Id., ibid
. 3. Pecunias penitus abreptas inter se partiti sunt, et in macra jumenta eos injicientes bidui iter uno die faciebant : multa nocte in diversoria introducentes et summo raane ante lucem reducentes, ita
ET L’IMPÉRATRICE EüDOXIE.
Par un raffinement de cruauté vraiment infernal, ces officiers, transformés en bourreaux, se complaisaient à promener de respectables évêques à travers les villes d’Orient dans des conditions révoltantes, si Ton songe à leur caractère, et cela pour déshonorer la cause de Chrysostome. Ainsi c’étaient non pas des maisons d’ecclésiastiques qu’on leur donnait pour logement, mais des synagogues de Juifs et de Samaritains, où ils étaient obligés de passer la nuit quand on ne les conduisait pas dans des hôtelleries publiques, repaire de filles de mauvaise vie1. On vit des évêques tels que ceux d’Ancyre, de Tarse, d’Antioche, de Césarée en Palestine, non-seulement leur fermer leurs portes, mais s’opposer même à ce que des laïques les reçussent chez eux. La rage de ces détestables évêques allait jusqu’à exciter les gardiens à les maltraiter, et, soit par menaces, soit par présents, ils obtenaient leur expulsion des villes2. Léontius d’Ancyre se signala entre tous par l'acharnement de sa persécution.
Telle fut l’issue de cette ambassade, que les évêques d’Occident, surtout celui de Rome, avaient préparée avec une si ardente et si sainte charité, dans le désir
ut ne miseras quidcm escas stomachus retinere posset. Pallad., dial., p. 78.
1. Divcrtentes aut in stabula ubi scortorum erat multitudo aut in Samaritanorum vol Judæorum synagogax, precipue Tarsi. Id., ibid.
2. Sunt autem qui hæc præcipue fecere Tarsi et Antiochiæ episcopi... ante omnes autem episcopus Ancyræ, et Ammonius Pelusii, partim donis, partim minis, deductores milites adversus eos mugis exaspérantes, ut in laicis quidein eos excipere Yolentibus id permitterent. Id., p. 79.
JEAN CHRYSOSTOME
de justifier Chrysostome; le concile œcuménique finit avec elle. C’était le dernier espoir des amis de l’exilé, la dernière ressource de leur cause. Lui-même avait partagé leur espérance et attendait toujours que le rayon de la vérité partît d’Occident, car il connaissait trop bien maintenant l’état de l’Église d’Orient pour mettre en elle aucune confiance. S’il apprit le mauvais succès des tentatives d’innocent, Dieu permit du moins qu’il conservât ses illusions jusqu’à la mort. Le contre-coup de cet échec se fit sentir en Occident comme en Orient. Théophile et le triumvirat triomphaient, et quiconque en Orient osait professer encore les opinions joannites ou entretenir des relations avec des joannites était déclaré conspirateur, ennemi de l’État et criminel de lèse-majesté. L’empereur Arcadius avait fini par partager celte opinion : aussi mal en prenait aux voyageurs qui, venant d’Occident, se trouvaient porteurs de papiers concernant les affaires orientales. Un moine sur qui on surprit des lettres adressées à des prêtres de Constantinople fut fouetté publiquement par l’ordre de l’archevêque Atticus ; puis, comme il refusait probablement de se reconnaître des complices, on le mit tout sanglant sur le chevalet et on lui disloqua les os. En Occident, un grand découragement suivit la déconvenue. Rome et l’Italie, livrées aux émotions de la récente invasion de Radagaise et des nouveaux débats avec Alaric, avaient à songer à elles-mêmes, et l’occasion était mauvaise pour tenter une guerre avec l’Orient à propos d’un concile refusé. Honorius dévora sa honte et se tint coi. L’Église d’Occident elle-même se divisa. Les évoques
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d’Afrique, gagnés par les intrigues de Théophile, se montrèrent de plus en plus tièdes pour la cause de Chrysostome, et allèrent jusqu’à blâmer Innocent de retrancher de sa communion le patriarche d’Alexandrie, qui s’était toujours montré orthodoxe en doctrine. Augustin, bien que porté de cœur pour l’archevêque exilé, se joignit à ces remontrances, ne voulant pas, disait-il, se séparer de ses frères et participer au ' déchirement de l’Église universelle. Ainsi la perversité trouvait des appuis jusque dans les plus grands noms de l’épiscopat occidental. Parmi les évêques d’Italie, plus d’une défection eut lieu, ou du moins plus d’un zèle se refroidit. En Gaule, la communion persista entre la plupart des églises et le patriarche d’Alexandrie : l’évêque de Toulouse, Exupérius, renommé dans le monde catholique pour son courage et sa sainteté, envoyait des aumônes à Théophile. Innocent seul fut inébranlable, confiant dans le bon droit de l’exilé et dans la justice de Dieu.
