CHAPITRE VIII
1. Mouvements des divisions Renault, de Mac Mahon, Jusuf et des contingents kabyles. — 2. Camp de Djemma-el-Korn. — 3. Opérations des divisions et des contingents. — 4. Aspect général du pays. — 5. Invasion des territoires des dernières tribus insoumises. — 6. Les contingents kabyles au combat.
I. Mouvements des divisions, de la cavalerie et des contingents. — Tandis que les colonnes d’observation achèvent leurs missions diverses et rentrent dans leurs foyers, l’armée expéditionnaire, suivfe de tous ses contingents kabyles, prend positions pour achever d’un seul effort la campagne victorieuse.
Quatre tribus peu importantes, mais protégées par des difficultés de terrain, plus grandes encore que toutes celles qui se sont déjà présentées, résistent seules aux tenlativès de négociations ; les Beni-Ilhouragh, Illilten, Illoula-ou- Malou, Idjer, retranchés sur leurs territoires, dans les rochers mômes du grand Djurjura, refusent soumission à la France.
Afin de triompher de cette résistance, soit par une pression armée, mais pacifique encore, soit par une invasion
décisive, le maréchal groupe autour de ces quatre tribus toutes les forces dont il dispose.
Les trois divisions de l’armée active se mettent en marche le même jour, 5 juillet.
La division Mac Mahon quitte son camp de Djemmael-Korn, sur lè territoire des Beni-Menguillet, et va camper au sebt des Beni-Yahia, où elle arrive à travers le pays nouvellement soumis, sans avoir entendu un seul coup de fusil.
Les contingents kabyles, que l’armée victorieuse entraîne à sa suite, se groupent devant cette division ou autour d’elle.
La division Jusuf quitte le territoire yenni et va parcourir pacifiquement le pays des Boudrar et des Ataff, situé sur les déclivités mêmes du Djurjura, à l’ouest de la division Maissiat. Le maréchal veut faire apprécier la force de la France à ces tribus sauvages, et détruire le prestige d’inviolabilité que leur territoire garderait encore malgré la soumission de ses habitants. Selon les ordres précis qu’il a reçus, le général Jusuf paye sur toute sa route, et dans chaque village, de larges indemnités pour les dégâts occasionnés par le passage ou le séjour des troupes à travers le; moissons. Les Kabyles reconnaissent cette libéralité équitable du vainqueur en apportant en abondance des galettes de maïs, du lait, des figues, des glands doux, etc., et toutes les productions diverses de leur pauvre territoire. Partout, sur le passage de la troisième division, les populations se présentent sans armes et dans une attitude
amicale. Les amins des villages- viennent au-devant du général, et au moment où la division Jusuf quitte le territoire des Beni-Boudrar, le marabout El-Hadj-Hamaz , l’instigateur du dernier soulèvement de la basse Kabylie, vient demander l’aman et se rendre à discrétion.
La troisième division sillonne pendant trois jours les territoires de ces deux tribus, et, le 9 juillet, vient s’établir à droite de la division Mac Mahon, chez les Beni-Bouyoucef, en face des Illilten. -
La division Renault quitte son camp de Tidits, situé à l’une des extrémités du pays des Menguillet, traverse le territoire de cette tribu , et vient remplacer la division Mac Mahon à Djemma-el-Korn, sur la route qui mène au Djurjura.
La division Maissiat et la cavalerie gardent les postes d’observation qu’elles occupent.
Le général Maissiat demeure campé à Cliellata, au-des-
sus des Illoula-ou-Malou, qu’il menace de prendre «à revers, en descendant sur eux du haut du Djurjura.
La cavalerie reste à Sikhou-Meddour, dans la vallée du Sébaou, qu’elle peut remonter en un seul jour, jusqu’au pied du pays des Illoula-ou-Malou et des Idjer, sur le liane gauche du général de Mac Mahon.
Plus de trente-cinq mille hommes en armes sont échelonnés autour des tribus insoumises, appuyant de leur pression les dernières négociations tentées par le bureau arabe politique.
Le maréchal quitte Aït-el-Hassem le 5 juillet également, pour aller camper à Djemma-el-Korn, avec la division
Renault. Dès l’aube, il traverse le pays des Beni-Yenni, et descend dans la vallée delà Djemma, en face du territoire des Menguillet, par la route que la l re division a suivie. Le chemin est largement frayé, et des sentiers poudreux sillonnent tous les versants de la montagne.
Une armée qui passe, surtout eri pays ennemi, laisse derrière elle une trace désolée ; on peut la suivre sans s’égarer, comme on suit une nuée de sauterelles infécondes, qui a dévoré les herbes et desséché le sol.
Toute cette partie du territoire yenni a subi, plus qu’aucune autre, les lois de la guerre ; on trouve, à ehaque pas, les tristes vestiges des désastres, -qui seuls ont pu contraindre cette tribu à se soumettre. Aux deux côtés du chemin, des maisons en ruines épandent leurs murs et leurs poutres noircis ; des moissons foulées ou fauchées par places, des arbres coupés à la hâte par des mains destructives couvrent le sol sans ordre.
De loin en loin, un Yenni, revenu delà veille, relève les pierres de sa maison, ou d’une main prévoyante taille en bois de chauffage ses figuiers abattus ; des enfants, à demi nus sous leurs burnous en haillons, récoltent çà et là, comme des pauvres qui glanent, des touffes de blés épargnées par les pieds des chevaux. Chacun d’eux accomplit sa tâche en silence, sans tristesse apparente, sans se détourner aux vainqueurs qui passent. On dirait que, familiers de la guerre, familiers des destructions impitoyables, qu’ils commettent les uns sur les autres, les Berbers sont accoutumés à relever des ruines !
Dans le fond de la vallée, le spectacle change enfin ; la Djemma roule sur des galets ses eaux bruyantes et limpides; des touffes de lauriers aux fleurs roses croissent sur ses deux rives; des frênes, des figuiers, des oliviers, des chênes-lièges étalent leurs rameaux verts; quelques troupeaux épars couvrent çà et là les versants des montagnes des Beni-Raten. La main de la guerre n’a point passé par là, et l’œil, fatigué de ne voir que des ruines, se repose avec bonheur sur une nature souriante.
