M. JULES CLARETIE
D« Paris à Versailles. — • Meudon et son illustre euré, messire Rabelais. — Le suicide du baron Gros. — Sèvres, Saint-Cloud, Versailles, Asnières, le Mont-Valérien, Suresnes, Viroflay. — La demeure d’un romancier. — Hospitalité de M. Jules Claretie. Son portrait. Son œuvre. Intérêt qu’il porte aux lettres canadiennes. — M. Auguste Maquet. Ses romans. Sa collaboration aux œuvres d’Alexandre Dumas. Comment fut conçu, élaboré le livre des Mousquetaires. — M. Edouard Pailleron, le Monde où l’on s’ennuie et M. Caro. Combien il est imprudent de taquiner l’Académie quand on aspire à briguer ses suffrages. — Une lettre de M. Maquet à l’auteur de l’Intendant Bigot. — Jules Noriac, ses malheurs, sa mort. — Jules Lecomte et le terrible drame de sa jeunesse. — Cruautés et misères de la vie littéraire.
e 27 octobre 1882, M. Jules Claretie, qui rivalise d’amabilité avec M. Marinier pour faire les honneurs de la capitale du monde lettré aux Canadiens de passage à Paris, nous invitait à dîner à Viroflay, M. Chapleau, M. Fabre et moi. C’est dans ce charmant endroit, situé à trois quarts d’heure de chemin de fer de Paris, que M. Claretie passe la belle saison, dans une coquette villa qui lui appartient, vrai nid de poète, enfoui dans la verdure, loin de la foule et du bruit. A quatre heures et demie, nous prenions tous trois le train à la gare Saint-Lazare. Le ravissant pays qui s’étend entre Paris, Versailles et Saint-Germain, sillonné de coteaux en partie ombrés de bosquets et de vergers, dont les éclaircies encadrent de gracieuses maisons de campagne, de riants villages, le tout ondulant à parte de vue, de chaque côté de la Seine, qui, au
fond, se tord, comme pâmée d’aise, ainsi qu’une couleuvre dans les foins verts !
Si l’on prend le chemin de fer de la rive gauche, on passe tout d’abord par Vanves et Meudon ; Meudon où vécut Rabelais, où furent enfantés Pantagruel et Gargantua, et d’où retentit ce formidable éclat de rire dont les échos vibrent encore de par le monde entier ; Meudon où vint si tristement mourir, en 1835, le peintre Gros, l’illustre auteur des Pestiférés de Jaffa, de la Bataille d’Eyiau et de Y Apothéose de sainte Geneviève dans la coupole du Panthéon. Puisque nous sommes en quête de souvenirs, pourquoi ne pas rappeler en quelques mots la fin tragique du grand artiste. « Gros, disait » le Petit Journal du 18 juillet dernier, après l’in- » succès de son tableau Hercule et Diomède, après » les insultes qui lui furent prodiguées, après avoir » été traité de vert de vessie, de teinte neutre, de «vieille momie, ne s’est pas jeté à l’eau comme on » l’a imprimé. Il a suivi le l3ord de la Seine, jus- » qu’en face du Bas-Meudon ; il a piqué sa canne » dans la berge, y a accroché son chapeau, dans » lequel il a placé son mouchoir et sa cravate ; » puis il est entré dans la rivière, s’y est couché » dans deux pieds d’eau à peine, et y a attendu la » mort, la face dans le sable, des deux mains sur sa tête.»
Mais oublions la mort malheureuse de ce pauvre illustre peintre, affolé par une cabale éhontée, pour ne nous plus souvenir que des chefs-d’œuvre dont il a doté l’école française moderne.
Aussi bien, nous voici à Sèvres, riant village d’où sortent ces porcelaines ravissantes, les plus admirés de tous les produits de la céramique européenne. Et voilà Saint-Cloud, avec son parc et sa superbe cascade artificielle et les murs calcinés de son château, brûlé par les Prussiens pendant la guerre de 1870 ; et puis enfin Chaville, Viroflay et Versailles, la splendide résidence du grand roi, maintenant
déserte et silencieuse comme une immense et féerique nécropole.