Les derniers mots de la lettre au pape Innocent: « si je dois être arraché d’ici, » contenaient à l’insu de Chrysostome une prophétie qui ne tarda guère à s’accomplir. Grâce aux précautions dont il connaissait maintenant l’usage, il avait bien passé l’hiver de Z|06, à ce point que les Arméniens eux-mêmes s’en étonnaient, et le proclamaient presque naturalisé sous leur climat ; mais ses ennemis voyaient avec chagrin ce
JEAN CHRYSOSTOME
raffermissement de sa santé, et sa résidence passagère dans Arabissns leur avait révélé qu’il existait pour lui, en Arménie, une prison plus mortelle que Cucuse. Un
jour donc qu’il ne s’attendait à rien, il reçut l’avis de
. sa translation dans ce lieu désolé, avec invitation de faire sans délai ses préparatifs de départ ; on touchait au printemps de 407. Ce fut pour l’exilé comme un coup de foudre, car, s’il n’avait pas à redouter dans cette saison les froids du rocher d’Arabissus qui* . l’avaient mis naguère à deux doigts de la mort, il avait à craindre l’isolement plus effrayant pour lui que les plus rudes hivers et que la mort même. Il
connut en effet bientôt que la mesure inhumaine de
son internement était aggravée par des instructions plus inhumaines encore, celles de resserrer le cordon de surveillance qui l’entourait, de supprimer sa correspondance et de décourager par toutes les tracasseries imaginables les visiteurs qui affluaient vers lui. C’était le froid du tombeau ajouté aux hivers insupportables de la contrée.
Peu de temps après son internement, il reçut une visite à la fois douce et cruelle, que la secrète connivence de ses gardiens laissa passer jusqu’à lui. Le visiteur était un messager d’Olympias’, porteur d’une lettre d’elle et choisi parmi ses domestiques. Égaré peut-être dans la montagne, cet homme avait été arrêté et dévalisé par les voleurs, qui l’avaient détenu durant plusieurs jours pour en obtenir une rançon ; il avait élé ensuite relâché, les voleurs s’étant ditqu’ils n’avaient guère de rançon à espérer d’un prêtre captif lui-même et mourant de faim. Le serviteur d’Olympias arrivait
donc exténué, dépouillé, dans l’état le plus misérable, mais on lui avait laissé sa lettre. Sa vue attrista Chrysostome, car cet homme avait couru un grand danger, et il gronda sérieusement sa pieuse diaconesse. « Vous avez failli , lui écrivit-il, me rendre cause de la mort d’un homme; je ne m’en serais jamais consolé 1 ». Et il revenait sur les précautions à prendre pour leur correspondance : « le meilleur était d’attendre des occasions sûres, par les mains d’ecclésiastiques de leurs amis. »
La lettre d’Olympias venait livrer au cœur de l’exilé un suprême et terrible assaut. Toujours aux aguets de ce qui pouvait intéresser son père spirituel, se forgeant au besoin des chimères pour avoir le plaisir de trembler, comme il le lui reproche assez souvent, elle était arrivée cette fois à la vérité; elle avait appris, par ses intelligences à Constantinople et jusque dans le palais impérial, que le sort du prisonnier était mis en question de nouveau, et la résolution à peu près arrêtée de le reléguer beaucoup plus loin que Cucuse. La translation dans Arabissus suivit de près les bruits parvenus jusqu’à elle. L’inquiétude et le chagrin avaient amené une crise de son affreuse maladie, crise plus violente que toutes celles qu’elle eût encore éprouvées ; un instant, on la crut morte. Quand elle revint à elle , elle n’eut plus qu’une idée , sortir de la vie, d’une vie d’angoisse et de désespoir, et cette idée la poursuivit avec obstination. Ce n’était pas la première fois qu’une pareille obsession , symptôme trop
1. Quam ob rem te rogo ne quem posthac hnc mittas... Quod si accidat, non te fugit quantum dolorem id nobis allaturum sit. Chrys. Ep. 15 ad Olymp.