Depuis le fond de la vallée, jusque sur les crêtes des Menguillet, la route est faite par lacets habilement échelonnés. Si la campagne de 1857 a, comme ses aînées, semé de désastres son chemin de guerre, elle laissera, du moins par ses routes, une trace bienfaisante de son passage. Une voie presque carrossable, terminée en trois jours parla division Renault, l'eue le territoire des Menguillet à celui des Beni-Yenni.
II. Camp de Djemma- el-Korn. — Le maréchal et son état-major traversent la première division, encore campée à Tidits, et viennent occuper Djemma-el-Korn, à la place du général de Mac Mahon. La deuxième division est en mouvement pour partir : son camp est ombragé d’arbres, couvert de cabanes de feuillage, et entouré de fontaines aux approches verdoyantes ; chaque soldat, en faisant ses apprêts de départ, jette un regard et des paroles de regrets, aux abris qu’il lui faut quitter pour courir des étapes inconnues.
C’est qu’en Afrique, un camp sdus des arbres, avec des
gourbis et des fontaines, est pour chacun, officier et soldat, comme est en voyage, une auberge connue, dont on sait les chambres, la vie, l’hôtesse hospitalière : quand on part on la quitte avec peine, et tant qu’on peut la voir, on retourne la tète pour la revoir encore.
Aussi bien, c’est la vie humaine; d’où qu’il parte, où qu’il aille, môme à son rêve, l’homme emporte, en s’éloignant, un regret pour ce qu’il abandonne, une crainte pour l’avenir !
Partout, sur sa route, l’armée trouve les villages réhabités. On n’entend plus un seul coup de feu : les sentiers sont sillonnés par des Kabyles sans armes, qui viennent aux camps vendre leurs denrées, payer lar contribution de guerre, ou même se promener, comme on se promène chez un voisin nouveau.
Aux façons amicales et souriantes dont ils abordent chacun, on les prendrait pour de vieux alliés de la France.
Les Beni-Raten surtout se regardent déjà comme des amis de la veille ; ils reconnaissent tous leurs hôtes passagers de Souck-el-Arba , les accostent sur la route ou entrent familièrement sous leurs tentes; et si (par l’oubli, qui est venu, à force de voir passer depuis deux mois tant de burnous unifôrmes), on demande au visiteur inconnu qui il est, il répond avec emphase : Beni-Raten ! de l’air et de la voix d’un camarade d’enfance, qui n’a qu’à se nommer pour être reconnu.
Malgré la guerre apaisée de la veille, toutes les tribus soumises, sans exception, observent avec une loyauté par-
faite les conditions de la paix. Leur fidélité h la foi jurée prend même souvent un caractère chevaleresque qui pourrait leur être envié par plus d’une nation civilisée. Ainsi que tous les peuples primitifs, ou demeurés tels à travers les âges, les Kabyles ont à la fois des vices et des vertus extrêmes : leurs natures vierges ne sont encore ni polies, ni émoussées par la civilisation ; c’est le masque qui sort du moule, avec tous ses défauts et ses beautés, toutes ses âpres moulures. Une action accomplie par une tribu presque entière, au lendemain de la levée du camp d’Aït-el-Hasscm, offre un remarquable exemple de la loyauté de leur race.
Le maréchal et son état-major ont quitté le territoire yenni presque en môme temps que la troisième division : ' mais le maréchal s’est dirigé au nord, vers le pays des Menguillet, tandis que le général Jusuf a marché au sud, vers les rochers des Beni-Boudrar. Les bêtes de transport ont suivi à la file les différents corps de troupes auxquels elles appartiennent. Seul, le mulet de l’un des officiers de l’état-major général, celui du capitaine de Plazanet, est resté en retard.
Vainement le soldat d’ordonnance et le muletier chargés de conduire l’animal stimulent sa marche attardée : fatigue ou maladie, la bête n’avance pas, et ses guides perdent bientôt de vue les mulets qui les précèdent. Enfin, sur leur droite, dans le lointain, ils aperçoivent un convoi de bagages qui se dirige vers le Djurjura.
Ignorants du chemin choisi par le maréchal, et croyant
le suivre, les deux soldats prennent route derrière le convoi qu’ils ont en vue. Ils se hâtent de leur mieux, mais ne parviennent à le rejoindre que vers le milieu du jour. Alors seulement, ils s’aperçoivent qu’ils ont suivi la division Jusuf, et fait ainsi un long trajet en sens opposé à la route du maréchal.
Fidèles au devoir, les deux convoyeurs rebroussent chemin et remontent la montagne des Beni-Yenni : mais le mulet fatigué tombe à chaque pas, et au commencement de la nuit, dans .un chemin difficile, roule dans un ravin.
Ses conducteurs descendent à sa recherche, comme ils peuvent, à travers l’obscurité tombante, le rejoignent tant bien que mal, et rassemblent autour de lui les bagages dispersés du capitaine. Ils veulent repartir de nouveau ; la béte épuisée refuse de se relever; la nuit d’ailleurs est descendue, pleine : par les ténèbres qui régnent, les deux soldats sont impuissants à trouver un chemin pour rejoindre leur route.
En serviteurs dévoués et braves, comme ils sont tous, les deux hommes prennent le parti d’attendre le jour, à côté des bagages et du mulet confiés à leurs soins. Ils n’ont rien mangé de la journée : ils se savent isolés, en plein pays kabyle, sans secours possible. Qu’importe ! ils étendent une couverture à terre, près de leur dépôt, et là, chacun d'eux* le pistolet au poing, fait sentinelle tour a tour.
Cependant, au cam^ de Djemma-el-Korn, le capitaine de Plazanet compte les heures. Tous les convoyeurs, hor-
rais les siens, sont arrivés depuis longtemps. Le jeune officier redoute un malheur et veut repartir à la recherche de ses hommes. Son hagage l’inquiète peu : quelques vêtements perdus ne valent pas qu’on risque une vie pour les retrouver. Mais il connaît le dévouement de ses ordonnances, et entre hommes de cœur «tout dévouement est réciproque. Il insiste auprès de son chef pour avoir la permission de partir : la discipline du camp reste justement inflexible, et sa demande est refusée. C’est exposer inutilement un officier à travers un pays à peine soumis. Bon gré mal gré, le capitaine Plazanct est forcé de dévorer durant toute la nuit son anxiété impatiente.
