parvient enfin à enfoncer les rang*s de Des Prez. Déjà plus de deux cents bourg*eois ont traversé le pont ; des masses d'ouvriers s'élancent à leur tour sur Tétroit passage formé, comme nous l'avons dit, par quelques poutres; mais, tout à coup, un horrible craquement se fait entendre; le bois fléchit et se brise avec fracas, entraînant dans la rivière une centaine
* iBAN D^OOTRSIIBOSB.
d'hommes des métiers^ et laissant un gouffire pro*
fond entre les pauvres bourg-eois qui s'étaient avancés sur la chaussée, et les masses populaires qui arrivaient toujours plus altérées de sang et de carnage ^
Cependant les bourgeois qui se trouvaient sur l'autre rive, continuaient la lutte avec les nobles.
Sans aucune cliance de saint, ayant devant eux toute la chevalerie de Liège, et derrière, un abîme, ils veulent au moins vendre chèrement leur vie ; le désespoir redouble leur courage^ et la foule qui encombre le pont les contemple avec anxiété et les anime par ses clameurs. Mais le nombre de ces malheureux diminue peu à peu ; leurs forces s'épuisent ; ils font de vains efforts pour rompre ce mur de fer que Eadus et les siens opposent à leurs coups. Refoulés sur le bord du précipice, ils luttent encore quelques instants avec rage, puis, blessés, mourants, ils se laissent tomber dans les eaux qu'ils rougissent de leur sang. La Meuse fut leur tombeau
Le peuple les a tous vus périr et jure de les venger. Heureusement pour les chevaliers, la nuit survint; les gens des métiers, proférant d'horribles imprécations, abandonnèrent les avenues du pont et se retirèrent sur la place du Marché où ils
' Jean d'Outremklse. — Chroniques manuscrites.
* Jean d'Outreraeuse nous a conservé la date de celle lerrible journée qui fut pour le peuple ce que devint plus lard, pour les nobles, la Mal Saint-Martin : là comenchat estour, ûii-'ù, qui abttstai Ut commones. C'était le 19 avril de Fan 1256.
apprirent ayeo joie que Henri de Dînant n'était point mort et qne ses blesmires offraient même peu
de dang-er. Ce fut une immense consolation pour les pauvres bourgeois au milieu du ^rand désastre qu'ils venaient d'essuyer, et cette bonne nouvelle releva singulièrement leur courage. On fit aussitôt tous les préparati& néeessaires pour attaquer le vînftve des Des Prez^ le lendemain au point du jour ; mais les nobles, voyant le peuple tout entier déchaîné contre eux, abandonnèrent la cité pendant la^uit; l'élu suivit leur exemple > et il ne resta dans Liège, avec la bourgeoisie, que le prévdt de Saint-Lambert et quelques cbanoines, dont les maisons avaient été, comme noue Favons dit, pillées par les chevaliers, et qui, depuis lors, avaient franchement embrassé le parti de la commune •
L'élu, gro9 de fiel ei depaaio», dit un naïf dironiqueur, résolut enfin de mettre tout en œuvre pour
dompter cette bourgeoisie rebelle. Il envoya des messagers à ses hommes de fief, leur ordonnant de venir le rejoindre sur-le-champ^ et l'aider à écraser cette brujante fourmilière de mutins. Il implora, en même temps^ le secours des princes voisins, et engag-ea au duc de Brabant les villes de Houg*arde et de Bavechine, moyennant une somme d'arg-ent qui lui était indispensable pour entreprendre la guerre.
Pendant que Henri de Gueldre s'occupait sérieu-
' Jean d*0utrem£usb. — Chroniques munuêcrilêê^-
sèment de ces préparatifé^ il sûrvint à Huy un événement qui grénéralifla de nouveau les troubles.
Les échevins de cette ville, en jugreant six bourg-eois, omirent une formalité stipulée dans la précieuse charte de commune accordée aux Hutois par révêque Dietwin, en Tan 1066. D'après cette charte» le^ juges ne pouvaient condamner Tune des parties avant de ravoir ajournée à trois reprises différentes, et d'avoir convoqué la bourgeoisie au son de la cloche. C'est ce qui n'avait pas eu lieu
Les bourgeois s'opposèrent donc à l'exécution du jugrement et invitèrent Henri de Dinant à venir défendre leurs franchises devant le tribunal qui les avait violées. Celui-ci, que le diable aidait, dit Jean d'Outremeuse, et qui n'allait plus par la cité qu'escorté d'un grand nombre d'hommes des métiers, prêts à mourir pour sa défense, chevaucha droit à Kuy> oïl il iùt reçu avec pompe et honneur On lui exposa le débats et» quand il fut bien informé de tout ce qui avait eu lieu, il exigea des échevins l'annulation de leur sentence. Mais ils refusèrent d'obéir, et allèrent rejoindre l'élu qui venait de lancer un nouvel interdit sur les deux villes insurgées, et qui se trouvait alors à la tète d^une armée assez considérable.