JEAN CHBY'SOSTOM E
fréquent de son mal, tourmentait Olympias, et plus d’une fois aussi Chrysostome avait opposé au désir impie qu’elle témoignait de mourir des raisons tirées de la philosophie et des commandements tirés de la religion ; mais, lors de cette dernière crise, ce ne fut plus un simple souhait conçu dans le délire de la fièvre, ce fut un désir ardent, une volonté de mort qui l’aiguillonnait sans relâche. Sa lettre avait été écrite sous l’empire de cette pensée tyrannique, et elle semblait prendre un amer plaisir à verser sa cruelle confidence au sein de son ami. Autant qu’on peut juger de la lettre par la réponse, Olympias raisonnait son désir de mourir; suivant son habitude, elle s’appuyait sur des exemples et des arguments tirés des livres saints. Exigerait-on d’elle plus de sagesse que de Job, qui, à bout de souffrances, poussait vers le ciel ce cri déchirant : « Pourquoi suis-je né? » Elle aussi, réduite au comble du malheur, n’a-t-elle pas le droit de dire comme ce juste des justes, et comme plus d’un prophète de l’ancienne loi : « Mon Dieu, retirez-moi une vie que je ne puis plus supporter ?»
Cette lettre fit frémir Chrysostome. Olympias n’avait jamais montré tant de résolution dans ce souhait désespéré; il s’émut surtout de la voir appeler à son aide les textes de l’Ancien Testament. Dans sa réponse, écrite avec une éloquence parfois sublime, il la supplie, il la conjure d’écarter de son esprit des ténèbres qui lui viennent du démon. De quel droit invoque-t-elle l’exemple de Job? Job, ce saint homme qui avait mérité les regards de Dieu, n’appartenait ni à l’ancienne loi ni à la nouvelle; c’était l’effort de sa
propre vertu qui en avait fait un athlète merveilleux de la patience, en dehors des commandements formels émanés des révélations divines. L’ancienne loi ellemême était bien loin de la perfection de la loi nouvelle, qui détermine nos devoirs en vue des prescriptions de l’Évangile et des assurances de la vie future. « Il faut remarquer aussi, ajoutait-il, que Job ne tomba dans le découragement que lorsque Satan eut obtenu le pouvoir d’affaiblir son corps par la maladie et de briser sa volonté en épuisant ses forces. Jusqu’alors Job avait résisté à tous les fléaux dont Satan l’avait accablé : la perte de ses biens, l’incendie de ses récoltes et de ses maisons, la dispersion de ses troupeaux et de ses serviteurs, la trahison de ses proches, la mort de tous ses /
enfants écrasés ensemble dans un festin et expirant au milieu du vin et des coupes, sans qu’il lui en restât un seul pour l’aider à pleurer, il avait accepté tout cela avec fermeté, avec actions de grâces envers Dieu, qui lui envoyait ces épreuves. II était Job alors, Job tout entier ; mais plus tard , quand la maladie l’attaqua , que les ulcères rongèrent son corps, qu’une longue suite de maux lui eurent enlevé la force de supporter la douleur, son courage défaillit et il désira la mort. Ce dernier combat de l’homme contre lui-même ne fut que la suprême et dangereuse tentation que lui réservait l’esprit du mal, et cependant Job y résista; Job reprit possession de son âme, et l’esprit du mal n’eut plus rien à imaginer pour essayer de vaincre ce juste. » Les développements que l’auteur donne à son idée, le
tableau de ces fils à qui le père ne put rendre les de-
voirs suprêmes, et qui descendirent dans le tombeau
JEAN CHRYSOSTOME
pêle-mêle avec les débris du repas qui les avait réunis1, ce morceau peut être considéré comme un des plus beaux sortis de la plume de Chrysostome.
