‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 2)Chapitre 1 sur 66 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Ceux qui ont lu les Œuvres de Léo Errera n'auront pas manqué d'en remarquer la forme pure et séduisante.

On méconnaît trop souvent l'importance de l'expression dans les écrits scientifiques. Le savant qui veut répandre ses découvertes doit pourtant se faire auteur, se livrer au labeur de la rédaction; et la façon dont il y réussit peut contribuer largement à leur diffusion et à leur succès.

Les écrits scientifiques qui ont subsisté depuis le temps des premiers philosophes grecs ont dû à leur forme une bonne part du prestige qui leur a fait traverser les âges. Ils ont fourni incessamment à l'art d'écrire un matériel de combinaisons verbales inédites sans lesquelles on ne conçoit pas la communication des idées nouvelles qu'ils développèrent.

Les hommes dont les publications ont marqué les acquisitions de l'intelligence et les étapes du savoir ont été, ont dû être, à leur façon, des littérateurs : Aristote, Lucrèce, Galilée, Laplace, Cuvier, Claude

Bernard, Berthelot, Darwin, Spencer, Stuart Mill, pour n*en citer que quelques-uns, en témoignent glorieusement. On est d*accord que les scienceî^ historiques ont fourni, à toutes les littératures, quelquesuns de leurs ouvrages les plus fameux. L'ignorance seule peut faire oublier rimportance de ceux que leur ont donnés les autres sciences <

Le savant t]ui expose sa découverte sans soin et sans ait, dans une langue imprécise, lourde, embarrassée, la sert mah II manque à la pourvoir de sa force de pénétration et d'expansion; il laisse croire qu'il ne Pa pas bien nettement dégagée et aperçue lui-même.

Ce n*est donc pas un avantage négligeable pour rhomme de science d'être un écrivain : il acquiert ainsi un moyen d'action considérable.

Et Léo Errera fut un excellent écrivain.

Mais, si d'autres ouvrages Ton! fait comprendre déjà par tant d*exposés magistraux, tant de et m fc renées animées et colorées, tant de notes et de résumés primesautiers, on ne connaîtrait que bien imparfaitement sa valeur littéraire si on ne lisait point le volume que voici.

Sous ce botaniste et ce professeur se cachait un poète. Sa rare activité intellectuelle ne se confinait pas dans le domaine, bien vaste pourtant, où chacun la voyait s^exercer. 11 en était un autre où il aimait à s'échapper discrètement, comme il l'a dit dans les stances adressées à ce vieux rêveur, hirsute et doux,

appelé Wihl, que Bruxelles connut il y a trente-cin(| ans :

... C'est mon plus grand plaisir Dhcrhoriscr parmi les bois de la pensée !

Tu me pris par la main, et je t'accompagnai,

Dans ces bois où Ton fuit un sentier aligné.

Dans ces bois, loin, bien loin du grand chemin morose !

Bois où tu nous montras l'hyacinthe et la rose.

Bois que de ses flots purs la poésie arrose !

Du temps ainsi perdu, Wihl î c'est du temps gagné !

L'aveu est inattendu de la part de cet admirable ménager du temps, de ce grand laborieux que fut Léo Errera.

C'est que son imagination et sa sensibilité, autant (jue son intelligence, avaient besoin de se répandre. 11 en est résulté une œuvre intime dont ses proches et ses amis eurent seuls connaissance : car sa modestie se faisait scrupule de publier ses vers, ne les laissait lire qu'à des amis choisis; une œuvre pourtant d'une personnalité et d'une saveur rares.

On trouve, en tête d'un de ces carnets où il jetait, presque furtivement, ses inspirations en se promenant, en voyage, dans ses courts instants de loisir, Pavis :

Profane, éloigne-toi ! C'est en vain qu'on se jxjnche Sur moi, pour lancer là des regards indiscrets! Car ce petit cahier est plein de grands secrets : C'est comme un confident où mon àme s'épanche !

in

Grands secrets, ces 'éscapade.s dans les bois de la Poésie! Mais secrets d'une àme charmante et d'un noble esprit, secrets tout à Thonneur de celui qui voulut les garder.

