Socr., vu
cherchait une excuse pour son auteur dans son humilité même. Atticus essayait de justifier son action par la crainte des violences du peuple de Constantinople et par les désirs de l'empereur ; la faute au reste en devait être imputée, en premier lieu, au patriarche d’Antioche, dont les paroles pleines de témérité et d’audace étaient venues jeter le brandon de la guerre civile jusqu’aux portes du palais impérial. En cédant à des clameurs menaçantes dans l’intérêt de la paix, Atticus avait suivi l’exemple de saint Paul, qui se faisait, comme il le disait lui-même, « tout à tous » par un esprit de conciliation et d’unité. Que si l’on mettait sa conduite en regard des canons, on n’y trouverait rien de contraire aux règles écrites ni aux traditions des anciens. Les tables mystiques des églises ne contenaient pas seulement des évêques, mais des laïques et jusqu’à des femmes1, et peu importait dans quelle catégorie le nom de Jean avait été placé. D’ailleurs n’avait-il pas été évêque? Atticus avait donc pu l’inscrire pour le temps où. il avait été évêque légitime et non pour les temps où il ne l’était plus, et, sous cette réserve , l’inscription ne contrevenait en rien aux jugements rendus contre lui par deux conciles. L’immixtion de son nom aux autres noms des diptyques souillait-elle ces tables vénérables ? Nullement. Personne n’avait blâmé David d’avoir donné un superbe tombeau à Saiïl , ce roi rejeté de Dieu, et dans les temps actuels la présence de l’arien Eudoxe, enterré
1. Meotio namque ejus fit cum dcfunctis non solum episcopis, sed et presbyteris, diaconis et laids ipsis mulieribusque. Niceph., xiv, 26.
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sous le même autel que les apôtres saint André, saint Luc et saint Timothée, ne diminuait en rien la vénération à laquelle ces saints avaient droit1. La paix était un si grand bien , elle était si vivement recommandée par le Seigneur, que lui, Atlicus, n’avait point à s’excuser d’en vouloir le rétablissement autant qu’il dépendait de lui, qu’il exhortait au contraire son collègue, le patriarche d’Alexandrie, à suivre sa conduite, pour que la chrétienté pût enfin reposer dans la concorde fraternelle et l’apaisement des partis.
Cette dernière exhortation dut mettre hors de lui, plus que tout le reste, l’homme sans frein à qui elle s’adressait. Cyrille avait été nourri par son oncle dans l’horreur du nom de Chrysostome; il avait assisté, à côlé de lui , aux débats du concile du Chêne, n’étant encore que simple prêtre, et il en avait rapporté le désir d’ajouter, quand besoin serait, une nouvelle pierre à la lapidation du martyr. Ce martyr était mort dans la tempête excitée par Théophile, mais sa mémoire vivait encore , et Cyrille pouvait y trouver matière à une vengeance, car il n’épargnait pas plus les morts que les vivants. Il répondit à l’humble justification d’Atticus par une lettre pleine d’orgueil et d’ironie,
lettre que nous avons encore et que l’on peut considérer comme un modèle de noire malice et d’habileté.
« Les informations reçues de Votre Piété, lui disaitil en commençant, m’apprennent que vous avez inscrit le nom de Jean sur les tables mystiques de votre . église, et j’ai su, par des personnes venues de Con-
\. Arii impietatis sectator Eudoxius sub eadem sacrifiai ara positus. Kiceph., xiv, 26.