C’est donc à l’Évangile qu’Olympias doit s’adresser pour y trouver des exemples et un guide, quand ces abominables pensées viennent l’assiéger. Le maître a dit : « Si votre justice n'est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des deux. » Souhaiter la mort est maintenant une chose condamnable, car il y a des couronnes tressées pour toutes les amertunes. Saint Paul aussi, ce grand apôtre, avait repoussé loin de lui le désir de mourir. « Voir tomber mes chaînes pour être avec le Christ, ce serait, avait-il dit, bien préférable pour moi ; mais il est plus nécessaire, à cause de mes frères, que je reste emprisonné dans ce corps. » Lui-même avait éprouvé tout ce que les souffrances corporelles ont de plus poignant ; trois fois il avait supplié le Seigneur de l’en délivrer, et, ne l’ayant point obtenu, il avait accepté ses maux avec calme et bonheur, comme une épreuve. « Croyez- le bien, Olympias , on a beaucoup de mérite à supporter dans sa maison, cloué dans son lit, les aiguillons de la maladie, pourvu qu’on le fasse avec résignation. Le seul mérite d’un chrétien n’est pas de supporter les bourreaux qui vous torturent et vous déchirent les flancs au milieu d’un forum ou d’un amphithéâtre, il y a encore la patience qui sait dompter le supplice de la maladie, et la maladie est ici pour vous,
t. Chrj s., Ep. 15 ad Olymp.
ma chère et vénérée dame, un bourreau domestique. » Telle fut la dernière lettre de Chrysostome. Il terminait à la même époque le second des traités destinés à Olympias et que sans doute le messager de la diaconesse remporta avec la réponse. Ici finit l’histoire de ses idées et de ses sentiments dans l’exil; le reste de sa vie appartient aux événements.
Tandis qu’il se berçait encore d’une prochaine délivrance, qu’il en berçait ses amis, et qu’il avait déjà pardonné à ses ennemis en tant que leurs persécutions ne nuisaient qu’à sa personne et à son repos, ceux-ci semblàient possédés contre lui d'un redoublement de rage. Sa sérénité même les irritait : ils auraient voulu le voir expirant, accablé, demandant merci; ils se repentaient de l’avoir trop ménagé en lui faisant donner un exil supportable. Le patriarche intrus d’Antioche, Porphyre, était surtout acharné dans sa haine1 2. Voisin de l’Arménie, il sentait à chaque instant la puissance du prisonnier peser sur sa ville et jusque sur son Église. Lui-même, avec ses vaines et ridicules menaces, devenait un objet de mépris pour les laïques et de risée pour ses clercs. Il entendait murmurer sur son passage des propos tels que ceuxci : « Voyez-vous ce mort terrible comme il mène les vivants! Les vainqueurs tremblent devant le vaincu comme des enfants devant un masque de théâtre1; son
1. Porro vehementius invidiæ flamma accetisi Severianus et Porphyrius ac quidam alii episcopi Syriæ, ut ipse illinc quoque transferretur, moliuntur. Pallad., dial., p. 39.
2. Videte mortuum terribilem vivos victoresque terrentem, at pueros terrent larvæ. Id., ibid.
JEAN CHRYSOSTOMH
nom seul fait pâlir les grands du siècle et les riches prélats de l’Église1. S’il y a un miracle au monde, c’est bien celui-là ! » Chacun de ces mots était pour Porphyre un coup de fouet qui lui déchirait le cœur. Ne résistant plus à sa honte, il se concertait avec son complice l’intrus de Constantinople, avec les sycophantes du palais impérial, pour arracher une dernière concession aux volontés toujours flottantes d’Arcadius. Cette concession fut qu’on éloignerait Chrysostome des lieux habités, où sa seule présence créait, disaient-ils, des foyers d’agitation et de révolte contre l’empereur et les évêques de l’empereur. — Mais quelle résidence lui assigner? Il se trouvait toujours trop près d’une province ou d’une autre. A force de chercher, ils tombèrent d’accord sur la résidence de Pithyonte, qui n’offusquait aucun des patriarches du triumvirat, et le prince y donna son assentiment.
Pithyonte était une ville grande autrefois, ruinée alors, située sur les bords du Pont-Euxin et au pied du Caucase, à l’extrême limite des possessions romaines*. Elle n’avait autour d’elle que des barbares sauvages et cruels, les plus sauvages de tous, disent les historiens, les Héniockhes, les Lazes, les Tzanes, les Huns. Depuis que les progrès de la barbarie dans l’est avaient détruit l’entrepôt de commerce dont vivait jadis Pithyonte, la
4. Papæ ii qui sccularibus potestatibus atque ecclesiasticis opibus succincti sunt cura potestate et cum rerum imperio, sacerdotem solum extorrem, corpore infirmum, exsulem timent, et pallent titubantes. Pallad., dial., p. 39.