Ce n'est pas sans hésitations, faut-il le dire, <]ue dt\s affections pieuses se si^nt décidées à en publier ijuelques-uns, ont cédé aux exhortations d*amis désireux de taire mieux connaître le cher disparu.

Bien des morceaux, et non des moins intéressants, n'ont cependant ]>as été inclus ilans ce recueil : un poème burlestjue, entre autres, de cinq ou six cents vers, où il s'était diverti à réunir tous les mètres, toutes les coupes de strophes, toutes les combinaisons de rimes usités en français, et qui montrait la rare virtuosité ([u'il avait acquise dans la versification et le jeu qu'il se faisait d'en vaincre toutes les tlifificultés. Mais le sujet : les déboires d'une partie de patinage finissant par un bain glacé, si plaisamment traité qu'il fut, comporte trop de détails personnels, trop d'allusions particulières pour intéresser ceux qui ne furent point les familiers de sa jeunesse.

D'autres ont été omis soit à cause de leur caractère d'intimité, Sf)it jiarce cju'ils ont été pul)liés ailleurs comme la pièce intitulée Venise^ qui a paru dans VAnlholt^ffie de M* Godefroid Kurth.

Il y a de la prose aussi dans les extraits (|u'on va lire. Il y a de la philosophie et de la fantaisie, du sérieux et du plaisant, du sentimental et du gai,

La fantaisie n'étonnera pas ceux qui savent que

l'humoriste n^ést ordinairement tju'un observateur indépendant et personnel.

Aux pièces d'une portée sciLmtiiifpuv, philosophique bu morale cm n*a pas craint iren jnindre d'autres inspirées par cette sensibilité bien équilibrée (jui, chez Léo Errerai, trouvait toujours son ressort dans la saine raison.

J'ai relu d'affilée, avant tl'écrire cette Introduction, toute cette sélection dont je connaissais bien déjà les fragments. Et je suis frappé de la variété de rensemble et de son accent franchement personneL

Lus premiers wrs S4>nt J'un entant.,.

Mais cet enfant était un homme! Il a commencé à écrire ces essais alors qu'il avait à peine ijuinze ans. Pourtant, quelle maturité! Comme déjà chantaient en lui les motifs conducteurs de sa pensée. L'étude et l'expérience ne devaient que consolider ce (lu'il avait puisé ainsi en lui-même.

Voyez comme, en écrivant JVù% il a déjà la vision à la fois mélancolie] ue et consolante du déclin et du renouvellement perpétuel de la vie :

— En moins d'un jour Ces géants des forets sous la neige iilanchîssenl ; Mais, plus heureux que nous» bientoi ils rajeunissent Au printemps : ils Sfmt vieux et jeunes ti>ur k lnur!î

A cet âge cjui est pour îi plupart des hommes Page encore homérique de Théroïsme barbare, Tâge où les

rêves de justice et d'humanité même se traduisent en visions violentes, en coups de force, s'affirment chez lui les instincts pacifistes, l'horreur du sang versé, la foi dans le triomphe des bonnes causes armées de la seule persuasion.

Il a été exalté par la lecture des Châtiments de Hugo, des ïambes de Barbier. Mais il n'en aime pas les tendances vindicatives. Il corrige Barbier avec une sage prudence :

Non, non, ma Liberté, poète, est diliércntel Klle est plus généreuse, elle est plus tolérante...

Elle aime mieux la Paix que la poudre et la cendre; \ côté du Progrès elle marche k grands pas, Klle avance toujours... elle siiit se défendre Et vaincre!... Klle n'attaque pas.

C'est un programme auquel il restera fidèle. Il revise la Marseillaise où il ne peut souffrir le sang qui féconde les sillons. Pourtant, le sentiment démocratique est intense chez lui; il lui a trouvé dès lors une base dans un phénomène physiologique :

Car chez le peuple ainsi que chez la plante La sève vient toujf»urs d'en bas.

A seize ans, il a compris — lisez : Question — que celui qui n'a pas souffert ne peut connaître le bonheur.

