‹ Récits du Labrador [microforme]Chapitre 16 sur 16 · LE MAQUEREAU · texte numérisé non relu

LE MAQUEREAU

Autrefois nous étions riches en maquereau. Il a disparu. Les pêcheurs amérisains l’ont chassé de partout. Nous ne le.

voyons plus pénétrer dans nos baies en troupes immenses. Les parages qu'ils affectionnait sont déserts.

Les planteurs de la côte ont renoncé à le poursuivre, et l’on ne voit plus leurs embarcationslégères armées de longues lignes.

flottantes, maquereller, les jours de calme, et parcourir en tous sens la surface des eaux à peine ridée par les brises chaudes de l'été. |

Où est-il allé ?

Qu'est devenu cet animal exquis, à la chair savoureuse, aux couleurs chatoyantes ? Qui nous ramènera ce poisson idéal, qui fait encore soupirer toutes mes gourmandises ?

Qui nous rendra le maquereau ?

Hélas ! mes regrets sont superflus.

Cependant, il vient de naître une es pérance |

Nous possédons, paraît-il, un commissaire général des pêcheries tout nouveau.

Très versé dans la connaissance des nations sous-marines, dont il a étudié les habitudes, les besoins et les susceptibilités en Angleterre, il ne peut avoir négligé l’aimable membre de la famille des scombéroïdes dont je déplore l’absence, et il va s’efforcer —soyez-en sûr— d’user de ses relations étendues et de ses études pour fléchir la juste colère du maquereau ct le ramener parmi nous. Maïs une fois de retour, il sera vou, peut-être, de protéger avec soin un & iimal aussi susceptible et d'interdire rigoureusement aux goëlettes américaines —trop souvent parées des couleurs des provinces maritimes —de le poursuivre désormais avec toute l’âpreté des anciens jours.

Il eût été parfait, dira-t-on, de commencer par cette sage mesure et je suis convaincu que le député de Gaspé—un maître en fait de pêcheries —partage cette manière de voir, mais il a tort. Il ignore toutes les joies que l’on éprouve à commettre les plus énormes bêtises, surtout quand elles sont à peu près irréparables. Je le plains.

Le maquereau a fait pendant queiques années l’objet d’un commerce des plus fructueux. Ils'en prenait dans le golfe des milliers et des milliers de barils que l’on “dirigeait, pour la majeure partie, vers les ports des Etats-Unis.

La préparation de ces poissons était assez

Le.

facile. On les fendait sur le dos—ainei l'exige le goût américain—à Ja manière du saumon, de la tête à la queue. On les nettoyait ensuite avec le plus grand soin dans de l’eau souvent renouvelée, puis on les salait dans des barils en les superposant régulièrement les uns aux autres. Le point difficile gisait dans cette aernière opération. 11 fallait les saler dans une juste me-

sure, sans trop de parcimonie, mais aussi

sans trop de prodigalité, —le défaut de salure les jaunissant et les poussant à rancir ; l'excès de sel leur donnant une saveur très peu engageante.

Le trap-net ou le trapp-nett,—je ne sais trop comment cela s’écrit—que les pêcheurs de la Méditerranée emploient dspuis des siècles et qu’ils appelles lethonaire, est l’engin destructeur par extellence.

Qu'il soit tendu dans le but de s’emparer du maquereau, de la morue ou du hareng, il importe peu, tout s’y prend. Le saumon, le ouananiche, la truite et le thon s’y introduisent en grand nombre et y meurent, ou ne s’en échappent que tellement blessés que leur perte est assurée sans retour. C’est ainsi que j’ai vu détruire il y a quelques années, aux îles Cawi, une quantité prodigieuse de poisson variés, notamment trente ou quarante thons de forte taille qui s'étaient fourvoyés dans la ‘‘cham

bre de la mort ” à la suite de leurs cousins les maquereaux, et qui périrent tous après une poursuite et une lutte des plus attristantes.

Le maquereau canadien est-il identique au maquereau européen etau maquereau africain ? Je ne sais. Cependant il doit y avoir entre eux des nuances épidermiques “sensibles, car les effets de lumière qui se produisent dans la Méditerranée, par exemple, ne sauraient être les mêmes que ceux que nous observons dans le golfe Saint- Laurent. D'ailleurs, il importe peu que ses couleurs passeaït du vert au bleu ou du bleu au vert. Il est un fait acquis, constant, incontestable, que j’affirme: c’est que, sous toutes les latitudes, il est exquis à La maître d'hôtel, parfait à la sauce blanche et inoubliable à l'huile et au vinaigre.