2. Rescriptum acrius obtinent cum muleta : intra breve tempus ut transferretur Pithyuntem, locura regionis Tzanoruin desertissimum, ad littus pontici maris situm. Id., ibid.
ville était devenue un camp retranché pour les légions de la frontière, et à peine y apercevait-on de loin en loin quelque trafiquant de l’intérieur. De population chrétienne avec qui l’ancien archevêque pût être en communion, il n’y en avait pas : les barbares étaient presque tous païens, ou d’un christianisme à peine ébauché qui n’admettait guère les instructions d’un Chrysostome; et quant aux garnisons, composées habituellement d’étrangers â la solde de l’empire, elles pouvaient marcher de pair, en ce qui concernait la religion, avec les Héniockhes et les Huns. Les évêques pouvaient donc être sûrs que Jean Bouclied’Or allait enfin être réduit au mutisme du sépulcre.
Le choix une fois arrêté, Atticus, en homme habile, prit des précautions pour le voyage du prisonnier, car on pouvait craindre que son passage n’excitàt l'indignation ou la pitié parmi les populations qu’il traverserait. On convint de lui faire éviter les villes entre Arabissus et Pithyonte, celles-là surtout où l’on savait qu’il rencontrerait des évêques plus ou moins favorables à sa cause, et des gouverneurs compatissants; puis on se promit de ne pas retomber dans la faute qu’on avait commise lors de son premier exil en lui donnant une escorte de prétoriens dont il avait séduit les officiers, et qui s’étaient faits plutôt ses serviteurs que ses gardiens. Atticus et Sévérien s’entendirent à ce sujet avec le maître desolfices ou le préfet du prétoire, qui leur procura tout ce qu’ils pouvaient désirer de plus brutal et de plus féroce pour la circonstance. On donna aux deux officiers de l’escorte l’assurance d’un avancement considérable s’ils s’acquittaient bien de
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leur mission; on leur ût même comprendre qu’on ne tenait pas beaucoup à ce que leur prisonnier arrivât jusqu’à Pilhyonte, sa mort, pendant les fatigues de la route, devant produire le même résultat qu’une exécution, et étant en outre moins compromettante pour l’empereur. Ces hommes s’acheminèrent à grandes journées vers le château d’Arabissus, qu’ils atteignirent vers le milieu ou la fin du mois de juin.
Leur apparition auprès du prisonnier avait quelque chose de siuislre. Ils semblaient faire parade de leur brutalité, et répétaient à tout venant qu’ils voulaient gagner l’avancement qu’on leur avait promis; ils firent même entendre que, si cet homme chétif et malade ne parvenait pas à sa destination, peu leur importait, et qu’ils n’en toucheraient pas moins leur salaire. Si ces propos arrivèrent aux oreilles de Chrysostome, il eut besoin, pour fortifier son cœur, de toute sa soumission aux volontés du ciel. Ce fut sous de tels auspices et sous la conduite de tels guides qu’il se mit en route, quand l’ordre lui en fut signifié.
D’Arabissus à Pilhyonte, la route passait d’abord par Sébaste, métropole de la Grande-Arménie; elle déviait ensuite à l’ouest, franchissait la limite de la province du Pont et atteignait Comane, une des grandes villes de cette dernière province; de là, s’infléchissant à droite, elle longeait la rive du Pont-Euxin pour arriver au pied du Caucase. Comane était située au tiers à peu près de la distance entre Arabissus et Pilhyonte. La route était une des plus rudes et des plus dangereuses de l’Asie; on avait à gravir de hautes montagnes dans une grande partie du parcours, à
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croiser presque à chaque pas des fleuves ou des torrents souvent débordés. Chrysostome voyageait la plupart du temps à pied, et il fallait que les difficultés du chemin fussent bien fortes, ou sa lassitude bien extrême, s’il est vrai, comme le dit le narrateur contemporain, qu’il mit trois mois à aller d’Arabissus à Comane. Ses guides d’ailleurs prenaient à tâche de lui rendre le voyage le plus fatigant possible. Leur imagination, fertile en tortures, les multipliait sur l’infortuné dont ils avaient la garde. Pleuvait-il à torrents, ils choisissaient ce temps pour se mettre en roule, et continuaient jusqu’à ce que le prisonnier eût ses vêtements trempés à ce point que sa poitrine et son dos nageaient, pour ainsi dire, dans l’eau. Au contraire, s’ils abordaient quelque plaine brûlée, sous un ciel sans nuages, ils se donnaient l’atroce plaisir de le faire marcher la tête nue, au soleil, dans les plus grandes ardeurs du jour; or Chrysostome était chauve comme Élisée, nous dit son biographe, et ce supplice lui était mortel1. Tels étaient les moyens trouvés par ces misérables pour obtenir leur grade plus promptement*. Lorsqu’ils avaient à traverser une ville où l’exilé eût pu se reposer et prendre parfois un bain qui lui élait nécessaire, car la fièvre le brûlait intérieurement comme le soleil à l’extérieur, l’escorte refusait
1. Cum enim imber esset vehemens, nihil curans egrediebatur ; ita ut per dorsum et per pectus aquarum rivi dccurrerent. Ingentem rursus snlis æstum pro deliriis habebat, cum no«set eo beati Joannis caput, Elisæi instar calvum, vexari. Pallad., dial., p. 39.