Enfin sur le maître comme sur les serviteurs, l’aurore, — cette lente paresseuse pour tout ce qui souffre, — l’aurore se lève. Tandis que le capitaine court à l’arrière-garde de la division Renault, s’informe et cherche à travers le camp, les deux soldats, de leur côté, quittent leur ravin solitaire.
Tant bien que mal, le mulet reposé a pris pied, et ses conducteurs remontent avec lui la montagne d’Aït-el- Hassem. Là, les Kabyles, revenus presque tous sur leurs villages, sont assemblés en grand nombre, contemplant leurs ruines incendiées. Les deux soldats vont droit à eux. A force de signes, ils expliquent, comme ils peuvent, leurs tristes aventures.
Aussitôt plusieurs Kabyles leur offrent à manger, tandis que d’autres se détachent pour les conduire. Et pendant tout ce temps, pas une hésitation , pas un murmure, pas
une colère de vengeance, ne s’élèvent de cette foule, revenue de la veille sur, les décombres de ses demeures! Convoyeurs, mulet et bagages s’éloignent respectés : leurs nouveaux guides les conduisent jusqu’en vue des premiers postes de la division Renault, et là seulement les quittent pour retourner sur leur territoire.
Qui de nous, civilisés, chrétiens, serviteurs du Dieu qui pardonne, qui de nous ferait mieux ?
Grâce à cette soumission loyale des Kabyles et aux chemins tracés par l’armée sur tous ses passages, les mouvements des divisions s’opèrent sans encombre et sans pertes d’hommes ni d’animaux. Le soleil’ et la poussière, qui régnent sur tous, sont des hôtes trop connus du soldat * d’Afrique, pour que leur présence nuise à sa gaieté naturelle, et les nouveaux camps s’installent joyeux. Des bruits de fin de campagne circulent de bouche en bouche : il semble impossible à tous, que les quatre tribus encore insoumises osent lutter seules contre une armée.
Ceux qui savent bégayer quelques phrases d’arabe, tourmentent de questions nos alliés kabyles, dont les groupes encombrent les camps, et chacun, rassuré par leurs paroles amicales, compte les jours, puis les heures, qui le séparent encore de son foyer entrevu.
Mais si la France de nos jours a gardé toute la vaillance des vieux Francs-Gaulois, nos glorieux ancêtres , elle a gardé non moins, dit-on, leur humeur impressionnable et mobile.
En deux jours avec le vent tout change! Un matin, le
camp s’éveille sous le sirocco du désert. Son souffle desséchant tarit la gaieté générale ; on ne respire que de la poussière et du feu ; dès l’aube, le soleil brûle, on ne mange
plus; le jour est sans joie, la nuit sans sommeil. Chacun
se sent maussade, ainsi qu’un malade ignorant de son mal.
Tout à coup le bruit se répand que les tribus du rocher refusent de se soumettre; alors le passé comme l’avenir s’effacent sous le présent : « La campagne ne finira plus ! on va passer l’hiver sur la montagne ! Ces Kabyles sont ' indomptables ! le maréchal a grand tort de s’obstiner à soumettre la Kabylie en une seule campagne ! l’armée ne peut plus tenir 1 II faut lever le camp de suite et partir ! etc. » Le soir même la santé souffre ; la sympathie indissoluble qui enchaîne ici- bas :
. . . l’âme et le corps, ces frères ennemis,
les .rend malades l’un par l’autre. La fièvre et la dyssenterie se promènent sous les tentes.
En un seul jour de leur souffle morbide, dans une seule division, quarante-cinq malades entrent à l’ambulance.
Mais dès le lendemain un nouveau bruit circule. Demain les trois divisions camperont en face de l’ennemi , et dans deux jours graviront le Djurjura.
« Après-demain, bataille ! Les tribus du rocher recèlent dans leurs précipices toutes les richesses de la Kabylie! Il y a de la gloire et du butin pour tout le monde ! Le maréchal a raison ; puisqu’il faut en finir, ce qui reste à sou-
mettre ne vaut pas qu’on y revienne ! la campagne actuelle va terminer d’un seul coup une guerre de quinze années. »
Et le même jour tout change de nouveau ; tout s’embellit. La gaieté revient ; l’ennui grondeur et la fièvre se dissipent de compagnie. La nature elle-même, — cette marâtre qui n’obéit qu’à ses caprices, jamais aux nôtres, — la nature, regardée par un prisme d’espérance, prend un aspect favorable. Le soleil, comme si Josué était revenu pour le conjurer, le soleil semble moins chaud ; la poussière est moins épaisse ; le sirocco prend la fraîche haleine d’une brise de mer. L’avenir sourit , la nuit sème sous les tentes des rêves étoilés de croix ou de butin , et le clairon du départ trouve le camp réveillé, comme un dortoir de collège au matin d’une fête !
III. Operations des divisions et des contingents. — Cependant les négociations du bureau arabe ont échoué; les tribus du rocher, confiantes dans leurs précipices, ou plutôt exaltées par l’honneur national, qui leur défend de se rendre sans combat, refusent toute soumission. L’occupation armée de leur territoire peut seule les réduire.
Le 9 juillet au matin la guerre interrompue recommence.
Les Beni-Ithouragh sont envahis les premiers : la 2 e et la 3 e division sont campées sur leurs frontières mêmes : la soumission des Beni-Bouyoucef, do'nt le territoire s’enchevêtre dans le leur, les a laissés à découvert. Aucunes difficultés sérieuses de terrain ne protègent leur faiblesse numérique, et le mèmè jour plus de quinze mille hommes se répandent sur leurs montagnes.
Le maréchal quitte son camp de Djemma-el-Korn, aux premières lueurs de l’aube, surveille pendant toute la journée du 9 les opérations de ses divisions, et le soir revient prendre son bivouac au milieu de la division Renault.
Les contingents alliés qui précèdent et flanquent la division Mac Mahon, envahissent les premiers la crête principale de l’ennemi. Quelques rares Kabyles, embusqués dans les villages, se retirent successivement, en essayant des coups de feu inutiles. A la suite de chaque triomphe, les contingents, selon leur coutume, pillent le village conquis, le brûlent, et continuent ainsi leur course incendiaire, jusqu’à Tamesguida, sur la frontière du pays des Illoulaou-Malou.