Parmi les principaux seigneurs qui en faisaient partie, on remarquait les comtes de Looz, de Ju-
^ Jean d'Outremeuse. — FiSEN , p. 8. — Hocsem, p. 287. — Zantfliet, apud Martbne, V, p. 100.
' Jean d*Odtremsus£. — Hocseh, p. 288. — Joan. Presbttbr.
lîers et de Giioldre; puis le duc de Brabant, le petit-fils de ce Henri, comte de Louvain, qui avait pris Liég"e en Tan 1212, et essuyé une si grande défaite^ Tannée suivante, à la Warde de Steppes. Les Liégeois ne s'efEirayèrent point du nombre ni de la puissance de leurs ennemis. Conduits par Henri de Dinant, ils allèrent surprendre le château de "Waremme et s'emparèrent de plusieurs manoirs dont les possesseurs avaient embrassé le parti de Henri de Gueldre. D'un autre côté, les Hutois attaquèrent Moha, et remportèrent d'abord quelques lég-ers avanta^?*es; mais ils furent peu de temps après complètement battus , entre Yinalmont et Antheit, par le comte de Juliers qui leur tua près de huit cents hommes et les força de rentrer dans leur bonne ville. L'élu interrompit alors les communications entre Liég>e et Huy, au moyen d'un corps de troupes qu'il établit à Flône, sur les bords de la Meuse, et il vint lui-même camper dans les plaines de Yottem, près de Liég-e, jurant, par la sainte Croix, qu'il détruirait la cité de Saint- Lambert, et la livrerait en pillage à ses soldats
' J&AN D^OUTREMEUSS.
Il y avait, par bonheur, dans l'armée de Télu, des hommes qui n'avaient point oublié que T^iég^e était leur mère ; et cependant, ces hommes étaient peut-être les plus redoutables ennemis de la commune. Fiers de leurs richesses et de leur haute orî- ^ne, ils méprisaient ce bas peuple qu'ils avaient tant de fois écrasé du sabot de leurs chevaux et frappé du tranchant de leur épée. Mais ils aimaient Liège, le berceau de leur enfance, le lieu où reposait la cendre de leurs pères, la cendre de ces hauts-vouéa qui jettent tant d'éclat et de poésie sur les commencements de notre histoire.
Connaissant les projets de Télu, et redoutant les
excès de la soldatesque^ Arnould Des Prez^ Badas son fils et tous les chevaliers de cette puissante famille, vinrent trouver Henri de Gueldre, et,
quand ils furent près de lui, ils s'ag'enouillèrenl humblement et se prirent à pleurer *. L'évèque surpris^ courut à eux^ et les relevant aussitôt, il s'écria : « Qu'est-ce, mes barons; que voulez-vous de moi? r- Seigneur, répliqua Badus, le lignage des Des Frez, le plus noble et le plus ancien du pays, vient implorer votre merci. On assure que vous avez dessein de détruire Liège; eh bien, messire, nous le proclamons hautement, celui qui vous a donné pareil conseil est un vilain sans cœur. Vous avez le pouvoir d'agir de la sorte, assurément, mais à qui sera le dommage alors, si ce n'est à vous et à la plupart de ceux qui vous accompagnent et sont ici pour vous aider. C'est sur Henri de Dinant, Tauteur de ces dissensions, que vous devez faire tomber votre vengeance, et non sur les pauvres gens de la cité, qui se sont laissé séduire par ses paroles menteuses. Mettez-le en jugement, et que les échevins le condamnent ainsi que tous ceux qui vous empêchent de rentrer dans votre bonne ville épiscopale^* »
L'élu, après avoir écouté ce discours, contempla quelques instants l'orateur, dans le plus grand silence, puis, il s'écria : « Eadus Des Prez, brave et noble combattant, vous m'enseignez la vraie
* JB4II i»*0mBHiun.
' ID. Chrontquêi manuêeritea.
route que je dois suivre, et, par le saint Sacrement, j'agirai ainsi que vous le désirez *. «
Le lendemain môme, Henri de Gueldre assembla les écheyius qui se trouvaient tous dans les rang^ de son aimée, et, contrairement aux statuts qui défendaient à ces juges de siéger ailleurs qu'au Destroit, près du perron de la cité, et après convocation du peuple au son de la cloche du ban, il établit leur tribunal à Yottem. Aussitôt le mayeur fit crier dansie camp par ses boiMhera ou sergents que le dix août, il tiendrait un jplaid solennel et public où il prononcerait sentence contre les rebelles de Liég-e *.