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stantinople, que l’inscription n’avait pas été portée dans le catalogue des laïques, mais sur la liste des évôques. Examinant alors en moi-même si ceux qui agissent de la sorte suivent le sentiment des Pères de Nicée, je me suis placé en face de cette assemblée si grave et si sainte, et j’ai reconnu que le sacré collège de ces Pères détourne les yeux pour improuver une telle action, et me défend à moi-même d’y acquiescer. Gomment en effet un homme déposé du sacerdoce peut-il être mis au rang des prêtres de Dieu et avoir quelque part à leur sort vénérable, à moins que le mot de sacerdoce ne soit qu’une parole dérisoire et une fiction? Que si au contraire ce mot désigne une grande et auguste qualité qui sépare les prêtres d’avec le peuple et établit entre eux comme un mur et une barrière, il ne faut point confondre des choses qui ne peuvent point être confondues; il faut au contraire les tenir chacune dans son rang particulier, avec l’honneur qui lui convient, ne point meltre un laïque au rang des évêques, ou ne point compter parmi les véritables prélats un homme qui n’a pas ou n’a plus cette qualité. Honorez donc, je vous en prie, les sentiments des illustres Pères, nos prédécesseurs, et consultez aussi l’opinion de ceux qui sont en ce monde; agir comme vous le faites, n’est-ce pas les remplir de la plus profonde des afflictions? Épargnez également cette affliction à nous-mêmes, et faites cesser l’occasion d’un deuil public et mérité.
« Il est vrai que c’est une bonne action, et digne d’un homme sage, d’avoir une conduite accommodante, selon la diversité des temps , pourvu qu’elle soit nonseulement sans danger, mais avantageuse au troupeau
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de Jésus-Christ. C’est dans cet esprit que saint Paul se disait tout à tous, hasardant quelques dommages légers pour un gain considérable; mais dans la circonstance présente quel est le gain que vous espérez l?
« Votre Piété est montée sur le siège de Constantinople depuis déjà si longtemps, qu’il n’est plus personne dans cette ville qui éprouve de la répugnance à se trouver avec elle dans les assemblées ecclésiastiques, et si quelques-uns, au commencement, s’étaient séparés de vous par esprit de contention, ils se sont ralliés depuis par la grâce du Seigneur. Existe-t-il encore quelque magistrat qui n’écoute point la voix de Votre Piété, ou qui reste séparé du corps des fidèles à cause de vous? Il n’y en a pas un, et je prie Dieu que cela n’arrive jamais.- Quelles sont donc les personnes dont vous avez le dessein de procurer le salut en les faisant rentrer dans l’Église, lorsqu’au contraire vous excluez de son enceinte toute l’Égypte, la Thébaïde, la Libye, la Pentapole, et tant d’autres provinces qui réprouvent l’œuvre que vous prétendez bonne? Vous sacrifiez ceux que la grâce du Sauveur maintient fermes dans le devoir au profit incertain de quelques esprits inquiets, et, dans l’intention de plaire à une poignée de séditieux qui hasardent leur salut pour la malice d’un seul, homme, vous rompez avec des provinces fidèlement attachées aux décisions de l’Église2. Quel parti
1. Sic beatus Paulus omnibus factus est omnia, non ut exiguum quiddam lucrifaceret, partem autem quamdam damno afticeret, sed ut omnes lucrarentur. Mceph., xiv, 27.
2. Esto ut pauci admodum sint adhuc scditiosi qui se pro iliius malignitate periculo exponunt... Id., ibid.
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croyez-vous qui soit plus agréable à Dieu, ou celui qui parle en faveur de Jean après toutes les choses dont Jean est coupable, ou celui qui a été d’avis de le punir quand il ne mettait nulle conscience à troubler et affliger tout le monde? Faites donc cesser ce qui nous divise, remettez votre épée dans le fourreau et commandez qu’on Ote le nom de Jean de la liste des évéques; car, si peu d’estime que l’on semble faire de ce titre d’évêque, n’ayons pas du moins le regret de placer un traître dans la compagnie des apôtres. Si l’on y écrivait le nom de Judas, que deviendrait saint Mathias, et où serait sa place dans le collège apostolique? Et qui donc voudrait effacer le nom de saint Mathias pour écrire le nom de Judas1? N'agissez pas autrement, je vous en conjure, envers l’illustre Arsace; conservezlui le rang de dignité qui lui convient, récitez son nom immédiatement après celui de Nectaire, dont la mémoire est si célèbre dans tout le monde, et, quelque chose que vous consentiez à faire par contrainte, ne flétrissez pas du moins le souvenir du bienheureux Arsace.