Si l’on prend le chemin de la rive droite, celui qui doit nous conduire tout à côté de la demeure hospitalière de M. Claretie, l’on traverse successivement : Asnières, qui doit à ses fritures sa modeste célébrité ; Courbevoie et Puteaux, d’où l’on aperçoit le Mont-Valérien, dont la tête menaçante se dresse au-dessus de la campagne comme celle d’un géant couché dans la plaine et se soulevant pour apercevoir de loin l’ennemi. Et nous laissons derrière nous Suresnes, dont le petit vin n’est pas sans mérite, et puis Saint-Cloud et Ville-d’Avray.
Enfin, voici Yiroflay, pas précisément le village, assis un peu au sud, mais l’extrémité nord de la commune où notre hôte a établi sa résidence d’été. M. et Mme Claretie — jeune femme charmante, spirituelle et distinguée comme une Parisienne de bon ton, hospitalière... comme une Canadienne — nous accueillent avec cet empressement, cette cordialité simple et de bonne compagnie qui vous mettent tout de suite à l’aise en vous montrant clairement que vous êtes chez eux les bienvenus.
^ Quoiqu’il ait déjà beaucoup produit, M. Claretie n’est pourtant âgé que de quarante ans à peine, il est d’une taille moyenne et de cette complexion délicate et nerveuse des artistes et des poètes. Il a le teint pâli par le travail des idées, le nez droit et fin ; tandis que la bouche, spirituelle, bienveillante, s’abrite dans une barbe châtaine dont la coupe artistique ajoute à l’expression digne, réfléchie, de la partie supérieure de la figure. ' Le front élevé, l’œil alerte, vous révèlent tout d’abord l’intelligence prime-sautière et la culture constante des productions de l’esprit.
De tous les romanciers en vogue, M. Claretie est l’un des plus goûtés. Monsieur le Ministre, publié il y a deux ans, et le Million, qu’il a fait paraître
cet été, sont venus ajouter encore à sa réputation. Ces deux romans d’analyse entraînants, et dont les caractères ont été choisis dans le monde parisien de la politique et de la finance du jour, sont habilement, finement étudiés. En ce moment, l’on répète, au théâtre du Gymnase, Monsieur le Ministre , transporté à la scène par l’auteur. Cette pièce y sera jouée dans quelque temps, lorsque le nouveau drame de M. Octave Feuillet, Un roman parisien, qui fait courir aujourd’hui tout Paris au Gymnase, aura fourni sa carrière (1).
{ Outre ses romans — il en publie au moins un chaque année — M. Claretie, qui écrit avec une facilité que lui envient ses confrères, donne aussi toutes les semaines, au Temps, une chronique des plus intéressantes sur les lettres et les arts. Aussi a-t-il par devers lui, dans ses cartons, mille et un feuillets remplis de notes les plus curieuses sur l’intimité de la vie littéraire et artistique de notre époque. C’est donc une fête de l’esprit que de le lire, et le plus grand charme de l’entendre, chez lui, vous énumérer tous ces détails, ignorés pour la plupart, et dont nous sommes tous si friands, sur la vie de ces ouvriers de la pensée vers qui se tournent les yeux du monde lettré.
Et nous introduisant dans son cabinet de travail, laboratoire où le chimiste littéraire analyse les passions humaines, M. Claretie nous présenta à un grand vieillard droit comme une lance. A son air martial, à ses moustaches grises coupées en brosse, au ruban rouge qui orne sa boutonnière, je l’avais tout d’abord pris pour un militaire en retraite. Mais quelles ne furent pas ma surprise et mon émotion, lorsque son nom fut prononcé : « Monsieur Auguste Maquet. » J’étais en présence de l’un des
(1) J’écrivais ce qui précède en 1882. Depuis, M. Claretie est devenu directeur de la maison de Molière, le Théâtre Français, et a vu l’Académie française lui ouvrir ses portes.
conteurs les plus amusants de cette glorieuse et féconde époque de 1830, de l’auteur de la belle Gabrielle , de la Maison du Baigneur et du Comte de Lavernie, romans de cape et d’épée des mieux troussés, des plus attrayants ; enfin, du collaborateur aux meilleurs romans d’Alexandre Dumas : les Mousquetaires, Vingt Ans après, le Vicomte de Bragelonne, la Dame de Montsoreau, les Quarante- Cinq, Monte-Christo, etc. Il n’y a pas à considérer longtemps le survivant des deux célèbres collaborateurs, pour remarquer en sa personne beaucoup des dehors de ces types pleins de bravoure, de faconde et de vie que -Dumas et Maquet ont rendus immortels : d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, héros charmeurs qui ont rempli de leurs exploits prodigieux les heures ensoleillées de notre adolescence.