Au jour fixé, une foule immense de chevaliers, d'écuyers et d'hommes d'armes de Tarmée de Télu, se dirigèrent tumultueusement vers le lieu désigné pour cette imposante cérémonie, impatients d'assister aux curieux débats, annoncés d'une manière tout à fait inusitée.
Sur le plateau qui sépare aujourd'hui les houillères dites d'Ans et de Gaillard-Cheval, on avait construit une vaste estrade, au milieu de laquelle se dressait fièrement le perron de Liège. Derrière le perron, étaient assis le mayeur et les éche- • vins, revêtus de longues robes rouges, attendant l'ouverture du plaid et l'arrivée de Radus Des Prez qui devait remplir l'offîce de mambour; c^est ainsi qu'on désignait le plaignant. Devant
* Jean d'Outremeusb.
• Id. — Zantflist.
ces magistrats était le clerc de Téchevinage , et aux deux côtés de Tcstrade, les houtilhers *.
De ce plateau, le site le plus riche et le plus varié se déroulait aux yeux de la multitude et lyoutait encore à la majesté de cette grande scène. L'armée avait à ses pieds l'admirable fond des Taw€9, alors beaucoup plus boisé qu'à présent, mais où Ton voyait déjà de verdoyantes prairies et quelques-uns des charmants cottages qui y sont si nombreux aujourd'hui. A gauche, les eaux argentées de la Meuse, longeant les piés marécageux de Droixhe et de Saint-Léonard, allaient, en serpentant, baig^ner les villag-es de Jupille et de Herstal, ce grand et poétique berceau des rois carlovingiens. Dans le fond, on disting'uait, à travers une légère vapeur blanchâtre, les riantes collines qui environnent Liège, et Ton apercevnit même une partie de la cité. Les chevaliers contemplaient silencieusement les clochetons et les tourelles de leurs demeures, maudissant le tribun qui les eu avait chassés et se demandant quand ils pourraient de nouveau habiter leur vinâve.
Les diverses émotions de la foule, en présence de cet imposant spectacle, firent bientôt place à la curiosité la plus vive, quand on vit Iladus Des Prez monter d'un pas ferme les marches de Tes-
* On trouve des renseignements fort curieux sur les formes des différentes judicatures liégeoises au moyen âge, dans Touvrage de Jacques de Ueiuricourt, intitulé : to Patron de la temporalité.
trade et venir se placer debout devant le mayeiir. Un calme profond ré^na tout à coup parmi cette
multitude nag'uère si bruyante et si af^'itée, et, sur un signe des échevins, le mambour s'exprima en ces termes :
il Seigneurs, partant que vous êtes ici pour rendre jugement^ comme vous avez accoutumance de le faire, je vous requiers humblement de déclarer si vous êtes en lieu convenable pour siéger.... *. >'
Les échevins se consultèrent quelques instants^ puis^ Tun d'eux^ s^adressant au mayeur : n Messire, dit-il, nous reeordonê que tous jug*ements
rendus ici par nous seront fermes et sans appel, et nous vous prions de mettre notre déclaration en garde de loi....; u ce que le clerc de réchevinage fit sur-le-champ.
Le mambour prit alors de nouveau la parole :
n Seigneurs, ajouta-t-il, d'une voix forte et sonore, moi, Eadus Des Prez, je suis ici présent, devant vous, pour me plaindre de plusieurs méchantes gens qui ont brûlé et ravagé le pays de monseigneur l'élu, et causé à nous tous grands dommages. Je requiers justice et vous supplie de prononcer sentence contre Henri de Dinant, Gérard Baisier, Arnold de Borlé, Guy du Pont, Aymery de Pierreuse et leurs principaux adhérents au nombre de douze *. »
^ Jean d'0utii£M£usb.
* ID
Le mayeur écouta attentivement la plainte,
puis la fit mettre en gfarde de loi par le clerc de réchevinapre; ensuite, il dit quelques mots aux deux boutilliers qui, s'avançant à chacun des coins de Festrade, crièrent à haute voix et à trois reprises différentes : » Henri de Dinant, Gérard Baisier et autres accusés par messîre Badus, si vous êtes ici, venez en avant pour venger votre honneur et y être jug'és à renseigfnement des hommes... ^ //
Les trois citations furent répétées sans que personne parût. Alors^ les échevins se parlèrent quelque temps à voix basse, puis l'un d'eux , montant sur les deg'rés du perron, appela de nouveau Henri de Dinant et ses complices, les déclarant traîtres et félons^ indignes de posséder aucun âef du pays, privés de leurs charges, offices, honneurs et digrnités, et permettant à chacun de leur courir sus *.
Des acclamations bruyantes accueillirent ces paroles, après lesquelles rassemblée se dispersa peu à peu. On n'aperçut bientôt plus dans la plaine que de petits groupes de soldats et d'écuy ers, devisant du plaid, ou s'arrêtant pour entendre répéter la sentence des échevins que les boutilhers criaient par tout le camp.
