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Le notaire sourit silencieusement.
__Moi, poursuivit Félix, je suis l'enfant de ma terre ! La terre, voyez-vous, messieurs, c’est l'aïeule dont le soin nous est légué par la vie et la mort des autres. Comme les très vieux, elle est sans mouvement et sans défense, mais elle sait encore sourire par toutes ses fleurs, et, au bon matin, pleurer de tous ses brins d'herbe. Elle à un langage mystérieux, mais distinct comme une parole humaine pour qui sait l'écouter. Et tenez, peut-être qu'à cet instant, monsieur Stevenson, vous n’entendez que les cris des oiseaux et le klaxon des autos sur le chemin. Mais pour moi, il s'élève une voix de ces grands champs, de l’herbe courte et des taillis d’aubépine, et cette voix implore ma pitié et me dit : “Je t'ai toujours bien servi ! ne me vends pas!” Voilà pourquoi je vous dis que ma terre vaut plus que tout ce que vous m'offrez |
Stevenson jeta son cigare. Pa psychologie spéciale se trouvait en défaut. Ce type était-il sincère ? Ou bien, avait-on affaire à un rustre plus habile à décrocher la forte somme ? À tout événement, Stevenson se résolut à user du procédé classique de la tentation permanente.
__Eh bien! c’est entendu! je vous offre 830,000, avec $10,000 comptant, le reste payable en quatre versements annuels. C’est:mon der-
nier prix. Quand vous serez décidé, passez chez mon notaire : il a toute autorité. Vous avez ma carte ?
Ils reprirent le chemin de l’auto. Stevenson marchait le premier, les pouces engagés dans les
entournures de son gilet. Le notaire musa un
peu pour se rapprocher du père Félix. Furtivement, il lui prit la main, la serra avec émotion et lui dit tout bas :
—Je vous approuve ! Tenez bon ! Ne cédez pas !
Trois années sont passées, durant lesquelles la mort a travaillé au foyer des Delage. Et la traîtresse a bien choisi ses coups ! C’est d’abord Joseph, l’aîné des fils, qui tombe déchiré par les dents de sa faucheuse. Semaine d’horreur dont on évite de parler à la maison! Et voilà maintenant que Basile, le seul homme valide qui reste, est là, dans la grande chambre, terrassé par la pneumonie, dérivant lentement mais fatalement vers la mort.
Les femmes vont et viennent silencieusement.
Les enfants, groupés autour d’une de leurs tantes, récitent le chapelet. De temps à autre, le vieux se rapproche du malade et lui dit quelques mots,
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de ces mots étrangers, sans rapport avec la situation, les seuls que les grandes douleurs savent trouver.
Le père Delage a bien changé. Un mal inconnu, un mal de vieillard lui étreint le cœur. Il ne travaille plus. C’est à peine s’il peut, à pas lents, se rendre au bout du pacage. Sa vie se restreint, se circonscrit. Elle tend visiblement vers son centre, vers la terre qui l’accueillera bientôt. Et cette dernière douleur va l’achever. Il les repasse toutes, ses douleurs, les anciennes d’abord, pendant que devant le poêle, 1l chauffe ses pieds frileux. Dans un coin de son vieux cœur, toujours tendu de noir, il réveille le souvenir de sa femme à lui, trouvée morte un matin à ses côtés. Il se revoit comme si c'était hier, sortant de la chambre pour annoncer aux enfants qu'ils n’ont plus de mère. Puis, c’est le départ d’'Herménégilde pour la communauté des Frères des Ecoles Chrétiennes. Un an, et la porte de la vieille maison s’ouvre encore pour laisser passer pour toujours Marie-Angèle, qui s’en va revêtir la livrée grise de la Charité. Enfin, c’est l’horrible tragédie de l’été dernier, la faucheuse ensanglantée, la masse de chair meurtrie, sur le grand lit, là-bas !
Maintenant, le dernier fils va le quitter aussi : le prêtre et le médecin, tous deux, ont condamné
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Basile. C’est fini! Ah! Dieu est juste, sans doute ! mais pour nous sa Justice est parfois bien obscure ! Pourquoi semble-t-il s’acharner à ruiner une famille qui l’a toujours servi dans la sincérité de son cœur ?