« Vous me direz peut-être qu’en vous conduisant ainsi vous plairez à quelques-uns. Permettez-moi de vous parler avec -liberté. Je souhaiterais de grand cœur que tous les hommes fussent sauvés ; mais si quelqu’un se sépare par l’opiniâtreté de son esprit indocile, et s’il s’oppose aux lois de l’Église, quelle perte y aurait-il quand cet homme périrait*? Notre devoir est de dire avec saint
1. Judas nomine in eorum numerum relato, quo deinde loco Matthias nobis ponetur? Niceph., xiv, 27.
2. Si quis vero imperitia sua ab Ecclesia recedit, et illius constitutionibus refragatur, quæ ejusmodi hominis est jactura? Id., ibid.
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Paul, à ceux qui se révoltent contre noiis: « Nous vous « conjurons par Jésus-Christ de vous réconcilier avec « Dieu; » puis, quand nous les trouvons persistants dans leur désobéissance, nous les remettons aux mains du suprême juge. « Nous avons pris soin de la guérison de « Babylone, s’écriait Jérémie, mais elle n’a point voulu « se guérir; abandonnons-la donc, puisque son jugement « est monté jusqu’au ciel. »
« Le bienheureux Alexandre, qui était un homme extraordinairement hardi en paroles et avaitsurpris quelques-uns de nos très-religieux frères les évêques d’Orient par l’adresse de ses discours, est venu porter cette maladie dans votre troupeau; gardez qu’elle ne se propage, qu’elle ne consume, qu’elle ne corrompe toutes les
âmes; vous êtes obligé plutôt d’en purger l’Église et de
l’enlever comme une taie qui couvre les yeux et dérobe la vraie lumière. J’apprends même que le pieux évêque de Bérée, Acacius, dont la vieillesse est si heureuse, proteste, que l’évêque actuel d’Antioche proteste aussi qu’ils n’ont récité le nom de Jean dans les divins mystères que contraints parla violence, et qu’ils n’attendent que notre résistance pour se tirer de ce piège. Je vous parle ici librement et dans l’amertume de mon cœur. Appelés à guérir les plaies des autres, ce n’est pas à nous de les envenimer par de nouvelles blessures...
« Non, ne souffrez point que Jéchonias, après avoir été retranché de la liste des prophètes, y soit replacé avec David et Samuel, et, s’il s’est trouvé des personnes assez audacieuses pour déposer le corps d’Eudoxe à côté des apôtres, ne recevons pas comme un exemple
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sacré ce qui est profane et sacrilège *. Ce n’est pas que nous insultions un mort, ni que nous ayons dessein de nous réjouir des maux des autres : telle n’est pas la conduite d’un chrétien; mais nous avonsplus d’égards à l’intérêt de l’Église; qui veut que les sacrés canons soient inviolables, qu’à un sentiment de compassion pour un homme. Entre ces deux partis, il faut opter. Donnez-nous la consolation de pouvoir entretenir une communion toute pure et toute saime avec Votre Piété, et ne témoignez pas faire plus d’état d’un homme mort que de la charité envers les vivants 1 2. »
Telle était en résumé la lettre de Cyrille, captieuse, incisive, et qui présentait comme définitives et entourées d’une sanction unanime des décisions de conciles dont il y avait appel. C’était une attaque non-seulement contre les deux patria rches orien ta ux qui avaient fait leur soumission, mais aussi contre le pape Innocent, qui l’avait demandée. Le patriarche d’Alexandrie, en l’écrivant, n’avait aucun espoir de ramener Atticus, dont il connaissait l’ambition, non plus que les deux empereurs; il se posait en chef de parti, gardien des lois ecclésiastiques, en face de l'Église romaine, dont il dédaignait la communion. C’était un manifeste de guerre, et d’une guerre encore redoutable malgré ce
1. Ne igitur Jechonias rejectus cum Davide et Samuele prophetis censeatur, neque si quibusdam inique piacitum est ut Kudoxii reliquias eo quo scripsistis reponere..t loco, propterea nos quoque profanum ut sacrum in alium referamus. Nicepli., xiv, 27.