Henri de Dinant, informé de ce qui venait de se passer à Yottem, sentit que Tunion des communes
* Jacques de HemhicoobTi le Patron de la temporalité. — Jjîan d'Outremeuse.
* j£A.N d'Outremeusk et Jac^^uks de Hemricourt.
pouvait seule arrêter les projets de vengeance de
l'élu et des nobles; il dépêcha donc, sur-le-champ, des émissaires à lluy et dans les autres villes, exhortant les habitants à ne point séparer leur cause de celle des Liégeois et à ne conclure^ avec le prince, aucune paix particulière.
T/élu devint furieux en apprenant ces nouvelles; il n'en fut que plus résolu à comprimer sévèrement la révolte, et, pour mieux y réussir, il attaqua et soumit successivement les confédérés des autres . villes, pendant qu^une partie de ses troupes pressait vivement le siég^ de la cité et cherchait à la réduire par famine. Les Ilutois, battus près d'Awans, durent eux-mêmes implorer la merci de révêque, qui se hâta d'enlever aux Liégeois ces redoutahles alliés. La paix se fit par l'entremise de Fahbé de Neufinostier : les hourgeois de Huy s'eng*ag-èrent à réparer les dommag'es qu'ils avaient causés à Waremme et à Waleffe ; leur tour de Damiette fut mise à castel et leur cloche du ban brisée en morceaux.
Henri de Oueldre revint alors à Yottem, suivi de toute son armée, et bien décidé à en finir avec ces méchantes g*ens de la cité, cette mùéraàle ribaudaiUe, comme il les appelait.
Une affreuse disette rêvait dans Liëg-e; les vivres y manquaient depuis loug*temps, les greniers étaient vides, et les troupes de Télu interceptaient toutes les commimications avec le dehors. Cependant, malgré leur extrême détresse, les bourgeois, confiants dans l'alliance des autres villes, continuaient de se défendre; mais, quand ils apprirent les succès de Tévêque et Fisolement dans lequel ils allaient se trouver, leur ardeur fit place à un profond découragement : w Voilà ceux de Huy qui nous abandonnent, s'écriaient-ils ; le prince les a reçus à merci ; qu'allons-nous devenir? * «
' Jean d'Outbemeuse. — Uocsem, p. 289.
Henri de Dinant et ses amis ne désespéraient cependant pas encore de la cause populaire et voulaient que Ton s'ensevelit sous les ruines de la cité plutôt que d'implorer la miséricorde de Télu. La bourgeoisie, épuisée, était loin de partag*er leur enthousiasme et désirait la paix. Le tribun, satisfaisant à regret au vœu de la multitude, vint lui-même trouver les maitres-àrtemps et les engagea, à traiter avec Févêque : « Monseigneur de Liège m'exceptera de la paix, je le sais bien, dit-il, il me hait parce que je soutiens vos droits et vos privilèges^ miais tâchez au moins d'obtenir des conditions équitables pour la commune. — Henri, répliquèrent les maîtres, soyez assuré que nous n'épargnerons ni soins ni veilles pour vous préserver de tout mal ; nous nous y emploierons aussi autant que cela sera en notre pouvoir. * «
Les maitres-à-temps, accompagnés des abbés de Saint-Jacques, de Saint-Gilles et de Saint-Laurent, sortirent alors des murailles et se rendirent auprès du prince qui avait établi son quartier- général à Sainte-Walburge. Henri de Gueldre fit bon accueil aux députés et les reçut avec courtoisie, mais il ne voulut entendre parler d^aucun arrangement : « Je ne puis traiter avec ces mauvaises gens, disait-il, jusqu'à ce que je les aie à merci pour faire couper la tête à ceux que je voudrai. Ils ont ruiné les maisons de mes serviteurs, chassé mes offîciers, brûlé mes châteaux et j'en aurai vengeance. »
' Jean d'Outkbiisus£.