M. Claretie, qui sait si bien faire valoir ses invités les uns aux autres pour le plus grand plaisir de tous, eut bientôt fait d’amener M. Maquet à nous parler de la conception et de l’enfantement des Mousquetaires. — Un jour, nous dit celui-ci, que Dumas allait quitter Marseilles pour revenir à Paris, il demanda à Méry de lui choisir, dans la bibliothèque de la capitale de la Provence, un livre qui lui aidât à abréger les heures du voyage. Méry prit, un peu au hasard, sur le premier rayon à sa portée, un volume qu’il lui tendit en disant : « Voici qui vous amusera, je crois. » C’étaient les Mémoires de d’ Artagnan. En arrivant à Paris, le maître me dit : — Voyez donc un peu, Maquet, si nous ne pourrions pas, à nous deux, tirer de ce bouquin-ci quelque roman d’aventure. Il me paraît qu’il y a là-dedans le sujet d’un bon récit de cap et d’épée. — Je lus le livre tout d’un trait et me mis immédiatement à l’œuvre. J’écrivis les premiers chapitres jusqu’à l’épisode de l’homme de Meung, et puis je m’arrêtai. Dumas lut cela et me dit : —
C’est bien, mais ce n’est là qu’un prologue ; il nous faut maintenant le nœud de l’action, quelque chose de corsé. — Séance tenante, l’affaire des ferrets, qui est le sujet principal des Mousquetaires, fut trouvée. Et nous lâchâmes la bride à notre imagination.
— Mais, fit M. Claretie, les personnages des Mousquetaires ont donc existé en chair et en os ?
— Parbleu ! reprit M. Maquet, vous les retrouvez tous dans les Mémoires de d’ Artagnan, et Athos et Porthos et Aramis. Il n’est pas jusqu’à la figure sombre de Milady qui ne s’y retrouve avec sa flétrissante fleur de lis sur l’épaule. Seulement, il nous fallut charger son caractère. Ainsi, la part que nous lui faisons prendre à l’assassinat du duc de Buckingham, par l’entremise de son fils supposé, Mordaunt, le lugubre épisode du bourreau, etc., pures affaires d’imagination. Maintenant, ne vous semble- t-il pas, messieurs, qu’il a fallu deux tempéraments bien différents pour créer les types si opposés de caractère, de d’Artagnan, d’Athos, de Porthos et d’Aramis, ainsi que ceux de leurs laquais, les sieurs Planchet et Grimaud, Mousqueton et Bazin ? Aussi, la collaboration est tellement évidente dans cette œuvre, que Dumas a voulu que mon nom parût à côté du sien, en tête de la pièce La jeunesse des Mousquetaires.
A ce moment, un nouvel invité fit son apparition dans la pièce où nous nous tenions, joli cabinet de travail dont les fenêtres aux châssis gothiques encadrant des vitraux de couleurs brillantes, laissaient tomber, en les parant de lueurs variées, les rayons du soleil couchant sur un bahut en vieux chêne aux ciselures délicatement fouillées.
— M. Edouard Pailleron, nous dit M. Claretie, en nous présentant au nouveau venu.
Nous avions devant nous l’auteur de la fine comédie le Monde où Von s'ennuie, laquelle, depuis plus d’un an, fait toujours salle comble au Théâtre-
Français. M. Pailleron, âgé d’à peu près quarante ans, est d’une taille moyenne, robuste d’épaules, avec une forte tête et une figure spirituelle qui s’anime à sa parole pénétrante. En sa qualité de candidat à l’Académie, il pose un peu, comme il sied à un futur immortel. 11 a bien manqué son élection une première fois, tenu qu’il était en échec, à ce que l’on prétend, par Caro, le philosophe mystico-mondain, qui n’aurait pu lui pardonner de l’avoir, paraît-il, mis en scène et ridiculisé dans la personne de Bellac, le philosophe à l’eau de senteur du Monde où l'on s’ennuie. On assure pourtant aujourd’hui que M. Pailleron n’en passera pas moins à la prochaine réunion des Quarante, qui fera deux élus de plus contre cent mécontents (1).
