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J’entendis encore plus d’une bouche demander avec instance l'établissement d’une scierie à la rivière à Pierre, car les pauvres colons de l’endroit sont obligés de faire venir leurs planches et leurs madriers de la rivière Noire, ce qui leur coûte $7.00 par wagon, pour un trajet seulement de six milles.
Après avoir beaucoup fait parler, je repris ma marche, j’errai dans toutes les directions, je pénétrai partout où je vis une ouverture devant moi, jusqu'à ce qu'enfin fatigué, rêveur, l’âme remplie du sombre infini qui m'enveloppait, je in'’assis sur un tronc d'arbre renversé, couvert d’une mousse parasite qui l’étreignait comme un suaire. L'air s’amollissait, et quelques bouffées tièdes, comme des souffles d’esprits invisibles,
couraient au travers des chantiers jonchés de débris.
Déjà, depuis un assez long temps, j'étais là
assis, ne pensant à rien et pensant à tout, me laissant aller au courant des réflexions et des
souvenirs ; ainsi je songeais.... à l'avenir des
peuples, aux Chevaliers du Travail, à la destruc- © tion de Sodôme, en ayant bien soin de ne pas regarder derrière moi, au creusément du bassin Louise, et Je supputais combien il faudrait encore de siècles pour que ce travail fût complété... je pensais aux amusements délirants auxquels se livrent les factionnaires de nuit du Palais Législatif, aux comptes supplémentaires, vulgairement appelés extras, des entrepreneurs publics, lorsque mon attention fut soudainement éveillée par un bruit mystérieux, persistant, acharné, semblable à l'attaque furieuse et continue d’une. souris sur une mince feuille de bois qui la séparerait d’un bon morceau de fromage, Jécoutai et je reconnus la saperde, ver à bois qui loge au cœur des plus gros arbres, les ronge jour et nuit, finit par les percer de part en part, et je me mis à faire des réflexions extrêmement profondes sur le travail invisible de ce petit être solitaire, accomplissant sans relâche son unique fonction, emprisonné toute sa vie dans un tronc épais et dur qui lui cède néanmoins, et cherchant à parvenir à la lumière, comme tout ce qui vit, comme tout ce qui respire ; je songeai à la toute-puissance de la persévérance, à la vertu magique contenue dans un travail à peine appréciable, à peine perceptible, mais dirigé incessamment vers le même
but. Partout, dans la nature, Dieu a placé les ,
infiniment petits au sein de l'infiniment grand, les uns pour détruire, les autres pour édifier. Il ya des infiniment petits qui dévorent les forêts ; d’autres, comme les thermites, qui font leur pâture des plus orgueilleuses constructions navales; d’autres, comme les polypes ét les z00phites, qui élèvent, depuis des millions d'années, au plus profond des mers, à 25 ou 30,000 pieds au-dessous de leur surface, des montagnes gigantesques qui, plus tard, dressent leur tête dans tes
cieux, quand les océans bouleversés se dépla- -
cent ; et je ne sais trop comment, par quelle fiHa-
tion inconsciente d'idées, ma pensée se porta Sur
pendant des années, le colosse conservateur, et finissant, à un moment donné, par lui passer à travers le corps, victorieuse et triomphanite, maïs consternée, éperdue, béante, en arrivantau gran jour, de se trouver sur un amas de ruines, est à-dire sur le budget provincial.