Le père Félix se lève et sort sur la galerie. L’air est gris, et sur les grands champs déserts tombe, comme à regret, une neige douce et moelleuse. Déjà sur les labours l’angle des mottes s’argente. La terre, elle aussi, meurt, et pour l’un et pour l’autre, le ciel compatissant, tisse un suaire......
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Le printemps est revenu et avec lui la Joie du soleil chaud, les grands coups de sève dans les bourgeons et, au fond de l’herbe, le puissant réveil de la vie |
Le père Delage a encore vieilli. On n’entend plus, dans la maison que le pas menu des femmes et le babil d'Alfred et de Joseph, les orphelins de Basile. Faute de bras, la terre, la bonne terre des Delage, pour la première fois depuis deux cents ans, va rester en friche. Les sillons ouverts par Basile ne seront pas fermés. Les herbes proserites vont prendre leur revanche et bientôt il n’y aura plus sur les beaux champs, au lieu du blé d’or et de l’avoine mouvante, que moutarde, herbe pouilleuse et chicorée.
Une seule solution, douloureuse ! Faire encan du roulant, mettre la terre en vente, s’en aller au village de Longueuil avec les autres, les traîtres | L'épreuve suprême, venue de la main de Dieu !...
C’est ce matin l’adieu définitif. Sur le pignon de pierre grise la rosée pleure sur les tristes mots : “€ Terre à vendre.” Déjà les portes des bâtiments sont cadenassées, les fenêtres condamnées. Après la mort des gens, la mort des choses! Plus de beuglements, plus de gloussements ! Peut-être parce qu'il n’a pas, à son habitude, entendu la voix claironnante des coqs, le soleil reste caché : derrière le lourd écran des nuages. La voiture tout attelée attend devant la porte ; le gros du ménage est parti et demain, un mercenaire quelconque viendra prendre les dernières épaves : quelques chaises, la lampe, le vieux lit des ancêtres, qui, le dernier, sortira de la maison.
Ce départ est une agonie pour le vieux Félix. erre devant la porte, sans but, écoutant une dernière fois le murmure du vent dans le gros saule, pendant que ses filles et les deux enfants ferment les volets. Il porte, ce matin-là, son capot d’étoffe et son feutre noir. Il regarde tout et partout, s’emplit les yeux de la tonnelle où la vigne reverdit, de la vieille meule qui faisait luire les faux et dont personne n’a voulu, de la
grange octogonale, de toutes ces choses qu'il ne reverra plus, qu'il ne veut plus revoir.
La veuve de Basile est déjà dans la voiture.
D'un pas rapide l’homme marche vers le fond de la cour et jette un long regard sur les guérets qui s’en :vont à rang pressés vers Gentilly, sur les deux gros mulons de paille au bout de l’horizon, sur le Bois du Lac d’où émerge le groupe erratique des gros pins noirs.
C’est bien fini ! Il est clos, le rêve simple et tenace de s'identifier au sol natal, de s’enraciner
à lui pour toujours. Et à cette minute, sa vue
s’embrouille, il lui semble voir tous les anciens
Delage accoudés auprès de lui : l’ancêtre, l’offi-
cier de cavalerie dont il a les pistolets et le sabre ;
Jean, l’aïeul, dont le profil courbé et l’éternel tablier de cuir hantent ses souvenirs lointains ; Alexis, le père, qui chantait toujours en revenant des champs la vieille chanson d’amour, sans doute apportée de France sur la selle de l'officier :
“ Dès le matin au point du jour & J'ai entendu chanter l'amour ! ”
Saisi par tous ces revenants, le vieux Delage s'appuie à la clôture et se met à pleurer! Sa forte poitrine se soulève violemment sous les sanglots longtemps contenus, les larmes coulent
abondantes de ses beaux yeux de vieillard.
Autour de lui, les oiseaux chantent follement, la terre insensible sourit, comme elle fait parfois, dans les cimetières, pendant que des enfants voient descendre dans la fosse le corps de leur mère.
Tout à coup, l’homme sentit qu’on le tirait par son habit. Il se retourna. Alfred et Joseph étaient là, en larmes aussi,qui regardaient pleurer leur grand-père. Un moment encore tous trois se turent, puis Alfred, prenant la main du vieil- [AIR dItE
—Pépére ! nous avons quelque chose à te demander ?