Placé à table à côté de M. Maquet, je lui exprimai tout le plaisir que j’avais éprouvé autrefois à la lecture de La belle Gabrielle, où sa résurrection de Chicot — personnage emprunté à La Dame de Montsoreau et aux Quarante-Cinq et peut-être créé par lui-même — est un véritable tour de force.
— Comment ! me dit-il, agréablement surpris, l’on connaît donc rues ouvrages au Canada !
— Mais comme vous voyez, M. Maquet. J’ai même fait venir au pays, il y a quelques années, votre Histoire de la Bastille, dans l’espérance d’y trouver quelque renseignement sur Bigot, l’intendant prévaricateur de la Nouvelle-France au siècle dernier ; triste personnage dont j’ai fait le caractère principal de l’un de mes romans.
Je vous ai dit, n’est-ce pas, repartit M. Claretie, que M. Marmette a écrit plusieuis romans tirés de l’histoire du Canada ?
— Oui, oui; mais, reprit M. Maquet en s’adres¬
sant à moi, il faut me les faire connaître au plus tôt. x
(1) M. Pailleron est aujourd’hui membre de l’Académie française.
Je dus lui promettre de lui envoyer une couple de mes livres ; ce que je fis le lendemain, en lui adressant /’ Intendant Bigot et le Chevalier de Mornac. Quelques jours après, il m’en accusait la réception par la lettre suivante, que je me permets de reproduire ici, encore moins pour ce qu’elle contient d’aimable à mon adresse que pour ce qu’elle exprime d’obligeant à l’égard des Canadiens.
Château de Ste-Mesme, près Dourdan, (Seine et Oise)
Monsieur,
Je suis en retard avec vous, mais vous voudrez bien me pardonner. Je tenais à lire avec toute l’attention qu’il mérite cet ouvrage d’un compatriote, d’autant plus intéressant qu’il est plus loin de nous. J’ai donc lu votre Intendant Bigot, ce roman plein d’action, de bonne couleur locale et partant de sentiments tels qu’on voudrait les trouver dans toutes les pages qu’on est condamné à lire. Votre expression est chaude, énergique et traduit bien vos convictions. Je vous envoie donc mes compliments sincères et je remercie ma bonne fortune qui m’a rapproché un instant de ces Canadiens de la pure race française qui tiennent à la vieille patrie par l’esprit, le cœur et l’âme, indissolublement, malgré le temps, la distance et les mers.
Recevez, monsieur et cher confrère, l’assurance de mes sentiments distingués et dévoués.
A. Maquet.
M. Maquet vient de publier un livre remarquable, — œuvre tout historique, — intitulé: Paris sous Louis XIV. C’est un beau volume, orné de superbes gravures et des plus curieuses sur le vieux Paris. Cet ouvrage, savamment étudié et digne de la réputation de son auteur, devra figurer dans nos bibliothèques.
Mais revenons chez M. Claretie. Le jour même où nous étions invités chez lui, l’on venait d’enterrer Jules Noriac, le spirituel auteur de La Bêtise humaine et du 101e Régiment. La conversation devait naturellement tomber sur lui. Son vrai nom était Cayron. Voici par suite de quelles mal-
heureuses circonstances il dut le changer pour celui de Noriac, d’ailleurs plus sonore et sentant mieux son auteur.