Il a découvert ~ lisez : Fmgninii pkUosopkiqm — le néant de nos vanités et le peu de place (jue notre espèce tient dans T Univers.

f] n*attend pas lonj^temps pour affirmer sa doctrine philosophique, son rationalisme combatif et sa logique serrée dans VApehte complainte du métaphysicien et Dieu,

Il a pris rang tout de suite parmi les positivistes, naturellement. Mais ceuxtjui l'ont connu savent qu'en combattant les idées il avait appris déjà à ménager les hommes, à respecter la sincérité, à ne porter ses plus grands coups à ses adversaires qu'avec une courtoisie chevaleresque : car personne ne lut moins que lui capable de colère et de haine

jusqu^ici, on sent encore en lui Tapprenti littéraire <|ui subit rinHuence fatale des formules toutes faites. Mais très rapidetncnt et très tôt Técrivain artiste et original se dégage. Elle date de ses dix-sept ans^ la belle paraphrase du >* ]*lus fort tjue la mort " :

L'hvmen tits Heurs se prépare*.*

Et il a dix-neut ans quand il compose la grave Pensée d'estocade^ cet émouvant acte de foi dans le

Progrès,

Ce qui caractérise Léo Errera, ce qui témoigne de la robuste santé de sa personnalité morale, c'est le remarquable équilibre du sentiment et de la raison : une âme vibrante d'accord avec une intelligence sans faiblesse.

lui, lui donne si agréablement conscience de son rôle protecteur d'homme :

Kt âè$ lurs je bénis lu Nature, à jamais»

Qui fil la nuit terrihlL' %it la femme craintive!

Comme il a bien rendu, dans « Nous étions côte à côte à la même fenêtre >^ cette amertume de» adieux éternels rompant des amours qui n*ont duré cependant (ju'un instant» des amours qui n'ont jamais été mais cjui auraient pu être! Comme il mettait spirituellement encore Gabrietle en garde contre les grands mots des déclarations vaines! Et avec quelle galante élégance il a papillonné pour la belle qui flattait sa dignité doctorale toute neuve en lui offrant une collection de papillons!

Particulièrement originales sont les fantaisies uù il tlit les gaîtés de son travail, où il badine avec la science, où Tétudiant piorheur en tournée d'herborisation^ en besogne d'analyses, en gésine d'examen se révèle proche parent du rapin goguenard. 11 a trouvé là un lyrisme à lui, frais, savoureux, plaisant, plein d*en train :

Cherchons la îritillaire aux teintes de saphir. Cherchons parmi les prés la ^ente fritillaire...

11 est tombé à Teau en cherchant. Et la drôlerie de la mésaventure de jaillir eu strophes chantantes, avec rironique refrain :

Ms {faisaient de la botaDique!

Comme^ tout en faisant de la botanique, on subit bien tout de même le charme vainqueur de la nature!

M C'trst 1c printemps ! » dit le feuilla^L* [ipanoui hors des btîurgeons. * .

Comme elle est vive, débordante, cette impression

printanière !

U faut être un peu chimiste pour apprécier toute l'observation, toute la vérité de la Petite complainte envoyée du laboratoire de Hoppe-Seyler à un ami qui faisait ici de la chimie, sans enthousiasme, et que la perfidie des précipités organiques mortifiait particulièrement; et un peu physiologiste pour comprendre Tallure blagueuse de la Chanson du protoplasme ; mais le comique vivisectionniste de VOde à ht Gremmilie est à la portée de tout le monde.

Il va sans dire que la science n'a pas fourni seulement à Léo Errera des thèmes de plaisanteries poétiques. Souvent sa contemplation cl ai revoyante et informée de la nature lui a inspiré des pièces où Tharmonieuse beauté de la diction pare une profonde pensée, tel le morceau exquis qui commence par ces vers ;

J'étais à mu te notre. Un vent frais et léi^er Faisait frissunner \v feuillage.* ,

L'accord de st>n lyrisme et de son sens critique se révèle curieusement dans l'épître philosophique : Le tombeau de Virgile à Pouzzoles. 11 sait bien que

Virgile ne reposa jamais dans ce tombeau. Est-ce une raison pour se priver du plaisir de croire qu'il y est et de laisser courir là-dessus son imagination? It sera toujours temps d*avertir, en post-scriptum, que c^était pour rire. Que serait la vie sans les illusions!