Badus Des Prez assistait à la conférence ; ce brave
sei^eur, dont le caractère était si noble et si chevaleresque, prit encore une fois la défense de la commune : » Messire, dit-il, à révèque, laissez-vous ûéchir par les prières de ce pauvre peuple qui a follement suivi les conseils de quelques hommes pervers, et daigrnez le prendre en pitié. — H m'est avis, cher Radus, répliqua Télu, que je ferais bien de châtier ces rebelles; mais je ne veux agir que d'après les conseils de mes barons * . "
Henri de Gueldre consulta un instant les chevaliers et les échevins qui ^entouraient; s'adressent ensuite aux députés, il leur parla en ces termes : // Seigneurs, qui êtes ici venus de la part de mes gens pour conclure la paix^ voici mes conditions, et sachez que je n'en veux point d'autres : Henri de Dinant et tous ceux qui, comme lui, ont été déclarés traîtres et félons, dans le plaid de Vottem, me seront livrés pour en faire ce que bon me semblera ; les statuts de la cité seront abolis; les compagnies et les milices bourgeoises seront dissoutes; seulement, comme preuve de ma clémence, je laisserai au peuple Télection de ses maitres-àtemps *. w
Les députés répondirent qu'ils n'avaient pas pouvoir d'accepter de telles conditions et regagnèrent les portes de la cité où les attendait la multitude : « £h bien I cria-t-on de toutes parts,
' Jean d'0utb£M1USB
* ID
donnez-nous des nouvelles et dites-nous oommènt vous avez parlementé à Sainte-Walburge P Les
maîtres baissèrent tristement la tête : « Allez sur la place du Marché, répliquèrent-ils, nous vous y ferons tantôt connaître le résultat de nos démarches. »
Quand on apprît les prétentions de Télu, il y eut une désolation générale ; c'était grande pitié de voir hommes et femmes pleurer, gémir, et se tordre les mains de désespoir : // Oh ! le méchant sire, s'écriaient les pauvres bourgeois, que faire en ce péril? « Leurs lamentations devinrent encore plus vives et plus bruyantes lorsqu'ils aperçurent Henri de Dinant, qui se préparait à les haranguer. Aussitôt qu'il put se faire entendre : M Bonnes gens, leur dit-il, je vous ai loyalement servis nuit et jour ; c'est à cause de vous que je me trouve en pareil mal; je vous suis pourtant toujours aussi dévoué, et je viens vous offrir mon corps, que vous pouvez aller porter à Télu. Mais, sovez en sûrs, moi mort, vous retomberez dans un servage pire qu'auparavant; d'ailleurs, pensez à la honte qui rejaillira sur la commune, si vous faites la paix sans y comprendre tous vos concitoyens; il vaudrait mieux pour elle être complètement ruinée que déshonorée «
En prononçant ces mots, Henri versait des larmes abondantes, et sa vive émotion se communiquant à la foule, celle-ci éclata bientôt en san-
' JfiAN D'OuTREM£US£.
griots et manifesta sa profonde douleur par de long» gémissements et des cris do détresse.
Panni les assistants^ se trouvaient quelques partisans de l'évêque, entre autres, un riche bour-
g*eois, fort considéré, qui adressa tout à coup ces paroles au tribun : // Henri, si Ton avise attentivement ce qui se passe ici, on verra que vous nous avez fait tomber bien bas par vos manœuvres; vous avez détruit l^onneur de la cité et nous allons être beaucoup plus misérables que nous ne rétions avant d'avoir suivi vos conseils; soyez donc honni! Cependant si l'on peut faire aussi votre paix avec Félu, je le préfère et je désire que cela soit ^ «r — Messire Escarbot a bien parlé, s'écrièrent faiblement deux ou trois voix, mais elles furent à l'instant étouffées par Timmense clameur qui sortit du sein de la multitude ; les uns proféraient des menaces contre messire Escarbot, d'autres répétaient le nom de Henri avec enthousiasme; enfin^ après de longs et tumultueux débats, il fut décidé que l'on chercherait à obtenir de l'élu des conditions plus favorables, et Ton désigna pour conclure un arrang'ement définitif, trente bourgeois notables à l'avis desquels le peuple déclara se soumettre à l'avance. Ces trente arbitres s'adjoignirent les trois abbés qui avaient apporté les premières propositions de Henri de Gueldre, puis tous se rendirent au couvent des frères mineurs, où la cité pos-
* JKAN l»*0VTftlMIU6B.
sédait une grande salle destinée aux délibérations extraordinaires de la commune ^
Le tribun avait un assez bon nombre de ses partisans parmi les arbitres. Ceux ci commencèrent par déclarer qu'avant de s'occuper de dresser les conditions de la paix, il fallait que Félu cassât le jug-ement prononcé h Vottem contre Henri, puisque, d'après les statuts, les échevins ne pouvaient siég'er ailleurs qu'au Destroit Les trois prélats furent charg-és de transmettre cette décision préliminaire à révêque, qui ne put s'empêcher de rire, en apprenant cette nouvelle outrecuidance ; » Je ne hais point mes g-ens de Liég*e, dit-il ironiquement, mais avant d'annuler la sentence de Yottem, j'aurai fait mourir dix mille bourgeois des communes; j'aurai tout ce que j'ai demandé et plus encore; le prévôt et les chanoines de Saint-Lambert, qui font cause commune avec les factieux, seront aussi exclus de la paix; j'aurai plus encore, car la cité reconnaîtra à moi et à mes successeurs le droit de prononcer jugement à Vottem, en tout temps et quand il nous plaira. Allez dire cela à mes bonnes gens de Liège, messeigneurs, et gardez-vous de revenir avec un refus de leur part ; en ce cas, j'exi-
* Jean d*Odtrbmeusb. — Nous avons dit ailleurs pourquoi la commune avait le droit de s'assembler aux frères mineurs. Yoy. Liège pittoresque ou description historique de cette ville et de ses principaux monutnenU* Bnuelles, 1842, iii-8*, pp. 200 et 201. — FiSEN, p. 404.