La division Mac Mahon appuie la marche parfois hésitante de ses alliés berbers; mais le plus souvent elle trouve les bourgades ennemies déjà en proie aux flammes. Elle traverse ainsi tout le pays des Ithouragh en laissant derrière elle un long sillage de flammes , et vient s’établir à l’extrémité de leurs montagnes, sur le pic de Tamesguida, où elle bivouaque toute la nuit, sans être inquiétée par les Kabyles. Il ne reste plus aux Ithouragh, dans cette partie de leur territoire, que deux villages, situés au-dessous de Tamesguida, sur les déclivités d’un immense ravin qui sépare les Beni-Ithouragh des Illoula-ou-Malou.
La division Ju; suf traverse, sans icncontrerde résistance, tout le pays ennemi placé devant elle, et va camper à droite du générai de Mac Mahon , en face des Illilten,
sur un piton isolé qui domine le col de Tirourda, l’un des passages du grand Djurjura.
Quelques tirailleurs des Beni-Ithouragh et des Illilten s’établissent en face du camp, sur la route qui mène à Tirourda. Les grand’gardes de la division, placées au pied du piton occupé par les troupes, échangent avec l’ennemi des coups de fusil inofTensifs de part et d’autre. Nos soldats sont retranchés derrière quelques petits ouvrages en pierres entassées, que les Kabyles ont abandonnés au moment de l’arrivée des avant-gardes, et de là tirent à couvert. L’ennemi , de son côté , est abrité par des barricades de môme nature ou par les arbres de ses ravins. De fois à autre il essaye de lancer dans le camp, par-dessus les grand’gardes, quelques balles perdues, qui retombent inutiles.
Peu à peu les Kabyles s’éloignent, puis disparaissent dans la direction de Tirourda. Longtemps, à la lorgnette, on suit leurs formes blanches, qui glissent entre les rochers de la montagne comme des fantômes silencieux ; puis tout redevient immobile, et bien loin devant les avant-postes, près des barricades naguère occupées par l’ennemi, on voit des soldats se promener le fusil au dos, comme des chasseurs nonchalants dans une plaine amie.
Cependant le général Jusuf, afin de dégager complètement son bivouac, donne l’ordre d’enlever le village de Tifôraounen, situé au-dessous de son camp, à un kilomètre au delà des grand’gardes, sur le bord du ravin des Illilten. C’est le seul village qui, de ce côté, resle encore aux Beni-Ilhou-
ragh, et quelques Kabyles tiraillent du haut de ses maisons sur les avant-postes de la division.
Le colonel Bataille, à la lête du 13 e bataillon de chas-
seurs à pied , et d’un bataillon du 43 e de ligne , enlève la
bourgade ennemie au pas de course, et avec son entrain habituel ; les Kabyles se dispersent sans se défendre, et fuient dans le ravin des Illillen, fusillés à longue portée par les soldats. Cette rapide escarmouche coûte un homme tué et six blessés. La 3 e division n’a plus d’ennemis autour d’elle.
La division Renault , opérant comme arrière-garde, lève son camp de Djemma-el-Korn en même temps que les deux autres divisions, détache d’elle quatre bataillons qui vont renforcer la garnison du Fort-Napoléon et va bivaquer, avec les six bataillons qui lui restent, à Taourirtel-Amram, en arrière de la troisième division.
La division Maissiai et la cavalerie gardent leurs positions de Chellata et de Sikhou-Meddour.
A l’exception de quatre ou cinq villages situés sur quelques bas contre-forts, au-dessus de la vallée qui sépare les Ithouragh des Illoula-ou-Malou et des Illilten, tout le pays des Beni-Ithouragh est au pouvoir de l’armée.
Il ne reste plus à envahir que les territoires des Illoula, des Illilten et des Idjer.
Le 10 juillet, un nouveau mouvement a lieu parmi les divisions, et l’armée entière se groupe pour l’assaut sur les frontières des trois tribus.
La division Renault quitte Taourirt-el-Amram et vient
camper à Tamesguida, en face des Illilten, dont elle menace la frontière nord.
La division Jusuf, campée à droite de Tamesguida, devant le col de Tirourda, s’étend jusquaTiféraounen, dans la vallée même qui sépare les Ithouragh des Illilten, dont elle menace la frontière nord-ouest.
La division, Maissiat, toujours immobile à Chellata, en face des deux divisions, mais de l’autre côté' du pays ennemi, se prépare à descendre chez les Illoula-ou-Malou par le sud.
La cavalerie , sous les ordres du colonel de Fénelon, quitte son camp de Sikhou-Meddour, remonte, sans rencontrer d’ennemi, la vallée supérieure du Sébaou, et vient s’établir à droite de la division Maissiat, sur les frontières sud-est des Idjer et des Illoula-ou-Malou, au pied même de leurs montagnes.
La division Mac Mahon quitte Tamesguida, descend dans la vallée de l’un des affluents supérieurs du Sébaou et place son bivouac au pied môme de la montagne principale des llloula-ou-Malou, dont elle menace le pays par l’est.
Les contingents kabyles, toujours campés autour de Tamesguida, en face de deux villages Ithouragh qui ne sont pas encore pris, se fortifient à leur façon derrière des remparts de pierres entassées, qu’ils gardent avec vigilance, en attendant l’heure de l’attaque.
Le maréchal vient camper avec tout son état-major sur le sommet du Tamesguida, ayant à sa gauche les contingents kabyles et la division Mac Mahon, à sa droite et au*
tour de lui la division Renault. Du haut de cette position, il pourra suivre à la fois toutes les opérations, qui doivent commencer le lendemain dans la matinée.
IV. Aspect general du pays. — Le pic de Tamesguida' est l’un des plus élevés de la Kabylie ; vu de loin, il se confond avec le Djurjura, dont il forme une des- masses uniformes et juxtaposées ; du haut de son sommet aride on découvre le pays ennemi, une partie de la Kabylie et presque tout l’horizon.
Au nord, dans le lointain, s’étend la Méditerranée, la Cœruleum mare , la mer aux flots endormis, aux reflets des cieux, aux brumes vaporeuses et bleuâtres.
La mer ! c’est elle, elle loufours, que d’abord chacun cherche du regard. L’un , derrière elle, voit par la pensée la France, la patrie» la famille absente ; un autre, rêveur, oublie tout en la retrouvant. La mer! Nul de ceux qui l’ont seulement entrevue, ne l’oublient; mais ceux qui l’ont contemplée longtemps, qui longtemps ont vécu bercés par sa grande vague : seuls avec elle, sans rivage et sans voile au large: se sentant, sur son immensité, plus perdus et plus débiles qu’une balle de paille au vent d’orage: ceux-là seuls peuvent aimer et comprendre sa poésie grandiose et solitaire, sa beauté, son horizon sans bornes! La mer ! c’est quelque chose de plus que cette terre ! C’est l’espace, c’est l’infini, c’est comme un reflet de Dieu !