Les sons d’une cloche retentirent dans le voisinage ; c'était le signal du dîner pour les
‘employés de la Compagnie, Je me rendis chez St. Onge ; je dînai, puis je causai longuement, puis je pris des notes, puis je lus, en attendant le train qui devait me conduire au bout de la ligne, cinquante milles plus loin, “au bout du fer” comme on dit sur les lieux. Il était environ quatre heures et quart quand je montai dans le seul et unique wagon que l’on attache aux trains de construction, pour l'usage des ingéüieurs du chemin, des arpenteurs, des entrepreneurs de sections, de leurs femmes et de quelques rares voyageurs. C'était l'heure où, à cette. époque de l’année, les premières voiles du crépuscule, encore indécises, descendent sur la terre, Pune après l’autre, toujours de plus en plus épaisses, comme pour l’endormir doucement et graduellement. Un ciel d'automne, sans couleur et sans chaleur, jetait sur la terre dénudée des torrents de mélancolie et l’inondait de reflets ternes et mats, comme l'atmosphère d’un astre mourant. Les bois dépouillés n'avaient plus ni voix ni ombrages, ni asiles pour les oiseaux : depuis Re envolés sous des cieux plus riants:; seuls, les sapins et les épinettes dressaient leurs silhouettes raides et droites, comme des flèches que le sol eût lancées vers la nue ; seuls ils donnaient à la forêt ce qui lui restait d'ombre
et cette ombre était silencieuse, immobile et
noire comme la nuit sur les tombeaux ; les précipices, d’où parfois, quand les orages s’y engouffrent, s'élèvent comme des soupirs arrachés aux entrailles de la terre, étaient étouftés sous Jépaisse dépouille des feuilles mortes, que le vent d'automne leur avait jetées par tourbillons ; les lacs, arrondis et creusés au pied des montagnes, semblaient comme de grands réservoirs, pleins des larmes de la nature agonisante ; l’espace muet était déserté de tous ses hôtes, si ce
n’est par le sinistre corbeau, dont l'aile noire .
passaitcomme uneraie, aussitôt effacée que découpée, sur la nue immobile ; les petites rivières, çà et là, tiraient péniblement leurs. eaux déjà pesantes et engourdies ; partout le silence, une atmosphère regorgeant de tristesse, une sorte de saisissement de la nature entière, dans lequel. toute vie s'était arrêtée soudain, et le crépuscule épaissi donnant à tous les objets d’alentour des formes de spectres et de fantômes, qui fuyaient épouvantés devant le souffle brûlant et le jet de feu sanglant de la locomotive.
Nous allons, nous avalons l’espace, aussi vite qu’on peut le faire dans un train de construction, là où le ballastage n’est pas encore assez ferme pour permettre à la locomotive de se lancer dans la plénitude de sa force, comme le discours d’un membre convaincu. Il s’agit d'arriver pour le souper de six heures, au bout de l’île du lac Edouard, à la première traversée de la Batiscan, endroit décoré aujourd'hui du nom de station Beaudet, où s'élève un log-house aristocratique, le Windsor, quartier général et pension des entrepreneurs, des ingénieurs et des arpenteurs.
Après une course de sept milles, nous passons devant une petite construction qui n’a l'air de rien du tout, que l'on croirait être une guérite de factionnaire abandonnée. Mais il faut faire attenton à soi en arrivant ici, car cette guérite est la propriété d'un employé du bureau a police, sorte de station minuscule, que M.
Aimé Talbot, car c’est bien lui, a fait construire à ses frais et où il descend chaque fois qu'il veut se rendre aux lacs qu’il a loués du gouver-
ST PIOOR QU |, PRES INR
nement, dans la région avoisinante. Le domaine que M. Talbot tient sous sa main protectrice a vingt-cinq milles en superficie ; il s'étend sur la rive droite du chemin de fer et compte cinq milles en profondeur. En quittant la station Talbot, vous prenez un sentier de billots, ouveré à travers le bois sur un terrain très uni, ét vous arrivez, vingt minutes après, au premier lac de la location, qui s'appelle le lac Padoue. Là vous trouverez des embarcations et un “campe” en excellent état, muni de tous les ustensiles possibles de cuisine et flanqué d’une glacière, qui sert à conserver le poisson frais,
durant cette fugitive et éphémère saison que
nous appelons, par métaphore, l'été du Canada. Du lac Padoue un chemin plaqué (1) vous conduit, trois quarts de mille plus loin, au lac Talbot, un lac très profond et très poissonneux, et si vous voulez vous aventurer dans la forêt, vous redécouvrirez, à peu de distance, six autres lacs, que M. Talbot a déjà découverts une première fois en faisant la chasse au Caribou. C’est ainsi que se font la plupart des découvertes
(1) On entend par chemin plaqué, dans le bois, celui qui est indiqué par des entailles ou autres marques, faites aux agbres de: distance en distance.