—Quoi donc, mes petits enfants ?
—Quand nous serons plus vieux, nous voulons cultiver — comme papa et toi! Pépére, veux-tu ? Ne vends pas la terre !...
Un instant, Félix resta interdit. Les petits l'avaient compris, deviné. Au dernier moment, l’amour de la terre qui est dans le sang des Delage, s’éveillait en eux et parlait ! Le flambeau sur le point de s’éteindre, se rallumait de lui-même à la fine brise venue de dessus les champs, la source tarie se remettait à couler .
Sans prendre la peine d’essuyer des larmes qui ne savaient plus bien ce qu’elles exprimaient,
le vieux, attirant à lui ses deux petits-fils, les
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embrassa silencieusement. Puis, à grands pas, il revint vers la maison, saisit une perche et arracha l'affiche : Terre à vendre, qui disparut avec un bruit sourd dans les hautes tiges d’herbe Saint- Jean !...
Voilà pourquoi il y a, sur le chemin de Chambly, pas très loin de Longueuil, une terre abandonnée... et qui n’est pas à vendre !
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FoTre vieux professeur avait dit en frottant ses lunettes au coin de son mouchoir : ‘ Si vous écoutez bien la leçon, je vous raconterai quelque chose SE Regardant l’horloge, nous rectifiâmes la position, bien décidés à obtenir l’histoire, fallût-il pour cela écouter la leçon ! Entre nos sourcils légèrement froncés, une petite ride se creusa —la ride de l’attention, si drôle et si fugace sur un front jeune !-—et durant une heure Éce nous entendimes parler de monsieur le marquis de Montcalm, de l’infâme Bigot, de la sombre journée des Plaines et des éclairs de gloire de Carillon et de Sainte-Foye. Il atteignit vraiment la haute éloquence ce jour-là, notre cher maître, quand il nous brossa le tableau du dernier soir français à l’Ile Sainte-Hélène, du chevalier de
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Lévis adossé à un orme séculaire, regardant d’un œil atone le brasier rougeoyant où se tordaient les derniers 1ys de France, tandis que tout autour, dans la nuit montante, les vieux grenadiers de Royal-Roussillon pleuraient sur leurs baudriers blancs !
C'était si beau que nous en oubliions presque le récit promis. Mais lorsque, après avoir regardé l'heure et toussé pour s’éclaircir la voix, le narrateur parla d'attaquer certaines propriétés qui découlent du théorème de Pythagore, ce fut un tolle général ! Les grands jouèrent du bec tandis que les plus jeunes mettaient au service de la cause commune, règles, pieds et couvercles de pupitres. Ah! cher frère ! malgré vos cinquante ans bien sonnés et votre rabat blanc — et peut-être à cause de cela! — vous étiez malin tout de même ! Pardessus vos lunettes vous regardiez tout ce chahut d’un air satisfait, et je crois bien — Dieu me pardonne ! — que vous prépariez vos effets !...
Toujours est-il que ce jour-là le divin Pythagore fut renvoyé chez lui, aux calendes grecques, et voici à peu près, moins la couleur et la verve, ce qui nous fut raconté.
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L'ancien curé de Saint-J érôme, le curé Labelle, est certainement l’un des hommes les plus extraordinaires que notre pays ait produits. Un voyageur français n’a-t-il pas osé écrire que les trois choses les plus remarquables du Canada étaient la foi du peuple, les chutes de N iagara et... le curé Labelle!
Le “Roi du Nord ”, comme on se plaisait à l'appeler, était au physique un colosse aux formes un peu brutales mais corrigées par une tête d’idéaliste. Au moral, il alliait une bonté quasi-maternelle qui en faisait une idole, et une force sûre d'elle-même qui en faisait une puissance. On sait quelle fut son œuvre. Il ouvrit à la colonisation canadienne-française la mystérieuse région du Nord, fit dériver de ce côté le flot d’émigration qui menaçait de tarir les veines du pays laurentien, et, comme l’a dit excellemment son pauvre ami Arthur Buies, il a su ébaucher dans les âmes les plus humbles l’image concrète de la patrie, ce sentiment indéfinissable qui les poussait en avant, et qui n’était peut-être que la canalisation de l'instinct m ystérieux d’une mission à remplir sur le sol de l’Amérique.