L est mieux, je pense, de vous dire surle-champ que la science—toujours impitoyable en ses décrets—n’accorde à nos eaux canadiennes qu’une seule des espèces sinombreuses de cet estimable poisson : le maquereau printanier — (scomber vernalis).

Malgre cette allégation respectable, j’ai lieu de croire que nous possédons, au Canada, deux espèces de maquereau, peutêtre trois,

Lorsque je dis deux ou trois espèces, J'entends parler seulement du petit scom-

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bre etnon du thon, que Cuvier appelait thimnus vulgaris, que les Anglais nomment herse mackerel et auquel nos bons habitants de la côte ont appliqué l’épithète de gros maquereau.

À ce propos, laissez-moi vous narrer une anecdote très courte, mais amusante et toute naïve, du moins pour les esprits sans détour comme le mien.

Un de nos gens se mit en frais, un jour, de nous donner une conférence sur les poissons. [Il les connaissait très bien, c'était un vieux pêcheur.

Il nous les décrivit avec cette vérité, cette exactitude que l’on ne peut acquérir que par une pratique intelligente et soutenue.

Il fit passer sous nos yeux successivement tous les poissons du golfe Saint-Laurent.

Il n’en oublia aucun et son exposé durait depuis plus d’une heure lorsqu'il arriva au maquereau, dont il nous fit un portrait aussi vrai qu'attachant.

Il ne lui restait plus qu’à nous parler du thon ; mais il était fatigué et désirait en finir au plus vite. Voici comment il vainquit cette difficulté.

-— Quant au gros maquereau, nous dit-il, si vous désirez le connaître, vous n’avez qu’à aller voir M. X......!

A cette époque, M. X..... avait recuilli une collection ichtyologique très remarqua-

ble, au milieu de laquelle se distinguait un horse mackerel de grande dimension et qui attirait tous les regards. Mon brave pécheur, insoucieux des amphibologies de la langue française, s’était peu préoccupé des incertitudes de son auditoire et avait confondu, sans penser à mal, le possédant avec le possédé.

Après tout, un singe athénien — qui était peut-être un demi-dieu—a bien pris le Pirée pour un homme et l’on peut, sans être trop indulgent, pardonner à un pécheur de la côte d’avoir substitué un moment le thymnus vulgaris de Cuvier à l’Aomo vulgaris de M. de Quatrefages.

Le thon, lui aussi, abondaïit autrefois dans nos parages. Son apparition coïncidait avec celle du maquereau, il a disparu comme lui. Nous ne le voyons plus.

Il aimité le morse, le loup-marin, la baleine, la morue, le flettan. Il a fui des eaux inhospitalières, où il était pourchassé sans merci, sans trève et’sans profit, car les pêcheurs américains qui le capturaient dans leurs trap-net le jetaient au plain ou le donnaient à qui le voulait prendre.

La baleine revient, la morue est revenue et bientôt je l’espère, tous les chers disparus reparaîtront à leur tour. Nous pourrons, comme aux jours heureux d'antan, donner de nouveau à notre Labrador cana-

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ÉCITS DU LABRADOR 143

dien le nom de petite Californie, qu'il méritait à tant de titres il y a douze ou quinze ans. Maïs revenons au maquereau.

Il est essentiellement sociable et— n’en déplaise à ceux qui le connaïssent mal — ses mœurs sont pures.

Les anciens se faisaient un jeu de le voir mourir et d'admirer les changements de couleur que provoquaient sur lui les approches du dernier soupir. Le peuple, surtout, se délectait à ce spectacle, laïssant aux grands les joies plus coûteuses que leur causait l’agonie de la dorade aux écailles d’or.

Les Grecs, qui dressèrent des statues au cerf Actéon, au dindon Maléage et à tous les hommes qui, par leurs aptitudes, méritèrent d’être métosmorphosés en bêtes, négligerent de lui élever un seul monument.

Cette noire ingratitude ne fut point consacrée par la mythologie. Elle ne l’oublia point, et l’on raconte que Merzure, dieu de commerce et des voleurs, empruntait volontiers la forme de ce poisson délicieux, lorsqu'il avait à accomplir quelque mission ausei délicate que secrète, à l'insu de Junon et pour le compte de son époux, le roi des des dieux et de l’Olympe.

HENRY DE PUYJALON.

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