* JSÀN I>*OUTRSMEUSB. — FiSBN.
— lao -
^^erais le duuLie de ce c[uu je réclame aujourd'hui ' . "
Les députés revinrent à Liég^e, plong'és dans un grand abattement. Quant à Henri de Gueldre, laissant le commandement de Tannée à Badus, il s'en alla à Bierset attendre la réponse des Liégeois. La trêve accordée pour les négociations expirait le lendemain matin.
Les propos menaçants de Henri de Gueldre firent quelque impression sur l'esprit des arbitres. Dix d'entre eux penchaient déjà pour lé parti de la paix, mais les vingrt autres refusèrent obstinément d'accepter de pareilles conditions : « L'élu est un félon et un traître, s'écrièrent quelques-uns d'entreeux, il ne nous reste plus qu'à faire une glorieuse défense ; sonnons la cloche du ban; c'est le moment où les bourgeois doivent savoir mourir avec honneur pour le maintien de leurs franchises "
Ces paroles tirent, un instant, renaître l'enthousiasme, mais, le lendemain, le découragement s'empara de nouveau des bourgeois, et la populace, totgours inconstante, oubliant les généreuses résolutions de la veille, se mit à parcourir les rues, criant : Merci ! merci ! Les g*ens des métiers avaient envahi le Pré-l'évcque et encombraient les avenues du palais et de la cathédrale de Saint- Lambert. L'abbé de Saint-Laiirent vint alors les haranguer : » Désirez-vous vraiment la paix, leur
' JBAN D^OoTBIMIVSI. — FlSBN. — HOCtSM.
* Id. — ChrtyniqvMB manumiU9,
dit-il^ en ce cas, sachez-le bien, il vous faut approuver la sentence de Yottem et tout ce que monseigneur de Liège exigeait hier ; il a juré, par tous
les saints, qu'il ne vous recevrait pas autrement en g-ràce, vo3'ez donc ce que vous voulez faire. // Les bourgeois répondirent tout d'une voix : « Nous voulons la paix^ sans plus attendre et quelles qu^en soient les conditions *. «
A ces mots» Henri de Dînant, qui se trouvait au milieu de la foule, ne put contenir sa douleur ni son indig'nation : » Eh ! Dieu, mes maîtres, s'écriat-il tout à coup, (^u'il fait bon aider les gens des communes 1 voilà le prix qui vous en revient ; je suis honni à cause de vous tous qui demandez honteusement pardon, sans penser à vos chefs; c'est pour vous que je perds tous mes biens, et vous allez m' abandonner . ... !
— Henri, répliquèrent les bourgeois attendris, ne craignez rien; une fois la paix faite, nous prierons humblement le prince de vous faire grâce ; nous intercéderons môme auprès de l'empereur d'Allemag-ne, et vous demeurerez ici... ^
— Non pas, fit tristement le tribun, il me faut quitter. Liège, je ne puis vivre ici en confiance ni en sûreté ; l'élu sait comment j'ai défendu vos priviléges, et la haine lui en demeurera toujours dans l'âme. "
En achevant ces mots, il traversa lentement
* Jean D'OiiTasMBUsE. — Chroniques manuscrites. — Fissn. « lu.
les raiig's de la foule, suivi de ses amis les plus dévoués et s'éloigna sur-le-cliainp de sou ingrate patrie *.
^ iUM D*Oi}TBniiou.— • ChroniquM manmerites, — Fiur.
