LR RL RE TI SE CHARLES ROUX QT
pour tirer tout de suite — histoire de saluer le pays — une grande course sur le chemin !
Tante Phonsine disait :
— Charles Roux sait que vous êtes arrivés !
Il va venir veiller à soir ! Préparez vos réponses ! Il en a des questions à vous faire sur la lune et les étoiles !
Nous nous rengorgions, car véritablement et pour drôle que la chose nous paraisse aujourd’hui, toi et moi, sœurette, nous étions dans le rang de l’église les représentants autorisés de la science divine et humaine. On nous questionnait sur tout : sur la prédestination et le purgatoire, sur la politique et la guerre du Transvaal, sur la lune et la prévision du temps. Il nous fallait prononcer sur tout et, devant nos décisions, tout le monde s’inclinait !... Comme notre étoile a baissé depuis !
Le plus respectueux, le plus affamé de tous nos disciples était sans contredit Charles Roux. Il arriva ce soir-là, comme tante Phonsine l’avait prédit, avec sa veste de coutil sur le bras et son grand chapeau de paille. Tout de suite il n’eut d’yeux que pour nous !... Au travers de la boucane et des gais propos, Charles, qui ne fumait pas et ne riait jamais, déploya toute une diplomatie cousue de fil blanc pour empêcher la conver-
sation de se maintenir dans les bas-fonds où les veilleux la plaçaient nécessairement. M me fallut parler littérature, moi qui, en ce commencement de juillet ne rêvais que truites et framboises ! Il me fallut parler géométrie, moi qui venais audevant du caprice fou de la nature multiforme et fantasque, au-devant des sinuosités charmantes des chemins des vaches et des ruisseaux dans les bois ! Vraiment, c’est un ennuyeux métier que celui d’oracle, quand on a seize ans !...
De la géométrie à l'astronomie, il n’y à qu’un pas et Charles Roux nous aiguilla prestement du carré de l’hypoténuse sur le carré de Pégase. Il nous fallut donner des chiffres, des chiffres effrayants avec de longues queues de zéros ! Aimé Pâquin écoutait bouche béante et en oubliait d’allumer sa pipe ; l’oncle Dieudonné branlait la tête et crachait bruyamment pour s’éclaircir les idées ; quant à Médée Lavigne, habitué aux manies de son pensionnaire, il souriait d’un air entendu et nous faisait des signes d'intelligence. Grand’mère, elle, les mains sur les genoux, se berçait en silence et une admiration sans mélange pour tant de capacité se lisait dans la pénombre de sa capine.
Charles Roux jouissait visiblement de son triomphe sur tous ces ignares à qui il payait ce
soir-là, et d’un seul coup, leurs moqueries et leur dédain. Pour que cette victoire fût complète et pour nous avoir à lui tout seul il nous emmena presque de force sur la galerie pour lui indiquer les principales constellations.
Te souviens-tu, ma sœur, de la belle soirée qu'il faisait! et comme la multitude des étoiles palpitait, clignotait comme pour nous parler, nous faire entendre son langage mystérieux et lointain?.... Le bois tout proche nous menaçait de son ombre compacte, mais si près de la maison, et gardés par les bons gros yeux lumineux des fenêtres, nous n’avions pas peur ! Nous humions délicieusement la fraîcheur de la nuit pendant que les grillons chantaient dans l’herbe et que Charles Roux, les mains passées sous ses bretelles, attendait impatiemment sa leçon.
Ma sœur, battons notre coulpe et demandons pardon au Maître des étoiles ! Nous avons péché ! Mais aussi nous étions trop compromis pour reculer ! Nous avions pris goût, à la longue, au rôle de Pic de la Mirandole ! Quoi d’étonnant, si, ce soir-là, pour l'instruction de ce malheureux ami, nous avons sur la galerie de grandpère créé de toutes pièces une fantaisiste carte du ciel!... J'ai des remords aujourd’hui, en songeant que Charles Roux à pris tout le reste
de sa vie Altaiïr de l’Aïgle pour Sirius, et Cassiopée pour la Petite-Ourse !.
Quelque chose cependant peut excuser cette improbité scientifique, et, en y pensant bien, je me donne à moi-même une absolution presque entière. C’est la conviction d’avoir laissé tomber dans cette âme blessée l’aumône d’une heure de vraie joie, d’avoir, pour un instant, peuplé de notre amitié ce pauvre cœur désert !...
A journée, une claire journée d'automne, s’achevait dans la fraîcheur. Lentement, la charretée d'avoine remontait le chemin herbeux qui, du bout de la terre,
conduit à la maison. Assis commodément entre
les échelettes, le père Félix Delage jouissait de la sérénité de l’heure et plus encore de la délicieuse fatigue, lot privilégié du travailleur de la terre. |
A ses pieds son fils Basile, la fourche à la main, conduisait le cheval. Comme ils tournaient au coin de la grange, le père s’exclama :
—Regarde, Basile, c’est fait ! François Millette a vendu sa terre !