Entre la mer et le camp, à l’est et à l’ouest, s’étale la Kabylie, avec ses longues crêtes étroites, ses ravins, ses arbres clair-semés, ses villages aux toits rouges : L’œil
découvre tour à tour les montagnes des Raten, des Yenni, des Menguillet, etc., puis, plus près, sous son regard, les villages des Bouyoucef, des Yahia, elc., et, parmi eux, le hameau désert qui fut jadis Kou-Kou la ville, la grande cité berbère. Capitale oubliée d’un royaume oublié, dormant là, dans ses ruines, comme dorment Ninive et Thèbes, comme nous-mêmes, comme Paris, nous dormirons un jour!
Au sud, les sommets dénudés du Djurjura ferment l’horizon. Leur muraille immense et circulaire couronne toute la Kabylie haute et basse, ainsi que le mur d’un théâtre ou d’un cirque couronne les loges, le parterre et la scène. A mi-côte de ces rochers à'pic, s’entassent une longue suite de versants moins abrupts, qui semblent accolés aux parois des rochers, comme les premiers gradins de ce vaste amphithéâtre. Terres pierreuses, nues, presque stériles, clair-semées de bouquets d’arbres, qui apparaissent par taches noires sur un sol aride et jaune; crevassées en tous sens par des précipices ; hérissées de crêtes subites, que couronnent, çà et là, des files de maisons rougeâtres surmontées d’une mosquée blanche. Tels s’offrent aux yeux, du haut de Tamesguida, les terres et les villages des Illoulaou-Malou, des Illilten, des AlafT, des Boudrar, etc., de toutes les tribus du rocher, qui habitent les versants nord du Djurjura.
Au pied de ces versants, entre eux et la haute Kabylie proprement dite (dont Tamesguida est un des sommets principaux) , régnent des vallées profondes , étroites , per-
dues entre les montagnes comme des fossés de citadelle entre leurs murs. Les parois des monts qui les pressent, s’élèvent presque droits, et çà et là surplombent sur elles; des rochers, des terres éboulées, des avalanches, roulent du haut du pays des neiges jusqu’au fond de leurs gouffres sans trouver où s’arrêter : les eaux des torrents descendent sur elles en tombant le plus souvent par cascades étagées, au lieu de rouler sur le sol. Leurs profondeurs varient entre 5 et 700 mètres: d’en haut l’œil se perd à chercher le fond de leurs gouffres.
Le méandre sinueux de ces précipices forme un dédale de fraîches oasis, au milieu des rochers arides du Djurjura. Les vents brûlants du désert, comme les froides bises du nord, passent tour à tour au-dessus de leurs abîmes sans les atteindre. Les neiges des montagnes leur distillent sans cesse des eaux fraîches et limpides: les torrents qu’elles forment roulent sur des lits de rochers, fécondant autour d’eux toute une végétation luxuriante, et le soleil africain, rafraîchi par les vapeurs des eaux, chauffe le sol sans le brûler. Là, des oliviêrs, des chênes doux, des figuiers cultivés, des cèdres, des sapins, des chênes-lièges, des lentisques sauvages, enchevêtrent leurs branches chargées de feuilles ; des vignes capricieuses courent en longs festons d’un arbre à un autre ; l’herbe est toujours verte, ainsi qu’aux premiers beaux jours du soleil d’Europe ; l’hiver et l’été semblent avoir confondu leurs souilles contraires pour faire un printemps éternel à cette nature ensevelie.
Deux vallées principales, les vallées de Boghni et du
Sébaou divisent ce long, réseau de gorges sauvages. Ces deux grandes artères de la Kabylie septentrionale règnerit d’un bout à l’autre de la muraille rocheuse du Djurjura, recevant sur leurs routes divergentes un nombre indicible de ravins affluents et servant de limites à plus de vingt tribus éparses sur leurs rives.
Ainsi en pays de plaines, un grand fleuve, artère de tout un réseau fluvial, sillonne un continent, reçoit sur son passage les affluents du pays qu’il traverse et sert de limites naturelles à plusieurs nations.
La vallée de Boghni prend naissance au pied du pays yenni, court de l’est à l’ouest et va se perdre dans la basse Kabylie parla bouche de Drah-el-Mizan. Ses eaux vont se joindre à celles de la vallée du Sébaou par la gorge profonde de l’Oued-Aissi. Toutes les tribus qui vivent sur ses bords sont soumises.
L’une des sources de la vallée du Sébaou naît au col de Tirourda, un peu en arrière du pays yenni, court de l’ou'est à l’est et va se confondre avec la grande vallée, qui, plus bas, se confond elle-môm* avec la basse Kabylie par la bouche de Tizi-Ouzou.
Des cascades ou des torrents arrosent sous leurs flots tumultueux tout. le cours de la vallée et chacun de ses ravins. Les sables, les galets et les eaux qu’ils roulent forment l’un des grands fleuves de l’Algérie, et le plus grand de la Kabylie, le Sébaou, toujours débordé en hiver, presque tari en été.
Les trois dernières tribus encore insoumises vivent sur
ce rameau de la vallée du Sébaou supérieur où coule l’Oued-Tirourda, l’un des torrents affluents du Sébaou.
Comme richesse et comme nombre, dles comptent parmi les dernières de la grande Kabylie ; c’est à peine si, réunies à la tribu des Beni-Illiouragh, dont la population entière est réfugiée chez elles, toutes ensemble peuvent opposer deux ou trois mille combattants aux trente mille hommes qui les assiègent. Le succès n’est pas douteux, mais il peut coûter à l’armée des perles sérieuses.