2. Illud dato ut pure nos... cum pietate tua communicare possimus atque tu unies ejusque defuncti amorem post eorurn qui adhuc vivunt dilectionem ac potius post Ecclesiæ sanctiones habeas. Ibid.
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que Cyrille appelait la désertion d’unepartiede l’Orient, car il avait derrière lui tous les évêques de l’Égypte, de la Cyrénaïque, de la Peutnpole, tremblants sous sa domination, sans compter l’Afrique carthaginoise, qui, retenue par ses liens d’antique fraternité avec l’Égypie, semblait faire partie de son cortège. Un tiers du monde chrétien obéissant ainsi aux passions de cet homme hardi, téméraire, capable de tout pour régner, et en lutte directe avec le chef de l’Église romaine, le danger de schisme était plus grand peut-être à cause de Chrysostome mort qu’il ne l’avaitété pour Chrysostomevivant. Toutefois Innocent ne faiblit point. Comme un démenti éclatantau manifeste de Cyrille, il proclama son union avec les Églises d’Orient rentrées dans l’orlhodoxie, et avec Atticus tout le premier, comptant sur l’action de Dieu, qui, dans les orages de ce monde, ne demande aux hommes que l’amour persévérant du bien et le courage.
Cette nouvelle guerre dura pendanttoute la vie d’innocent. Sous les successeurs de ce glorieux pape, Cyrille, que d’autres disputes et d’autres haines occupèrent bientôt en Orient, eut besoin de l’appui de l’Église romaine, et comme, pour obtenir son appui, il fallait qu’il rentrât d’abord dans sa communion, il consulta ou feignit de consul 1er quelques évêques égyptiens fatigués du schisme, et inscrivit lg nom abhorré de Chrysostome sur les diptyques d’Alexandrie. Malgré la paix prononcée à l’autel , les rancunes ne quittèrent point son cœur; mais enfin il obtint conlre d’aulres ennemis l’alliance qu'il convoitait. Dix ans après, il figurait avec le titre de légat du pape dans les querelles du nestorianisme.
JEAN CHRYSOSTOME
Tout n’était pas fini, mais déjà Innocent pouvait être proclamé à bon droit le pacificateur de la chrétienté. On ne contemple point sans respect et sans admiration dans l’histoire cet homme simple et grand, ce prêtre des montagnes d’Albequi montrait au monde, sous le vêtement du pontife chrétien, l’àme calme et froide des vieux Romains. Un poète latin avait célébré jadis en de beaux vers « l'homme juste, inébranlable dans ses desseins, et résistant aux assauts de l’univers entier avec une impassibilité qui ne tenait point de la terre. » L’idéal du poète païen semblait s’être réalisé dans la personne d'un pape chrétien, défenseurde lajustice,etquerien n’avaitpu faire sortir «de la for te assiette de son àme, non... mente qualit solida, » S’il n’assista pas au dénoûmentde son œuvre, Innocent put prévoir, avant de mourir, que son inflexible volonté avait fini par dompter les faits, et que l'Église marcherait sûrement dans la voie qu’il avait tracée par la pensée.