Et d’une voix altérée, le vieux répéta :
—J] a vendu ! Il a vendu !
Là-bas, de l’autre côté de la route, sur une énorme affiche appliquée contre le ciel bleu, les caractères démesurés de la banale réclame s’ali-
gnaient sur la tôle fraîchement peinte en blanc. Des ouvriers travaillaient encore au pied, reliant la frêle structure à des piquets plantés parmi les verges d’or et les bardanes roussies, à cent pas du chemin où stationnait un camion automobile.
—Ils ont monté ça après-midi, opina Basile.
—Oui ! Et voilà encore une terre qui va tomber en friche. Nous sommes entourés, mon garçon ! L’année dernière, Jean-Baptiste Marcil a vendu la sienne, puis, ça été Pierre Trudeau, puis Joseph Charron ! J'avais toujours eru que François tiendrait.
—Ce sont les enfants, probable ! Ils avaient tous envie de vendre, eux. Les deux jeunes qui sont en ville ont dû décider le père.
La charrette, en titubant, entra dans la grange et, tout en dételant, le père Delage continua :
—Mon pauvre Basile, notre chemin de Chambly s’en va ! Nos belles terres, les meilleures de par ici sont perdues pour l’agriculture ! Il n’y a plus d’agriculture !
Les brancards touchèrent le pontage. Basile s’empara du cheval et entra dans l’étable. D’un pas lassé, le vieux prit du côté de la maison.
Un beau type canadien, ce Félix Delage ! De taille moyenne, avec un léger embonpoint, il
ressemblait aux deux chênes plantés devant sa porte. Visage énergique un peu hâlé, chevelure complète et toute blanche — de la neige sur de l’ivoire — l’on s’étonnait de trouver sous des sourcils d'argent, des yeux bleus d'enfant. Il portait aux lèvres un sourire établi, sourire d enfant aussi, respecté par les tempêtes de soixante-dix années de vie et qui prenait toute sa signification lorsqu'il parlait de cette voix haute et un peu voilée qui lui était propre.
La terre des Delage était l’une des plus anciennes et des plus riches de la région. Elle donnait sur ce vieux chemin qui relie Chambly à Longueuil et rejoint le Saint-Laurent à l'endroit précis où Charles LeMoyne avait bâti sa maison. Cette route célèbre, les vieux l’appellent encore le ‘chemin de Boston ” ; avant l’avènement des chemins de fer, c'était la voie du trafic, la vo’e des invasions aussi ; faire l'historique du Chemin de Chambly serait écrire une bonne moitié de l’histoire économique et militaire du Canada
L'ancêtre des Delage, officier de cavalerie libéré du service, vint sous le régime français prendre une terre à deux milles et demi du village de Longueuil. Il appert que ce Delage était de petite noblesse, et vraiment, ceux qui ont pratiqué le vieux Félix reconnaissaient chez lui une hérédité
évidente, un affinement de langage et de manières peu connu chez nos habitants.
Félix Delage appartenait à cette vieille école de croyants qui ont la sagesse d'accepter la religion — comme la vie elle-même — tout d’une pièce et, sous la chaire de l’église de Longueuil, il n’était pas plus belle famille que la sienne. Mais l’amour de la terre, l'enthousiasme pour la culture, — la vraie culture : intelligente, raisonnée et méthodique, — distinguait surtout cette belle nature d'homme. L’étable octogonale, construite d’après des plans à lui, était une merveille d’ingéniosité, connue de vingt milles à la ronde. Fondateur et président du Cercle agricole, il était depuis trente ans le conseiller, le modèle, l’âme de tous les cultivateurs du Chemin de Chambly.
Et voilà que sur le retour, le vieil agriculteur voyait crouler son beau rêve de rénovation agricole. La folie de la spéculation immobilière, après avoir ravagé l’île de Montréal, débordait à présent sur la rive sud, submergeait les abords du vieux Longueuil et s’avançait dans la campagne. Comme de malsains champignons, surgissaient au milieu des champs les petites cabanes carrées et hideusement badigeonnées des agents d'immeubles. Les affiches disgracieuses se levaient partout de l’herbe, épitaphes monstrueuses d'un immense cimetière, celui de la vieille terre
féconde et fidèle. Successivement les voisins avaient vendu, et Félix Delage ne comptait plus autour de lui que son fils Joseph dont la terre touchait à la sienne au sud, Basile qui cultivait le bien avec lui et son vieil ami François Millette qui venait, le soir, sur la galerie, causer du bon vieux temps. Et celui-là aussi allait lui manquer, s’en aller, trahir la terre et le pacte tacite qui les liait tous deux! Il était venu dimanche cependant, sans parler de rien. La honte, sans doute, lui fermait la bouche! Comme les consciences d'enfant, les conciences de vieillard frémissent sous la faute !
