TORONTO NAISSANT
Il y a quelques années à peine, de vieux habitants de Toronto se rappelaient n’y avoir vu que deux ou trois maisons en brique.
La première mention du nom de Toronto se trouve dans des mémoires français qui remontent à 1686. Le pays avoisinant le lac Simcoe paraît avoir été connu à cette époque sous l’appellation de Toronto, qui voulait dire probablement
“bien peuplé ”, ‘“ grand endroit de réunion.” Pour se rendre à cet endroit de réunion, les Indiens, qui habitaient en grand nombre les rives du lac Ontario, et fort au loin, dans l’intérieur, remontaient la rivière Humber, à l'embouchure de 1aquelle les Françaïs avaient élevé un fort, appelé en premier lieu “Rouillé”, et, par la suite, “ Toronto.” C’est ainsi que le nom primitif, s’appliquant à tout le pays d'intérieur, en vint à désigner uniquement l'endroit où était le fort, et où est aujourd'hui située la grande ville ontarienne.
En 1793, les Anglais transportèrent à Toronto le siège du gouvernement de la province et changèrent son nom en celui d’York, en l'honneur de Frédéric, duc d’York, fils du roi George III. Mais ce nom d’York semble n'avoir jamais été sérieusement accepté par les habitants. Aussi s’empressèrent-ils, lorsqu'ils eurent obtenu leur charte d’incorporation, en 1834, de rendre à leur ville son ancien nom, qui lui est toujours resté depuis.
En 1794, je village de Toronto se composait
de douze maisons. Dix-huit ans plus tard, en 1812, il renfermait environ neuf cents âmes.
On y avait construit, à la fin du siècle dernier, un “palais législatif ”, dans lequel se réunit la première assemblée provinciale, en 1797. Ce “palais législatif” était en bois et d’un aspect peu monumental, comme on le pense bien, malgré ses deux grandes salles ou siégenient, dans l’une, les représentants du peuple, et, dans l’autre, les cours de justice.
En 1813, les Américains, commandés par le général Pike, qui fut tué en donnant l'assaut, s'emparèrent de la ville naissante, mais ne purent la garder que quelques jours. Ils eurent le temps néanmoins de mettre le feu à la “ Chambre ”, de piller la bibliothèque et de détruire tous les papiers et documents qu’elle-contenait.
C’est en 1793 que fut projetée la célèbre route de Yonge, pour ouvrir un passage jusqu'aux lacs “d’en haut,” sans avoir à suivre la route traditionnelle et obligée par le lac Erie et par Détroit.
Construite comme une voie publique, sur une Icngueur de quarante-cinq milles, la route de Yonge devint la grande artère des établissements
du nord. Elle traverse toute la ville de Toronto et vient aboutir au débarcadère des bateaux à vapeur. George Auguste Sala l’a appelée la plus longue rue du monde : Où demeure monsieur Y,” demandait un voyageur arrivant à Toronto, il y à une soixantaine d'années, en montrant à un passant une adresse qu'il tenait à la main, “ n'est-ce pas quelque part sur la rue Yonge, dans cette ville ? — Oui, répondit le passant, en examinant l'adresse, c’est en effet sur la rue Yonge, à vingt-cinq milles d'ici. ”
Transportons-nous un instant à soixante-sept ans en arrière de nous, à l’année 1823, qui vit l’arrivée à Toronto de M. Beaty, le fondateur de l’ordre des Orangistes en Canada.
Par une coïncidence assez plaisante, c'est le 17 mars même, jour de la fête des Irlandais catholiques, que M. Beaty pénétra dans la future métropole d’'Ontario, Cette année-là, il n'était pas tombé de neige de l'hiver, si ce n’est au commencement de mars, et, à la date du 17, il y en avait quatre pieds d'épaisseur sur le sol. M.
Beaty et ses compagnons étaient arrivés à Québec l'automne précédent, et avaient remonté le fleuve jusqu’à Kingston, dans une barge remorquée par des bœufs. Aux endroits où le courant était trop fort, les passagers mettaient pied à terre et tiraient à leur tour sur un gros cable amarré à la barge. A Kingston ils attendirent que la neige tombât pour se rendre à Toronto en voiture d'hiver ; ils attendirent ainsi jusqu’au 10 mars, et le 17, ils atteignaient Toronto. Le même soir, les Irlandais catholiques célébraient Jeur fête, sous la forme d’un banquet, dans ur hôtel tenu par un nommé Jordan. Ils étaient au nombre de quatorze. Dans toute la ville il n’y avait pas plus de cinq cents blancs, mais il y avait bien trente mille Indiens. Le lendemain matin, M. Beaty, qui n'était pas encore un orangiste à cette époque, après avoir passé la nuit chez le Père Bergin, pasteur des Irlandais, assistait à la première messe qui ait été dite à Toronto.
Les Indiens de ce temps-là étaient des hommes superbes, et aussi honnêtes que vigoureux, Ils habitaient dans leurs wigwams jusqu’à une dis-
tance très grande de la ville, Ils appoïtaient aux blancs des fourrures et jamais ne les trompaient sur leur qualité ou leur valeur. Mais le whisky ne tarda pas à pénétrer chez eux; bientôt ils devinrent ivrognes et apprirent à mentir, à tricher et à voler aussi bien que le plus coquin des blancs. Quelques années plus tard, le gouvernement les rassemblait sur une “réserve Fe le long de la rivière Credit.