Cependant la mort déblayait, d’année en année, le terrain sur lequel tant de passions s’étaient agitées depuis un tiers de siècle autour de la personne ou du nom de Ghrysostome. Frappé à son tour en h 25, Atticus laissa le siège métropolitain de Constantinople à des successeurs qui n'avaient point trempé dans la persécution, et les dissidents joannites rentrèrent successivement dans la communion dçs archevêques. En même temps que l'unité se reformait, la vénération enthousiaste pour l’exilé deCucuse renaissait dans son église, et l’on ne craignait plus de prêcher ouvertement sur sa gloire et sur son martyre, en face même des persécuteurs. Enfin le sort des élections amena sur le trône
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épiscopal en 43 4 un homme qui, dans son enfance, avait été lecteur et scribe de Chrysostome, et même, dit un historien, « serviteur attaché à sa personne. » Proclus, c’était son nom, conservait pieusement la mémoire de son ancien maître, et ne négligeait aucune occasion de la rappeler au peuple. Un jour donc de l’année 437, comme il faisait son panégyrique à l’occasion de sa fête, les assistants l’interrompirent par des acclamations. « Nous demandons, s’écrièrent-ils, qu’on nous rende notre évêque Jean , nous voulons le corps de notre père ! » Proclus se hâta de faire connaître à l’empereur ce vœu populaire, dans la satisfaction duquel il entrevoyait un retour complet de la paix.
Théodose II, qui occupait toujours le trône des césars d’Orient et gouvernait alors par lui-même, acquiesça sans hésitation au désir du peuple et de l’archevêque. Élevé dans son jeune âge par les soins de sa sœur aînée Pulchérie, qui n’avait jamais partagé, au plus fort des discordes religieuses, les sentiments de leur commune mère, A\ avait de bonne heure admiré et plaint en secret le grand orateur persécuté qu’il appelait « le docteur de l’univers et le patriarche à la bouche d’or. » Des ordres furent aussitôt donnés pour que le corps de l’exilé fût ramené à Conslantinople et déposé dans l’église des Apôtres. Chrysostome quitta donc la chapelle de Saint-Basilisque, où il reposait depuis trente ans, et la châsse qui contenait ses restes fut transférée de ville en ville jusqu’à Chalcédoine, au milieu d’un concours immense de peuple, de prêtres et de moines qui se renouvelaient inces-
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- samment. A Chalcédoîne-, la trirème impériale, magnifiquement ornée, l'attendait, car l’empereur n’avait pas voulu qu’un autre navire reçût le sacré dépôt. Toute la ville était là : son empereur, son sénat, ses première magistrats, ses grands officiers, et la mer était couverted’une telle multitude de navires et de barques remplis de monde et éclairés de torches, car c’était le soir, « que, depuis l’embouchure du Pont-Euxin jusqu’à la Propontide, on l’eût prise pour un continent1 ; » c’est airtsi que s’expriment les historiens.
* Le convoi, à son passage par la ville, ne reçut pas moins d’honneurs et de pompe. Une place avait été disposée pour le cercueil dans cette église des Saints* Apôtres, fondée par Constantin pour être le lieu de sépulture des empereurs chrétiens et des évêques de Constantinople. Arcadius et Eudoxie y avaient été enterrés près du chef de leur race. Au moment où le cercueil de Chrysostome fut déposé sur la pierre. Théodose sé dépouilla de son manteau de pourpre pour l’en couvrir; puis, les yeux et le front baissés vers ces restes infortunés, il leur demanda pardon pour son père et pout sa mère, priant le saint évêque d’oublier le mal qu’ils lui avaient fait par ignorance 4.
1. Transiit et imperator et senatus iraperatorius : transiit et jam patriarcha et judices magistratusque omnes, deinde generis et ætatis homines omnis, fretum ardentibus fnnalibus tegentes... Niceph. Cal., xiv, 43. — Mari præ navigiorura multitudine continentis instar effecto. Theodoret, v, 36.
2. Imperator... sacro tumulo chlamyde tecto et fronte atque oculis urnae impositis, communem supplex precationem pro parentibus fecit. Niceph., xiv, 43. — Oculos et frontem loculo admovens, pro parentibus suppücavit... Socr., vi, 36.
Avant de sceller le corps dans le caveau, Proelus voulut le présenter au peuple du haut de l’estrade où siégeaient les archevêques, et le peuple, par une acclamation formidable qui ébranla les voûtes de la -basi-.. - ■ lique, s’écria d’une commune voix: « O père, reprends ton trône1! » Tel fut le dernier triomphe de Jean Chrysostome; puis il alla prendre sa place non loin d’Arcadius et d’Eudoxie, et persécuteurs et persécuté dormirent ensemble, sous le pardon de la mort. S$ réhabilitation, bien avancée sans doute, n’était pourtant pas encore complète : l’Église le proclama bienheureux et martyr sans effusion de sang *.