En songeant à ces choses, le père Félix, sans caresser ses petits-enfants, entra dans la grande cuisine où les femmes allaient et venaient et s’écroula dans une berceuse, près de la fenêtre.
—Mes petites filles ! Encore un malheur | François Millette a vendu !
Les trois femmes s’attendaient à cette explosion. Elles se regardèrent sans rien dire.
Nous voilà tout seuls sur le chemin de Chambly jusqu’au troisième mille ! Tout seuls !
Et, cramponné aux bras de sa chaise, le vieillard se prit à pleurer. Les jeunes enfants de Basile, comprenant à la douleur du grand-père qu’il se passait quelque chose, se turent et allèrent
s’asseoir sur le banc derrière la table. Le silence
se fit dans la cuisine. Au bout d’un long moment, Basile entra à son tour et posa sur la table la cruche enveloppée d’un linge blanc. Sans un mot, il pendit à une fiche de bois son grand chapeau de paille et marcha vers la pompe en retroussant ses manches. |
Le père Félix, nerveux, quitta sa chaise et sortit sur le chemin. Le soleil se couchait glorieux dans des nuages pourpres sur lesquels se découpaient nettement la courbe molle du Mont- Royal et le fin clocher de Longueuil. Dans les champs, les grands ormes épars commençaient à régner sur le soir, et leurs rameaux paresseusement agités, lutinaient dans le silence quelque chose d’invisible. Mais pour le vieillard toute cette paix du soir s’abolissait par la provocation de la longue affiche brutalement interposée entre le ciel et lui, et qu’il aurait désormais devant les yeux semaine et dimanche, par tous les temps, par le soleil et par la pluie, narguant sans cesse sa foi profonde et son amour de la terre !
Les ouvriers, leur travail fini, regagnaient le camion qui trépida un instant, puis démarra soudain en soulevant la poussière blanche de la route. Et Félix Delage resta là, appuyé à la barrière, entre les deux massifs de lilas, à regarder le champ profané où couraient encore des frissons de lumière rose.
Alors, une petite voix claire et indécise s’éleva derrière lui :
—Pépére ! venez souper !
Subitement arraché à son rêve et à sa peine,
le vieillard prit le petit Joseph dans ses bras et rentra.
ei ele ae duels) role letlole vis. ele le nue ee Lelalls Je sel ealenete" ss es ee
Les après-midi de dimanche ont une douceur exquise au cœur de l’automne. Ce n’est plus la fournaise de l'été, et la froidure n’est pas encore venue fermer les portes et jeter des châles sur les épaules des femmes. Sur la galerie des Delage on a sorti toutes les berceuses et tous les fauteuils. L’aîné des fils, Joseph, est là avec sa famille. Les enfants jouent à cache-cache sous la tonnelle, courant dans l’herbe et jusque sur le chemin. A un bout de la galerie les femmes causent avec animation, tandis qu’à l’autre extrémité Basile et Joseph encadrent le père et devisent des travaux de l’automne. Les autos se suivent sur la route sans cesse parcourue par de petits nuages de poussière : petites machines portant des familles bourgeoises qui profitent des derniers beaux dimanches ; touring-cars et luxueuses limousines courant à grande allure vers la frontière: défilé monotone, étourdissant, auquel
néanmoins les Delage, comme tous les résidents du Chemin de Chambly sont habi ués.
Tout à coup une lourde machine qui à corné plusieurs fois franchit brusquement la barrière et vient stopper devant la maison. Le chauffeur allume un cigare tandis que deux messieurs descendent de l'arrière. L’un d’eux, gros homme à figure injectée de sang, tend au père Félix venu à leur rencontre une carte d’affaires que celui-ce1 lit distraitement.
— Vous êtes M. Félix Delage ? Je suis Stevenson, agent d'immeubles. J’ai des capitaux considérables à placer sur la Rive Sud. L’on m’a dit que votre terre n’est pas vendue et je viens l’examiner pour vous faire des propositions. Je suis un acheteur sérieux et pourrai vous fournir toutes les recommandations désirables.
— Mon cher monsieur, répondit Félix, quoique votre nom me soit parfaitement inconnu, je veux bien croire que vous êtes un acheteur sérieux, mais je dois vous dire tout de suite que ma terre n’est
pas à vendre.
Stevenson ne parut pas avoir entendu. Allumant un cigare, il poursuivit, en homme habitué à cette entrée en matière :
—Je suis en état de vous accorder les meilleures conditions possible, conditions où le comptant entrera pour une bonne part. Je vous
de mr lt 14 mL ZE