Et si vous voulez mieux savoir encore comme ce sérieux esprit entendait la plaisanterie, comme il se détendait à Taise dans le badinage, lisez le Sermsnt d'ivrogne en français farci ; Autre ckamon sur le même air; la Bmoliquej d'une allure si leste, avec ses chutes de couplet abrégées; la pièce, envoyée avec un buste de Voltaire, sur la question de savoir si la femme doit être maîtresse chez elle; et Tamusante et alerte lettre sur la recherche d'un logis à Strasbourg, dont Tenjouement le fait si bien connaître,

Dans la partie de prose, on lira avec intérêt d'abord le Troisième Centenaire de P Université de Wurzbourg : un reportage précis» informé, un échantillon d'excellent journalisme; et Taperçu sur l'Université de Bruxelles, où il expose une fois encore sa confiance dans l'action victorieuse de la tolérance et de la pure vérité.

Ses Pensées dominent peut-être toute son œuvre littéraire par leur nouveauté autant que par leur solidité de fond et de tbrme. Est-il nécessaire de rappeler qu'elles condensent le résultat de toutes ses observations, de toute son expérience, qu'elles se justifient par de nombreux travaux publiés ailleurs, qu/elles ont été aussi prudemment élaborées que hardiment formulées?

C'est en elles qu'éclatent la force et la concentration de sa pensée et de son expression. C'est là qu'il rend ridée sensible par les images les plus heureuses et les plus neuves. Je ne cite rien, parce qu'il faudrait tout citer.

Dans ses boutades mêmes qu'on a données comme spécimens encore de la souplesse de son esprit, quelle profondeur souvent :

« Ce serait si beau l'humanité, s'il n'y avait pas les hommes ».

Comme cela coupe les ailes aux rêves trop bleus de l'humanitairerie béate !

Et pourtant, ces hommes sur lesquels il ne se faisait pas trop d'illusions, il les aimait ardemment, avec cette haute indulgence qui saisit les faiblesses et les vices dans leur grande cause : l'ignorance; qui n'y trouve qu'un motif de pitié, une raison d'assistance ; et qui croit inébranlablement à leur amendement par le constant travail de l'intelligence.

Cet observateur studieux, railleur par jeu et par distraction, était un optimiste convaincu. Sans doute, les choses humaines ne vont pas trop bien; il s'y trouve beaucoup à redire et beaucoup à reprendre. Il le voyait assez. Mais (juoi ! Elles peuvent aller mieux, elles iraient mieux certainement, pourvu que chacun y mît un peu de l)onne volonté et cherchât dans Tétude de la vérité la révélation de ce qu'il faut faire, la voie du bien : « Car la pensée est une prière », ainsi qu'il écrivait au vénérable Wilhelm Jordan.

En attendant le mieux, il fallait s'accommoder de ce qu'on avait, se résigner au possible, goûter les agréments et les biens de la vie : les impressions de la nature, la beauté des choses et des êtres, les harmonies auxquelles s'adaptent nos vibrations, l'excitation de l'activité, le bonheur intime du travail, de la tâche accomplie pour le mieux, les satisfactions de la sympathie, les joies de l'affection, les douceurs profondes de l'amour familial. Il fallait éviter tout ce qui pouvait nuire, tout ce qui pouvait semer de la souffrance et du chagrin ; faire son devoir, agir en souriant au lieu de gémir en se croisant les bras. Voilà quel était le fond de sa pensée, le grand ressort de son existence.

Morale chrétienne, dérivant bien de celle des prophètes populaires d'Israël dont l'esprit renaissait en lui avec les visions messianiques du règne final de la justice et de la bonté.

Edmond CATTIER.

Bruxelles, mai looii.

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