Qu’était devenue cependant au milieu de tant de péripéties diverses la noble et sainte femme dont l’âme était allachée à celle de Chrysostome par un lien inattaquable à la mort même? L’histoire ni l’Église n’ont point voulu les désunir et lui ont accordé un place à côté de celui qui avait été pour elle un guide, un père, presque une image de Dieu. Les contemporains ne nous disent pas de quelles amères douleurs les dernières persécutions de çet ami affligèrent Olympias; mais il semble qu’elle trouva, dans le coup suprême qui terminait ses maux, une magnanime consolation. Il ne souffrait plus; bien loin de là, il avait reçu la récompense du combat, la couronne des martyrs, et veillait sur elle du sein de Dieu:
1. Atque ubi sacer Proelus virum sanctum in eumdem suuin thronum collocavit, plebs circumfusa ore uno exclamavit : Recipe, inquiens thronum tuum, o pater. Niceph., xiv, 43.
2, Quamvis sine sanguine martyr. ld., ibid.
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c’était là le sentiment qui parut la dominer dans le reste de sa vie.
Comme son père vénéré, elle était allée d’abord d’exil en exil, à Cyzique et à Nicomédie, où elle finit par se fixer *. Elle avait laissé dans Constantinople, ainsi qu’on l’a vu, une maison de vierges qui aurait pu lui servir de retraite, car après la mort de Chrysostome son exil pouvait être aisément levé; mais la villeimpériale lui était devenue odieuse. Le séjour de cette terre d’Asie, théâtre des dernières souffrances de l’archevêque, ne lur était guère moins cruel; elle s’arrangea de manière à mourir vivante dans son lieu de bannissement, où pourtant les afflictions, les tribulations, les tempêtes continuèrent à l’assaillir. Elle recevait tout avec calme et indifférence, comme si elle n’eût plus appartenu au monde. Les amis de Chrysostome la visitaient avec respect, la traitant déjà comme une sainte. Un d’eux, Palladius, qui la vit à cette époque, nous a laissé un touchant tableau de sa personne. C’était toujours la même simplicité dans sa mise, les mêmes austérités sur son corps, les mêmes pratiques charitables dans les limites d’une fortune réduite presque à la pauvreté. Dans sa maison comme à l’église, c’étaient toujours des prières et toujours des larmes.
Tandis que les amis de Chrysostome l’entouraient de leur vénération, ses ennemis la déchiraient. Théophile eut bien l’affreux courage d’insérer, dans le libelle dont
1. ConstantinopoUm etiam reüquit, et Cyricum ut ibi degeret se contulit. Deinde vero ex eo loco ad exilium in Nicooiediam Bithynoum est damnata. Niceph., xut, i!4.
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nous avons parlé, une diffamation contre la femme généreuse dont lui-méme mendiait les libéralités au temps de son opulence. Il omit pourtant de mentionner, dans cette satire, une petite histoire qu’un contemporain nous a révélée. Palladius rapporte qu’un jour que cet homme cupide et enrichi du produit de tant d’exactions et de vols sollicitait de la diaconesse une forte somme d’argent, pour les pauvres d’Égypte, disait-il, et que celle-ci hésitait, il se mit à genoux pour arracher, par l’excès de son humilité, ce que l’on semblait refuser à sa simple prière. Olympias à cette vue resta stupéfaite, et, s’agenouillant elle-même, elle s’écria: « Levez-vous, mon père; je ne resterai pas debout quand un évêque est à mes pieds. » Théophile se releva plein de confusion ; mais elle ne lui fit que de minces présens, trouvant qu’il était assez riche pour subvenir à ses propres aumônes. Si le patriarche d’Alexandrie avait oublié le fait, les amis d'OIympias se le rappelaient, et en le divulguant ils firent à cet homme la seule réponse que méritât son infamie.