Une loi récente avait consacré la réserve d’un septième des terres pour le clergé. L'association connue sous le nom de “Pacte de Famille” (Family Compact) possédait en outre une grande partie des lots de la ville. M. Beaty, libéral quoique orangiste, sé joignit au docteur Bridwin et à Hume Blake pour dénoncer cet état de choses Les libéraux de ce temps avaient toutes les peines du monde à se faire écouter dans les réunions populaires, tant était féroce la guerre, ou plutôt la persécution que leur faisaient subir les Torys. Les choses en étaient venues au point que les libéraux ne pouvaient plus avoir d’es-
compte à la banque du haut Canada, et le commerce en souffrait énormément. C’est alors qu'ils réunirent leurs forces pour fonder la banque du Peuple, sur le principe de la responsabilité illimitée, et nommèrent e.nptable un homme qui devait jouer plus tard un grand rôle dans la politique canadienne.
Cet homme était Francis Hincks.
Francis Hinks était alors un jeune homme de vingt-quatre ans. Il ne tarda pas à se faire reconnaître comme le premier financier du haut Canada, et la banque du Peuple prospéra sous sa direction jusqu'à ce que d’autres institutions financières l’eussent remplacée sur un théâtre bien plus agrandi.
Vers 1829 était fondé à Toronto le Colonial Advocate, par William Lyon Mackenzie, le patriote ontarien qui devait donner aux Canadiensfrançais un si chaleureux apnui, pendant les “ troubles ” de 1837. Toronto renfermait alors de trois mille à quatre mille habitants, et la diligence était le seul moyen de communication
avec l'extérieur. Comme les nouvelles locales étaient maigres, le Colonial Adwocate était surtout rempli d'extraits des journaux européens. L'esprit révolutionnaire soufflait sur le vieux continent ; les Bourbons étaient de nouveau détrônés : l'esprit ardent de Mackenzie recevait promptement le contre-coup de ces événements, et son journal en portait l'empreinte à chaque ligne. Ce n'était pas seulement en Europe qu'il y avait des réformes, et des réformes pressantes à accomplir. Dans le haut Canada régnait le “Family Compact”, sans mesure et sans contrôle ; il fallait en détruire l’inique et monstrueuse organisation. C’est à cette œuvre que Lyon Mackenzie se voua corps et âme.
Plus tard on apprenait que le parlement anglais venait d'être dissous par George IV, pour avoir répoussé le b!ll de “ Réforme”, proposé par le ministère. Ce bill de réforme était une mesure à bon droit populaire; aussi l’esprit enthousiaste de Mackenzie éclate-t-il en transports de reconnaissance pour le souverain : “ Le roi George, s'écrie-t-il, s’est acquis, dans les annales de la monarchie anglaise, un nom qui n’est inférieur qu’à celui d'Alfred le Grand... .”
On ne peut s'empêcher de penser aux Améri-
cains appelant le général Grant “le plus grand homme de guerre qui eût existé depuis Jules César. ”
Et quel temps les nouvelles mettaient à parvenir! Un numéro du Colonial Advocate, que nous avons sous les yeux, du 9 novembre, 1830, renferme des dépêches de New-York du 24 octobre, contenant des avis adressés de Londres le 27 septembre précédent, et ces avis étaient extraits de dépêches apportées par un membre de l’ambassade anglaise, parti de Constantinople le 25 août. En tout, dix semaines entre le départ et l'arrivée! Aujourd’hui, une dépêche de Constantinople est délivrée en moins de dix heures dans tous les bureaux de journaux de l'Amérique, et encore faut-il qu’elle attende son tour!
Quand Mackenzie touche à la politique canadienne, c’est à l’emporte-pièce ; il tranche comme un couteau dans les événements et les appréciations. Il faut le voir attaquer de front le “Family Compact”, le tailler, le hacher sans merci! On était aussi virulent dans la presse à cette époque que de nos jours, avec une légère
différence toutefois, oh! une toute petite, c’est que la virulence était sincère et qu’on ne l’appliquait qu'à ceux que l’on croyait la mériter, tandis qu'aujourd'hui....c'est tout le contraire.
La province d'Ontario, si libre et si éclairée aujourd'hui, était alors un pays d'abus comme tant d’autres, et le “Family Compact” n'était pas la seule exploitation tyrannique qu'il fallût détruire. On peut en juger par les lignes suivantes, tirées d’un exposé très vif et appaiemment très juste de la situation : “Le King's College, nouvellement fondé, est fermé aux neuf-dixièmes de Ja population, grâce à ses impositions religieuses. L'absence de contrôle sur les dépenses publiques est la cause de l’état d'infériorité dans lequel est tenu l’enseignement. La Législature a abandonné à l'Exécutif ses droits et ses privi- Jléges l’un après l’autre, en sorte que la déclaration de lord Simcæ, à l'ouverture du pariement de 1792, ‘que le nouvel ordre de choses était établi pour assurer le maintien, l'intégrité et les formes de la constitution britannique”, a été
entièrement anéantie par l'introduction graduelle du gouvernement irresponsable, appuyée par une Chambre vouée à l'oligarchie. La population et les fermiers en général sont d’une ignorance crasse, les instituteurs eux-mêmes sont des ignorants fieftés ; le besoin d'écoles se fait cruellement sentir, l'argent public est parfois détenu, au mépris de toute loi, suivant le caprice des homiues au pouvoir; les crimes augmensent dans une proportion inouïe, en raison même de leur impunité; enfin, toute la province n’est qu’une abominable “ Nrhisky drinking and Sabbath-breaking country.”
Ce tableau, quelque fort en coulées qu'il paraisse, n'a rien d’exagéré pour celui qui a étudié l'esprit, les mœurs, les habitudes et le degré de civilisation de l’époque.