Ces derniers défenseurs de la Kabylie sont, dit-on, sauvages et belliqueux entre tous. Lors de la dernière expédition, ils ont lutté avec une indicible énergie, et, après un armistice conclu entre eux et nous, quelques-uns des leurs, en escortant la retraite de nos colonnes, ont osé dire à voix haute :
« Nous vous laissons partir sans coups de fusil, parce que vous n’êtes pas entrés sur nos territoires; mais si vous revenez encore jusqu’où vous êtes venus, la poudre parlera. »
Fiers de leur pays inviolé, exaltés par leur honneur national et leur faiblesse même, excités par tous les indomptés des tribus soumises réfugiés chez eux, acculés tous ensemble dans leur dernier abri, ils peuvent lutter jusqu’à mourir. Les difficultés formidables de leur pays rendraient leur désespoir terrible. Avec l’orgueil audacieux
de leur race, ils ont répondu, dit-on, à toutes les propo-
silions et les menaces qui leur ont été faites :
« Vous pouvez détruire nos villages : quand vous serez
partis, nous en bâtirons d’autres. Nous n’avons ni oliviers, ni figuiers comme nos voisins, que vous avez soumis. Notre sol ne produit que des chênes à glands doux. Brûlez-les ! Quand la faim nous viendra, nous pillerons vos alliés 1 Venez et vous verrez ! »
En présence de ces menaces, de l’énergie connue de ceux qui les profèrent, elsurtoul des obstacles naturels du pays, le maréchal prescrit à l’avance toutes les mesures qui peuvent amoindrir la résistance et terminer promptement la lutte.
Les quatre divisions, la cavalerie et les contingents ont ordre d’envahir dès le lendemain, et simultanément, les points divers qu’ils menacent, de détruire ou brûler tous les villages à mesure de l’invasion, et enfin de bivouaquer sur le territoire ennemi, jusqu’à la soumission absolue de la tribu envahie. r
V. Invasion des territoires des dernières tribus insoumises. — Le 11, avant le jour, l’armée entière se met en marche. Les divisions Renault et Jusuf ont devant elles à (ranchir tout d’abord la vallée de Tirourda, qui profonde, de plus de 600 mètres, large de 3 à 400 à peine, sépare le pays des Beni-fthouragh de ceux des Illiltcn et des Illoula-ou- Malou; reçoit sur sa route, par ses deux bords, un nombre considérable de gorges, de ravins, de précipices affluents, et va s’élargissant peu à peu jusqu’à la grande vallée du Sébaou proprement dit.
Sur les déclivités premières de l’abîme, à gauche, du meme côté que Tamesguida, au-dessous des camps, sont les quelques villages qui restent encore aux Beni-Ilhouragh.
Le fond de la vallée, comme ceux de toutes les vallées de la haute Kabylie, est inhabité.
Sur la rive droite s’entassent par crêtes rocheuses et par précipices les territoires des lllilten, des Illoula, puis des Idjer, enchevêtrés les uns dans les autres. Les pics neigeux du Djurjura surgissent çà et là, tantôt au-dessus, tantôt au milieu de leur pays déchiqueté.
Selon la coutume kabyle, tous les villages sont construits sur les sommets et à l’extrémité des crêtes, entourés de trois côtés par des précipices.
A quatre heures du matin, la première et la deuxième division descendent sur la vallée. Généraux et officiers, tous sont à pied comme les soldats. Les hommes n’emportent que leurs tentes de campagne et deux jours de vivres, point de sacs. Les canons de montagne, les affûts de fusées, et leurs munitions cheminent sur des brancarts portés à dos d’hommes.
Les chevaux, mulets et bagages sont restés dans les camps, à la garde de quelques compagnies.
Les longues files mouvantes des deux divisions disparaissent rapidement dans le gouffre de la vallée: quelques coup de canon, des coups de feu, isolés d’abord, puis plus nourris, retentissent; des accents de clairons passent dans l’air, et presque aussitôt trois colonnes de fumée s’élèvent épaisses et droites au-dessus de la vallée.
C’est tout ce qui apparaît de la première lutte contre les villages des Beni-Ithouragh.
Un demi-silence, troublé de loin en loin par des fusil—
lades isolées, règne pendant quelque temps ; les fumées des villages qui brûlent montent toujours par lentes spirales, à bases rougeâtres, à lueurs de lointain incendie.
Les deux divisions descendent dans la basse vallée.
Bientôt les canons retentissent de nouveau : à la proximité de leurs fumées on peut juger qu’ils tirent du haut des villages Ithouragh, par-dessus la vallée, pour protéger la descente ou l’ascension des troupes. Chaque explosion, multipliée par les échos du Djurjura, roule de montagne , en montagne comme le grondement d’un tonnerre lointain. Des fusées traversent l’air : leurs sillages de fumées se détachent blancs sur les terres jaunâtres du pays ennemi, et, çà et là, semblent grimper aux flancs du Djurjura. On les prendrait, à les voir, pour de longs serpents, qui se dressent en sinuant contre les parois des rochers, sans trouver où s’étreindre. Quelques-unes escaladent les crêtes mêmes du Djurjura et vont se perdre au-dess.us de l’autre Kabylie, dans les nuages, vers le désert, comme si elles s’envolaient pour Timboctou, la ville perdue ! D’autres, au contraire, voyageuses essoufflées semblent n’arriver qu’à peine de l’autre côté de la vallée, pour mourir impuissantes au pied du pays ennemi.
Rien n’égale— en Kabylie du moins — l’humeur fantasque des fusées; chacune d’elles semble se faire une loi d’aller ailleurs qu’à son but : un enfant mal élevé prenant son essor, n’est ni plus capricieux ni plus indocile. Les soldats mêmes prétendent qu’elles sont plus dangereuses pour eux que pour l’ennemi, tant elles tombent fréquem-
ment autour de l’affût, qui les lance. Il y a toute une éducation nouvelle à donner à ces projectiles.
Le canon gronde aussi pendant quelque temps : la fumée de cha.|ue coup monte dans l'air par flocons blancs, puis bientôt se confond avec les fumées des villages.
A travers le voile bleuâtre, qui s’étale peu à peu au-dessus de !a vallée, les habiles prétendent découvrir les troupes, gravissant déjà les basses crêtes du pays des Illil— ten. Chacun, pour mieux voir, essaye d’instant en instant sa lorgnette; le verre trop fidèle ne grossit que des nuages : la fumée seule est visible du côté de la première et de la troisième division.