La paix fat conclue le jour même à Bîerset, mais à des conditions plus dures encore que celles dont Henri de Dinant voulait le rejet. La commune se vit enlever la plupart des privilèges pour le maintien desquels elle avait déjà bravé tant de dangers et de misères : indépendamment des milices et des confédérations des villes qui furent dissoutes, les bourgeois durent encore approuver le plaid de Vottem et reconnaître aux échevins le dbroit de siéger en dehors de la cité; le prévôt^ quelques chanoines et les principaux chefs populaires furent bannis; l'élu se réserva, en outre^ le château de Sainte-AValburge qui devint une citadelle^ se ût payer trois cents livres d'argent
is
pour les firais de la ^aerre^ et exigrea une assez
forte amende de la cité, parce qu'on ne lui livrait point Henri de Dînant, comme il Tavait d'abord demandé ^
Les chevaliers et les nobles rentrèrent dans làége à la suite de Henri de Gueldre ; les bourgeois jurèrent de le servir loyalement et de lui être
dorénavant soumis, sans jamais enfreindre la paix ; de son côté, Télu promit de les mener par loi et raison^ et de traiter sur un même pied les grande et le&j^iiU,
Afin de payer les grosses sommes que le prince
avait imposées et qu'il réclamait impérieusement, * les maîtres de la cité levèrent des maltôtes dans tout l'évêché, et, sans avoir égard aux immunités ecclésiastiques, ils taxèrent les villages dont le chapitre de Saint-Lambert était seigneur. Ce fut la cause de nouveaux troubles entre le derg-é et le bas peuple des communes sur qui, en réalité, p^'csquc toutes les cliar^-es de la capitation retombaient, et qui voulait y faire participer indistinctement tous les habitants du pays. Mais les bourgeois n'étaient plus organisésmilitairement; ils n'avaient pas de chefs et ressentaient d'autant plus vivement leur servitude présen1e,'qu'ils avaient joui ung-uère d'une très-g'rnnde liberté. Peu à peu, ils en vinrent à reg-retter celui qui souffrait alors les douleurs de Texil, en récompense de son dévouement à la cause populaire : » Ah ! si Henri était encore
■ Jean i>'Oitremeuse. — Fisen, p. 10. — Paix île Bierael,
ici^ disaient-ils^ les choses D'iraient pas de la sorte et Ton nous craindrait un peu plus qu'on ne le fait aujourd'hui. » Le mécontentement aug^menta
de jour en jour ; de nouveaux complots s'ourdirent et Ton finit par envoyer secrètement des émissaires au tribun^ le suppliant de revenir aider le peuple contre les seigneurs et les clercs qui accablaient la bonne ville ^
Cinq mois à peine s'étaient écoulés depuis le départ de Henri. Il avait encore présent à la pensée le honteux abandon dans lequel on Tavait laissé lors des négociations qui avaient amené la paix^ mais il oublia tout quand il apprit ce qui se passait dans Liège et se laissa facilement persuader ' d'y rentrer.
Le dix-sept du mois de mars de Tan 1257, il se présenta aux portes de la ville^ accompagné seulement de quelques-uns des proscrits; une multitude innombrable^ prévenue de son arrivée^ s'était portée à sa rencontre, avide de le revoir, et l'appelant le «r/tf la imtne *. Le tribun fut reconduit en triomphe jusqu'à sa demeure où une garde d'amis dévoués veilla à la sûreté de sa personne^ car on craignait un coup de main de la part des échevins et des nobles qui délibéraient en ce moment sur ce qu'il convenait de faire dans les graves circonstances où l'on se trouvait.
Quelques jours se passèrent au milieu des prépa-
* Jean d'Outremeuse. — Fisen, p. H.
^ FisKN, p. 11. — JsAH d'Outabheusk. — C/^ront9iie< mxaTmicriUi,
ratife de l'im et de l'autre part!. Une nouvelle
catastrophe était imminente, lorsque le doyen et le chapitre de Saint-Lambert vinrent trouver Henri de Dînant et lui remontrèrent combien sa présence, loin d'être utile à la commune, allait encore SLggTuver ses maux : « Les bourgeois sont affiiiblis, ruinés et incapables de résister lon^rtemps à rélu, lui dirent-ils, ils se décourageront bientôt et vous abandonneront ou vous livreront pour faire leur paix. Laissez-nous donc et prévenez de la sorte les affireux malheurs qui menacent votre patrie... *. «
Henri avait pu jug'er par lui même de Tétat réel des esprits; il savait que les riches bourgeois voyaient son retour avec peine, comme étant le précurseur d'autres orages; il comprit que son devoir, en de telles circonstances, était d'éviter une effusion de sang- inutile, et se sacrifiant de nouveau à la tranquillité générale, il quitta la cité dans la nuit du trois au quatre avril, engageant les autres proscrits à suivre son exemple
L'élu était alors absent. Quand il apprit ce qui se passait à Liège, il s'écria : « Ah I les maudites gens, le diable les tient, je n'aurai jamais la paix tant que ce Henri sera parmi eux, « et il se hâta de revenir; mais, déjà, le tribun avait renoncé à ses desseins. L'évêque résolut néanmoins de châtier avec sévérité tous ceux qui avaient pris part
' Jean d'Outremeusk. — Chroniqtiei mantMcrtlM. — Fism.