A dix-huit ans, Jules Cayron n’était encore qu’un modeste employé dans une petite maison de commerce de Paris, lorsqu’un jour, son patron lui commanda d’aller retirer le montant d’une facture chez un pharmacien : une trentaine de francs. C’était un samedi soir. Après avoir touché les trente francs, le jeune homme s’en alla chez lui sans retouner chez son patron, dont la boutique était fermée à cette heure. Malheureusement pour lui, le pauvre commis faisait, le lendemain, un dimanche, rencontre d’une petite amie, qui le supplia de la mener promener à la campagne. Lui se laissa tenter, et voilà nos amoureux partis pour Asnières, afin d’aller voir si les fauvettes y chantaient toujours la romance des amours printanières. O la gaie promenade, mais le triste lendemain ! Les trente francs du patron avaient payé les frais de cette école buissonnière. Le pauvre garçon comptait bien sur un parent qu’il avait de par la ville pour rembourser le maître. Mais, méchanceté du sort ! quand l’infortuné se présenta chez ce parent sauveur, celui-ci venait de sortir pour ne rentrer que le soir. Le malheureux employé dut donc retourner chez son patron les mains vides. Pour comble de misère, celui-ci s’était lui-même rendu, le samedi soir, chez son débiteur, et avait pu constater que la somme due avait été payée. A peine aperçut-il le pauvre enfant qu’il la lui réclama. En vain Cayron implora-t-il son indulgence en lui jurant que la somme minime, qu’il s’était laissé entraîné à dépenser inconsidérément, lui serait ponctuellement remise le lendemain matin ; le petit négociant, inflexible et féroce, ne voulut rien entendre, et traduisit immédiatement en police correctionnelle le commis encore plus imprudent que
coupable. Le pauvre enfant fut condamné à trois mois de prison. Ce lui fut une cruelle mais profitable leçon ; car non seulement il sortit de là ce qu’il avait toujours été foncièrement, un honnête homme, mais il poussa toujours, par la suite, la probité jusqu’à la délicatesse la plus ombrageuse. Quand il entra dans l’arêne littéraire — où il y a pour le moins autant de loups que d’agneaux — il lui fallut changer de nom et de Cayron devenir Noriac. Longtemps ce travestissement fit ignorer son infortune ; jusqu’à ce qu’un jour, dans une polémique très acrimonieuse qui intervint entre Noriac et About, celui-ci, qui avait, on ne sait d’où, exhumé le péché de jeunesse de son adversaire, lui jeta brutalement au visage qu’il avait dû changer de nom comme on rejette un habit sale. Ce fut un grand scandale et qui porta à Noriac un coup tel qu’il ne s’en remit jamais.
Il vient de s’éteindre à Paris, après deux ans de la plus terrible agonie, rongé par ce mal affreux qu’on nomme le cancer des fumeurs.
— Ce trait si cruel de la jeunesse de Noriac, nous dit M. Claretie, me rappelle une bien plus terrible aventure arrivée à Jules Lecomte, écrivain distingué de son temps et mort en 1864. Alors qu’il était encore jeune, Lecomte entretenait des relations, par trop intimes, avec la femme de l’un dé ses amis. Poussé un jour par le besoin, il s’oublia jusqu’à contrefaire une signature pour se procurer de l’argent. On n’a jamais su comment, mais le mari trompé, qui ne se doutait que trop de son malheur, eut vent du faux dont Lecomte s’était rendu coupable, acheta à prix d’or cette terrible pièce de conviction, et puis, pour se venger, dénonça le faussaire à la justice. Celui-ci fut condamné et forcé, lui aussi, de passer par la prison. Le châtiment, hélas ! mérité ne lui profita pas moins qu’à ce pauvre Cayron, pourtant moins coupable que Lecomte, qui fut tou-
jours aussi, depuis lors, des plus rigides sur la question d’honnêteté. Ce qui n’empêcha pourtant pas Aurélien Scholl de remettre au grand jour, dans le cours d’une discussion très vive dans la presse, cette tache du passé de son adversaire.
— Je n’étais encore qu’un gamin, à cette époque, ajouta M. Claretie, et je venais de faire mes débuts dans le journalisme. Sans même connaître Lecomte, je pris sa défense. Le lendemain du jour où parut mon article, je reçus de Lecomte une lettre qui me priait de passer chez lui. C’était alors un vieillard. Il m’accueillit les larmes aux yeux, me remercia avec attendrissement d’avoir pris fait et cause pour un inconnu, et me conta sa triste histoire. Quel terrible dénouement de drame, n’est-ce pas ? que cette vengeance raffinée du mari trompé !
Sur les onze heures, nous prenions congé de nos très aimables hôtes. Comme nous revenions, je songeais, à part moi, dans le silence du wagon à peine éclairé, à ces cruautés de la vie artistique et littéraire, qui attire pourtant de si nombreux papillons autour de cette flamme brûlante de la gloire, à laquelle tant de malheureux illuminés vont se roussir les ailes.
Devant nous, dans la vaste plaine, sous le ciel noir, flamboyaient les milliers de lumières de Paris, immense fournaise dans laquelle les passions sont chauffées à blanc, pandémonium où, depuis des siècles, des millions d’hommes se sont tordus en désespérés dans les larmes, le sang ou le feu.
PARIS EN LIESSE