Or, vers 1872, Saint-Jérôme, qui ne possédait ‘son curé” que depuis quatre ans, était encore dans ses langes. Une centaine de maisons à peu près s’échelonnaient le long de la Rivière du Nord, sur une seule rue. Alors comme aujourd’hui,
d'énormes érables, respectés par les premiers colons, formaient une voûte impénétrable au-dessus des ornières. En remontant un peu, les habitations se distançaient et la rue, continuée par le cordon, venait buter sur la première croupe des Laurentides sans fin. Mais déjà le vaillant apôtre se penchait sur son œuvre, pénétrait ces régions fermées, entrevoyait leurs possibilités futures, et, nuit et jour, sous le vaste front volontaire, se construisait le chemin de fer du Nord, condition de la mise en valeur de cet immense pays.
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C’est la nuit de Noël. Dans la petite église de Saint-Jérôme, la messe de minuit est terminée. Les portes basses dégorgent sur le perron glissant la foule des habitants en capots d’étoffe, des femmes enveloppées de gros châles et des enfants un peu étourdis par l’imprévu de l’heure, de la lumière et des vieux cantiques.
Jacques Maillé avait rangé sa carriole près du banc de neige de l’autre côté du chemin, et, tout en disposant la robe de fourrure, le vieux tirait de sa pipe de profondes bouffées. Tenue sous le bras par un robuste gars d’une vingtaine d’années, une vieille s’avança, un gros livre de messe dans sa main ridée,
—Donnez-moi le livre, la mère, dit le jeune homme, mettez vos mitaines et entortillez-vous bien ! Il fait un fret noir, et la Rivière à-Gagnon, c’est pas chez le voisin !
—Merci bien, mon petit Joseph, et bien des choses chez vous !
La carriole partit au trot allongé de la jument noire qui traversa le pont, tourna à droite, suivit un moment la berge de la rivière, puis s’engagea dans la route des Mille-Isles. Le Collège et le cimetière n’existaient pas encore, et le chemin — simple coupée dans la forêt — montait entre les rangs serrés des conifères sombres.
Cette nuit-là il ne neigeait pas, mais la neige de la veille était partout. Elle palmait de lambeaux d’ouate les doigts étendus des rameaux de sapin, elle atténuait la tristesse des rochers erratiques, elle pavait de marbre les clairières du bois. C’était elle encore la bonne neige blanche qui criait sous la lisse du traîneau, qui naiïssait de l’haleine de la bête et revenait en arrière s’accrocher en étoiles menues sur le châle noir de la vieille.
La pente s’accentua et la jument se mit au pas.
—Comme ça, Jacques, notre curé organise sa grande corvée pour après-demain ?
Oui, Aurélie, et ça m’a l'air qu’il va y avoir gros de monde !
—Et toi ?
—Oh ! moi, je suis vieux, plus vieux que les autres. Mais c’est pour la charité, vois-tu. Il y à tant de pauvre monde à la ville. Tu as entendu qu’on vend le bois de corde douze piastres de ce temps-ci à Montréal. Les pauvres vont mourir de froid, bien sûr ! Et puis, tu comprends, on n’est pas des enfants, on sait bien que le curé va profiter de ca pour avancer son affaire de chemin de fer. C’est un homme ben capable, notre curé, et moi je dis qu’il l'aura, son chemin de fer !
—As-tu du bois de fait ?
—J'ai trois cordes de belle érable à la cabane. J'ai le temps à plein d’en bûcher d’autre avant les sucres. Et puis, continua l’homme après une hésitation, depuis le malheur, je me sens baisser et ce sera peut-être ma dernière charité, Aurélie !
Ce mot de malheur prononcé, un silence peuplé de souvenirs s'installa entre les deux. Jacques regarda les étoiles qui luisaient, ardentes, sur l’étroite laize de velours sombre entre les fûts rigides des épinettes. Aurélie ferma les yeux et revit la scène de cette soirée d’hiver qui avait ruiné leur bonheur familial. Arthur, le fils unique, avait annoncé à son père, entre la soupe et les crêpes, sa volonté d’aller travailler à la ville où l’on gagne gros et où,