* iD. — FiSIN.
aux derniers événements. TLes bourg'eois, effrayés, se rendirent près de lui, et implorèrent à g-enoux sa miséricorde, lui disant de traiter à sa volonté tous ceux qui avaient comploté pour ramener Henri» mais d'épàrgrner la bonne ville. Content de cette soumission, le prince se borna à faire pendre les plus mutins, et à défaut de Henri de Dînant qu'il eût si volontiers tenu en son pouvoir, il s'acharna sur sa demeure. Faisant usage du droit d*arsin et éPaè^aiê que les statuts lui accordaient, il décida que la maison du coupable serait détruite et brûlée. Le jour même les bannières furent déployées et arborées aux halles, et le mayeur fit crier au Destroit que les bourgeois devaient se tenir prêts, le lendemain matin, pour escorter les échevins et assister àla vengeance demonseigneur de Liège ^ Dès le point du îour, les sons de la cloche convoquèrent les habitants à la cérémonie annoncée la veille. A huit heures, le cortég'e s'achemina vers la demeure du proscrit, en Féronstrée ; des chariots transportaient les instruments nécessaires à la démolition et à Tarsin. Quand on fiit arrivé, le mayeur publia un ban à haute voix et appela par trois fois Henri de Dinant, afin qu'il fît amende honorable. On répéta ces cris à chacune des issues de l'habitation, et, le coupable ne paraissant point, l'abattis eut lieu à la requête des échevins. Quelques hommes, munis de crocs et d'autres engins, ruinèrent de fond en comble la maison du tribun
> ilAH D^OqTMUUOSB.
It.
et mirent ensuite le feu aux débria qui jonchaient la terre. On ne conserva que deux ou trois poutres
qui furent à Tinstant même transportées ailleurs, sans que l'on sût d'abord à quel usag-e elles étaient destinées; mais^ après la cérémonie, lorsque les bourgeois repassèrent par la grande place du Marché, ils aperçurent, sur le point le plus élevé de la prairie des ft^res mineurs, un gibet auquel était suspendu le corps du maître -à-temps Gérard Baisier, Tun de leurs chefs, et Tami le plus dévoué de Henri de Dinant \
Celui-ci avait échappé aux persécutions de Télu en se réfugiant pïès du comte de Namur, où il paraissait ne plus aspirer qu'à vivre en paix ; mais ce n'était point là l'affaire de Henri de Gueldre : « Je veux le tenir en geôle, disait-il, et ne serai content qu'après m'être vengé de ce vilain, « Il essaya, en effet, de diverses ruses pour le surprendre; heureusement toutes échouèrent devant la fermeté ou la prudence du tribun. L'évêque fit alors redemander son vassal à la comtesse de Namur, Marthe de Brienne, qui g*ouvernait cette province en l'absence de Baudouin de Gourtenay, son mari, la priant de lui renvoyer son sujet rebelle bien enchaîné et sous bonne garde ; la comtesse n'en fit rien : « Allez à Valenciennes, dit-elle à Henri de Dinant, vous y trouverez Marguerite de l'iandre; je sais qu'elle a bonne mémoire des services que vous lui avez au-
* Jean d'Outaembusb. — Chroniqties manusciHteê. — Fisbn , p. 12.
trefois rendus; elle tous recevra bien, car elle n'a rien à redouter de monseigneur de Liégre ^ »
Henri suivit l'avis de la comtesse et partit accompagné d'une forte escorte de bourgreois de Xamur. Marguerite fut ravie de voir Thomme qui avait empêché les Liégeois de prendre parti contre elle, lors de ses démêlés avec Jean d'Avesnes. Elle reçut Henri avec distinction et courtoisie, et offirit même de lever quelques compaf^-niespour aller combattre avec lui les gens de Liège. Mais, à cette proposition, celui-ci lit bien voir toute la noblesse et la loyauté de son caractère : « Oncques n'ai fait de trahison^ dit-il à la comtesse de Flandre, oncques n'en ferai. L'élu est mon seigneur, et le pays de Liège est mon pnys ; je ne guerroierai jamais avec vous ni contre Tun ni contre l'autre. — Ami, répliqua Marguerite, je ne vous ai parlé de cela que pour vous tenter; je vois que vous êtes prud'homme, restez ici et soyez de mon conseil, car je fais grand cas de vous *. «
Henri de Dinant ne reparut jamais dans nos contrées et Von ne sait ce qu'il devint plus tard : un voile impénétrable couvre les derniers jours de cette existence, d'abord si agitée, et qui s'acheva
tristement dans les douleurs de l'exil. Nous aurions voulu suivre le proscrit sur la terre étrangère,
' Jean o'Ootibmeusb. — Chroniques manuscrites. — Fisen, p. 12.
' j£AN D'OoTR£M£US£.
Fentendre regretter Liège, nous associer à ses yœux, partag>er ses espérances; mais celui qni
trouva tant d'historiens pour ses succès n'en a point eu pour ses malheurs. Le peuple seul g-arda fidèlement sa mémoire, et son nom, répété d'âg-e en âg'e, servit plus à'nne fois encore à réveiller renthousiasme de la bourgeoisie aux grands jours de ses combats pour la liberté.
AINEGÏÏON ET FALLOZ
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