2. Per viam eum maxime urgebant, dicentes id habere se in mandatis, tanquam si mortuus esset in itinere, ad majores gradus evohendi. Id., ibid.
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de s’y arrêter ' ; les haltes se faisaient dans des villages sans importance et des lieux déserts où l’on ne pouvait se procurer aucun soulagement. Toute lettre était interdite, toute communication quelconque supprimée. L’un des officiers était si féroce, qu’il se mettait en fureur quand les passants s’apitoyaient sur son prisonnier ou adressaient à celui-ci quelques paroles de consolation ; il menaçait, il frappait, comme si on lui eût fait insulte à lui-même1. L’autre officier se montrait moins méchant : la douceur et la résignation de Chrysostome avaient fini par le toucher; il lui témoignait de la compassion, mais en secret3, car il avait peur de son compagnon et voulait aussi gagner son avancement.
11 y avait trois mois, au dire de Paliadius, qu’ils cheminaient ainsi par monts et par vaux, par plaines et par rivières, quand ils arrivèrent à Comane. Chrysostome se traînait à peine. Son visage était comme calciné, et, suivant une comparaison effrayante que nous fait son biographe, sa tête rougie et pendante sur sa poitrine semblait un fruit mûr qui va se détacher du rameau*. J’ai dit que Comane, qu’on appelait aussi Comana Pontica, pour la distinguer d’une autre qui
1. Cxterum in urbe aut vico ubi balneorum solatium erat, ne momento quidem iufelix ille permittebat sanctum morari. Pallad., dial., p. 39.
2. Adeo crudelis erat atque atrox ut blanditias quae sibi ab occurreuiilnis flubant, ut sancto parceret, injurias reputaret. Id., ibid.
3. Unus quidem... minus sollicitus, non nihil humauitatis quodammodo furtirn ostendebat. Id., ibid.
4. In bis omnibus ad menses très diftkillimum illud iter faciens sanctus, veluti sidus coruscans perstabat, habens corpusculum ut pomum in suprcmis rainis a sole rubens. Id., ibid.
appartenait à la Cappadoee, était une grande cité, station ordinaire des voyageurs, qui y trouvaient des provisions de toute sorte et du repos; mais l’officier cruel fit signe qu’on passât outre, et ils franchirent la ville comme on franchit un pont1, ajoute l’historien que nous suivons. A cinq ou six milles de là se trouvait un petit temple isolé où les officiers firent arrêter le convoi *, et Chrysostome, à bout de forces, fut déposé dans un des accessoires de l’édicule. La chapelle était dédiée à saint Basilisque, martyr, dont elle contenait le tombeau. Basilisque avait été évêque de Comane au ni* siècle , et il avait souffert pour la foi à Antioche, avec le martyr Lucien, sous la persécution de Maximin Daia. Or, pendant la nuit, Chrysostome eut une vision. Il lui sembla que l’évêque Basilisque se tenait debout devant lui et lui adressait ces mots : « Aie confiance, Jean, mon frère, demain nous serons ensemble3. » Cette même nuit, ou la nuit précédente, le prêtre préposé à l’entretien de la chapelle et à la garde du tombeau avait eu une vision pareille, et le martyr lui avait dit : « Prépare une place pour notre frère Jean, car il va venir. » Ce prêtre affirma plus tard la réalité de sa vision. Dans la persuasion qu’il avait reçu un ordre du ciel , il essaya le lendemain matin d’empêcher le départ du convoi : « Restez, je vous en supplie, disaitil aux officiers, restez au moins jusqu’à la cinquième