Mais tout à coup, en plein Djurjura, bien au-dessus de la fumée, sur le pic le plus aigu de la crête rocheuse, le pic d’Azrou-N’tohour, une flamme brille ardente e! claire. Il est impossible que l’avant-garde d’aucune des deux divisions soit déjà parvenue jusque-là! Au dire de nos alliés, plus de six lieues par sentiers kabyles, en pays ennemis, séparent la crête de Tamesguida du pic d’Azrou, et les deux divisions ne sont en route que depuis une heure. Cependant à la lorgnette on distingue clairement des uniformes. Généraux, officiers, soldats, tout le monde s’épuise en conjectures diverses: chacun abandonne et reprend tour à tour les idées les plus contraires, pour déclarer enfin que le feu du N’tohour ne peut provenir que de troupes arrivées par l’autre côté du Djurjura.
Mais la fumée, dont les nuages s’amoncellent et montent de plus en plus, voile à son tour le rocher lui-même. Le
doute envahit les esprits ; plusieurs, parmi ceux qui viennent de distinguer clairement des uniformes, doutent de ce qu’ils ont vu. Ceux qui persistent passent peu à peu pour des visionnaires obstinés, et ce n’est que le soir, lorsqu’une dépêche du général Jusuf vient expliquer les uniformes entrevus, que les voyants fidèles ont gain de cause sur leurs adversaires.
Dans le but de cerner l’ennemi, le général Jusuf a fait partir, au milieu de la nuit, deux compagnies de turcos, chargées d’aller occuper le pic isolé d’Azrou-N’tohour, situé derrière les Illilten, sur l’une des lignes probables de leur retraite.
La marche de ces compagnies, par des sentiers inconnus, des montagnes, des ravins à pic, sous une nuit sans lune, à, travers un ennemi vigilant, brave, agile, combattant sur Son sol, est périlleuse à l’extrême. C’est un coup de dé dont l’un des enjeux est l’existence de deux cents hommes, et l’autre l’éventualité incertaine d’effrayer l’ennemi. Si cette course aventureuse est découverte, elle peut déflorer la campagne et coûter la vie aux deux compagnies tout entières. Les Kabyles, en guerre, sont impla-cables, et les turcos seront tués jusqu’au dernier, avant même que l’armée soit en marche pour les secourir.
Le général sait tout cela ; car, avant le départ, il prévient les deux compagnies du danger mortel qn’elles vont courir, et ne demande que les hommes de bonne volonté.
Mais, dans une armée française, quand un chef fait appel à ses soldats, pour un péril quel qu’il soit, les
hommes fourmillent comme pour une fête ; et si, par aventure, l’un d’eux hésitait à marcher, pendant une minute, une seule : à compter de ce jour, mieux lui vaudrait être mort.
L’honneur fait du soldat un pion d’échec, qui marche en avant, sans s’occuper de son sort. C’est au chef seul, c’est à celui, qui seul, tient librement les échecs, dans le jeu sanglant des batailles, à étudier les chances du combat, à prévoir ses hasards, à calculer surtout, si les enjeux du coup qu’il essaye sont égaux !
Sous la conduite du capitaine Delastre Deval-Dufresne, les turcos, guidés par un. transfuge kabyle, sont donc partis au milieu de la nuit. Grâce à la prudence intrépide du capitaine qui les commande, grâce aux pieds kabyles de ses soldats, grâce surtout au hasard, ce dieu des aventureux, les deux compagnies sont arrivées sans encombre et sans rencontrer d’ennemis jusqu’au but de leur course nocturne. Ce sont les feux qu’elles ont allumés, pour le café du matin, qui ont éclairé, dès l’aube, le sommet d’Azrou-N’tohour.
Le succès a légitimé la manœuvre du chef de la troisième division.
Pendant toute la matinée, les coups de canon, les fusées et les coups de feu se pressent sans intervalles sur le pays des Illilten. Mais la lutte est voilée pour tous les yeux; la fumée couvre tout ; quelques flammes rouges, qui percent çà et là son dôme -épais, annoncent seules les incendies successifs des villages ennemis, c’est-à-dire les ascensions triomphantes des deux divisions.
La division Maissiat a devant elle directement le pays des llloula-ou-Malou, dont elle occupe un des sommets principaux. Tous les villages situés autour d’elle sont soumis ou abandonnés : elle n’a plus qu’à descendre la montagne sans luttes probables. A moitié de la crête, qu'elle va parcourir, elle doit trouver la division Mac Mahon. Sa coopération à la dernière lutte dp la campagne est efficace entre toutes, mais facile.
Le soleil levant trouve la division de Constantine déjà partie de Chellata. L’œil parcourt en vain l’horizon du Djurjura, cherchant son camp. L’essaim de tentes blanches qui, depuis quinze jours, couronnait la cime de la montagne, qui apparaissait là, perdu plus qu’un vol de mouettes 6ur un rocher, mais qui chaque matin était trouvé, salué par tous, comme un navire ami dans l’horizon des mers : l’essaim blanc s’est envolé.
Divisées en deux corps, les trouves du général Maissiat descendent déjà la longue crête des Illoula. Deux taches noires et mouvantes roulent sur les hautes déclivités de la montagne, au-dessous de Chellata. Mais peu à peu l’une et l’autre s’effacent sous les arbres et les plis du sol. Distance ou réalité, aucun ennemi n’apparaît devant elles, aucune fumée de combat ne trahit leur passage. Vers le milieu du jour seulement, les tentes de leur camp reparaissent à demi ensevelies sous des arbres, à mi-côte de la montagne, indiquant seules la présence des troupes sur le territoire ennemi.
La division Mac Mahon , campée à l’extrémité de la
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vallée de Tamesguida, s’ébranle en même temps que les trois autres divisions. A travers l’éloignement et le pays tourmenté, qui la cachent aux regards, on ne distingue ses mouvements qu’à peine; mais bientôt, sur une des déclivités dernières des contre-forts ennemis, une colonne de fumée s’élève, puis une autre : des flammes brillent.
La deuxième division, maîtresse des premiers villages des Illoula, s’avance victorieuse à travers leur territoire.
VI. Les contingents kabyles au combat. — Les contingents, réunis sous les ordres du capitaine Gandil, sont toujours campés au-dessous de Tamesguida. Leur camp, fortifié comme pour un siège, est situé en face de deux villages que les Beni-Ithouragh occupentencore. Presque toutes les tribus kabyles sont représentées parmi eux, les Beni-Raten, les Fraouçen, les Yenni, etc. ; drapés dans leurs longs burnous jadis blancs, la cartouchière au col, le fusil à l’épaule, tous circulent sans cesse de leur camp à celui du maréchal.