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dans l'intérieur de notre pays, et nous devons bien plus, pour la connaissance géographique que nous en avons, aux chasseurs et aux trappeurs qu’à bon nombre des arpenteurs de la province et à leurs beaux rapports dans lesquels on n’apprend rien. Pour vingt-cinq dollars, payés annuellement au trésor publie, M. Talbot 2 le droit de parcourir en véritable seigneur de l’époque féodale ses poissonneux domaines.
Si nous traversons maintenant sur la rive gauche.de la ligne, de l’autre côté de la Batisean, nous entrons sur le majestueux domaine du “ Club des Laurentides,” qui a une superficie de cinquante milles, arrosés par on ne sait combien de lacs, dont vingt, jusqu’à présent, ont été découverts. Vous descendez à la station du Cap, qui est celle du Club, vous traversez la Batisean dans un bac à traction et vous vous rendez ‘par un chemin de charroyage au lac Travers, quiest le premier lac sur votre route, etoù le ‘Club a fait construire une maison pour le gardien de ses Etats et sa famille. C’est par là que passait autrefois le chemin célèbre, connu senlsment
des chasseurs et des missionnaires, qui menait
de Québec au lac Saint-Jean. On suivait les lacs les uns après les autres, en faisant des por-
tages entre chacun d'eux, jusqu'à ce qu’on fût: arrivé à l'embouchure de la Métabetchouan, où
les Jésuites avaient établi une ferme magnifique, et où la Compagnie de la baie d'Hudson érigea
plus tard un poste et des magasins, pour faire la
traite.des pelleteries. Aujourd’hui, le Club des
Laurentides n’a pas dépensé moins de quatorze
cents dollars en chemins de colonisation, dont ‘se servent les arpenteurs et les chasseurs, en
constructions et en améliorations de toute nature ; aussi, est-il parfaitement justifiable de
venir demander au gouvernement de l’aide dans son œuvre si utile à tous et si propre à faciliter
d'avance l'établissement de cette région, où la,
terre arable se trouve en plus grande quantité
que dans toute le pays avoisinant.
Soikante personnes seulement, au plus, peuvent faire partie de cette association d'élite, en payant une somme de cent dollars pour leur inscription parmi les membres du club, et ensuite une souscription annuelle, qui est de dix. dollars, mais qui. peut être portée jusqu’à vingt, si des améliorations ou des travaux urgents l’exi-
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gent. Le Club à fait bâtir, sur une éminence qui domine le lac Travers, une habitation complète pour ses membres, et une autre, dans le voisinage immédiat, pour les dames qui aimeront à aller faire deux ou trois jours de cette villégiature sauvage, d’un attrait tellement irrésistible, lorsqu'on y a goûté une fois, que toutes les autres paraissent, en comparaison, fades et insipides.
Le Club des Laurentides paie au trésor publie une redevance annuelle de cent dollars.
Sur la route, nous traversons la rivière Mc- Quig, ou est installée la boulangerie générale, capable de fournir près de 400 pains par jour aux douze cents hommes de la ligne. Nous voyons çà et là des tentes abandonnées, dont les voiles, noircies par la fumée, déchirées, loqueteuses, claquent au vent: elles ont été laissées telles qu’elles par les travailleurs, qui sont allés en planter d’autres, 20, 25, 30 milles plus loin, toujours en suivant le chemin de fer au fur et à mesure qu'il se construit, Nous passons à la