Elle s’éteignit enfin, au sein de cette existence cachée, pour aller recevoir ailleurs, ajoute son biographe,
« la couronne de patience. » Voilà tout ce que nous dit l’histoire; mais la légende a complété ce qui roanquaitau récit de sa mort. Elle raconte qu’au momentoù l’évêque de Nicotnédie l’assistait dans ce dernier combat de la vie, elle le pria de ne point s’occuper de ses funérailles, attendu qu’elle savait, par une révélation . • du ciel, où reposeraient ses restes exilés. « Faites placer, lui dit-elle, ma dépouille mortelle dans un cercueil qui sera jeté ensuite à la mer ; Dieu pourvoira à ce que je
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ne demeure pas sans sépulture. » Une autre version raconte que la sainte elle-même, dans une apparition, donna cet avertissement à l’évêque au moment où elle venait d’expirer *. Quoi qu’il en soit, la légende ajoute que, l’évêque obéissant avec docilité à cet ordre d’en haut, le cercueil qui contenait Olympias fut lancé à la mer; mais les vagues semblèrent s’assouplir sous le précieux fardeau, qui fut porté de rivage en rivage jusqu’au Bosphore. Là, un courant l’éloigna de Constantinople, comme si la même aversion qui animait la diaconesse pendant sa vie eût survécu dans son cadavre. Le cercueil, soulevé par les eaux, aborda en un lieu appelé les Brochthes *, qui était une pointe de l’Asie Mineure dans le Bosphore, assez près de Constantinople, mais à l’opposite. Les habitants du lieu, informés par un songe, accoururent au-devant, et, l’ayant retiré des flots, le déposèrent près de l’autel, dans une église de Saint-Thomas construite en cet endroit. La sainte y resta de longues années, opérant, dit-on, beaucoup de miracles3, jusqu’à ce qu’en 618 un patriarche de Constantinople, nommé Sergius, fit prendre son corps le
1. Prius quam sepulturæ mandaretur, Nicomediensi episcopo in somnia præcepit ut venerandas reliquias arculæ impositas alto mari committeret, et quocumque locorum ilia cursum teneret ibi corpus ejus sepeliretur. Nireph., xm, 24.
2. Area ad maritimum locum delata est ubi apostoli Thomæ delubrum positum est : ab incolis locus is Brorlithi dictus. ld., loc. cit.
3. Ibi divina visione admoniti qui regionem illam incolunt exierunt, et sacras illius reliquias ad sanctiorem sacrificii aram reposuerurft, quas innumerabilium morborum cura, dæmonumquo expulsione aliisque prodigiis quæ supra hominum opinionem ibi sunt exhibita, Deus dignatus est. ld., ibid.
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samedi saint» 18 d’avril de cette année, et le fit ensevelir dans le couvent fondé par elle deux siècles et demi auparavant1. Le schisme avait alors cessé depuis longtemps; la mémoire de Chrysostome était réhabilitée, son nom rétabli sur les diptyques et sanctifié : Olympias pouvait reposer en paix.
Cette légende, ainsi que la plupart des autres, contient, sous des faits imaginaires, l’impression du sentiment public sur l’amie de Chrysostome et sur leur sainte et indissoluble affection. L’Église elle-même le partagea. Leur correspondance ou du moins les lettres de l’ami furent pieusement conservées parmi les monumens ecclésiastiques de l’Orient, comme un double modèle d’édification et d’éloquence épistolaire. Le dévouement de l’amie à la cause de son père vénéré eut également sa récompense : le nom d’OIympias fut inscrit au catalogue des saintes, comme celui d’un confesseur de la foi orthodoxe, et aussi comme l’exemple de la perfection chrétienne dans les rangs les plus élevés du monde.
i. Sergius... sacra ejus ossa collecta monasterio illius intulit, quod ipsa loco medio inter duo Sapientiæ et Pacis templa excitavit. Niceph., xiii, 24.