Leur foule agitée attend impatiemment l’heure du dernier combat. Leurs moissons les réclament; la guerre les ruine; quelques-uns suivent l’armée depuis plusieurs jours ; tous ont hâte de retourner à leurs foyers.
' L’amour du pillage, la foi jurée, les désastres d’une longue campagne ont fait peu à peu des tribus soumises des alliés fidèles à la France, des ennemis mortels des tribus encore insoumises. Leurs amis de la veille ne sont plus à leurs yeux que des rebelles obstinés, dont la vaine résistance prolonge l’occupation ruineuse des chrétiens.
Leurs intérêts sont devenus les nôtres et leurs affections ont tourné au vent de leurs intérêts.
C’est qu’en fait de guerres et d’alliances, les Berbers sont comme les autres hommes, peuples ou individus. Une pensée de défense ou de lucre réunit pour un jour quelques tribus; mais une situation nouvelle surgit de la lutte même : aussitôt alliances, haines, tout se noie dans des intérêts nouveaux, et des amitiés, des haines nouvelles se forment subitement. Les peuples primitifs passent en quelques jours par ces transfigurations soudaines; les nations vieillies ou civilisées ont besoin de plusieurs mois. Plus ou moins de temps : plus ou moins de formes I
Devant le camp des contingents, les deux bourgades ennemies s’élèvent l’une et l’autre aux extrémités de deux contre-forts voisins, qui tombent à pic sur la vallée de Tirourda. Des bosquets d’arbres les entourent et masquent, en partie, leurs maisons. Le seul chemin pour arriver jusqu’à elles est une demi-plaine, sablonneuse, aride, découverte, mais ravinée à chaque pas sous les eaux des torrents d’hiver.
Aux premiers rayons du soleil levant, le capitaine Gandil, suivi de quelques spahis d’escorte, descend à cheval le versant de Tamesguida, pour diriger ou appuyer, au besoin, les mouvements des contingents.
Bientôt, la foule agglomérée des Kabyles sort du camp retranché qu’elle occupe, et s’éparpille sans ordre, en poussant des clameurs de combat. Elle attaque les deux villages simultanément. Chaque homme, le fusil en main,
hurlant, courbé sur la terre pour échapper aux balles ennemies, court rapidement jusqu’au premier ravin qui se présente à ses regards. Là il s’arrête, s’accroupit ou se couche dans le lit desséché du torrent, et regarde.
Quiconque découvre un ennemi dans les villages ou sous les arbres, appuie son long fusil sur le rebord du ravin, ajuste longtemps, tire, puis se jette de côté pour voir l'effet de son coup.
Ceux qui n’ont rien vu reprennent leur course rapide jusqu’au ravin suivant, et d’abri en abri s’approchent à demi-portée de fusil du village qu’ils veulent attaquer.
Là, tous s’arrêtent comme pour s’attendre et se consulter en vue d’une course sérieuse. Les hurlements reprennent: ce sont les clairons d’attaque. Pendant quelques secondes on voit des burnous blancs onduler comme une houle, au fond des ravins qui les abritent : puis subitement tous se dressent et s’élancent en courant du côté de l’ennemi.
Mais une douzaine de coups de feu partent du premier village.
Tous les Kabyles d’avant-garde s’arrêtent à la fois, font vol(e-!ace et courent se raser dans le ravin le plus rapproché. Ceux qui les suivent à distances inégales les imitent; on ne voit plus un seul burnous debout. Le versant de la montagne, un instant couvert de leur foule hurlante, redevient tout à coup immobile et silencieux.
Le capitaine Gandil, à cheval, en avant des spahis qui l’escortent, reste seul à découvert sous les coups de feu de l’ennemi.
258 RÉCITS DK LA KABYLIK.
Près d’une demi-heure s’écoule ainsi ; les défenseurs du village tirent quelques coups isolés sur les contingents embusqués; de chaque ravin, une fusillade sans ordre répond. Les Kabyles les plus éloignés de l’ennemi se rapprochent de leurs avant-gardes, en s’arrêtant toujours d’abri en abri.
pnlln, de nouvelles clameurs s’élèvent, grandissent, et deviennent peu à peu comme furieuses; subitement tous les Kabyles se dressent, s’élancent sur la plaine et courent , sans s’arrêter jusqu’aux premiers arbres du village.
Là, trouvant sur leur passage, parmi les frênes et les lentisques, des cabanes de paille abandonnées par l’ennemi, quelques-uns s’arrêtent pour mettre le feu; mais la plupart continuent leur course.
Leur foule victorieuse se répand sous les arbres par tous côtés, et bientôt on aperçoit des burnous par centaines, escaladant les murs du village. Les hurlements ne cessent point; des coups de feu retentissent au-dessus de ces clameurs, et presque aussitôt, de vingt maisons, des fumées, puis des flammes, s’élèvent par gerbes rouges.
Au bout de quelques instants, le second village subit le même sort ; des péripéties analogues d’embuscade et de retraite signalent le triomphe des contingents.
Chaque tribu humaine fait la guerre à sa manière, et combat comme ont combattu ses pères, comme ses enfants combattront. Quoi qu’il en prétende, l’homme change peu sur la terre; de loin en loin, une religion, un législateur, un conquérant, éphémères, modifient pour un temps les
tendances de sa nature; mais ses instincts, ses passions, son caractèïe général survivent malgré tout, et chaque race humaine conserve, à travers les âges, les vertus comme les défauts de sa race.
Les hordesféroces de Timoun-Lengont légué leurs fureurs sanguinaires aux cipayes de Nana-Sahib. A deux mille ans de distance, les Numides de Jugurlha revivent sous les burnous kabyles. Les Francs-Gaulois de Brennus et de Clovis sont tour à tour les soldats des croisades, d’Austerlitz, de Crimée ; et du haut de la terre indécouverte d’où nul n’est revenu, nos grands aïeux doivent suivre avec orgueil tous. les pas de leurs enfants. Les fils n’ont pas dégénéré des pères; le môme amour des batailles nous tient encore; des emportements subits nous prennent encore par intervalles, comme des fièvres; la môme soif de gloire nous altère; et de nos jours, comme aux jours de Mérovée, de Clovis, de Charles Martel, les pavois de nos armées portant jusqu’au trône les élus de la victoire!