‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 2)Chapitre 40 sur 66 · LE TOMBEAU DE VIRGILE · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DE VIRGILE

A POUZZOI.ES *

Depuis deux mois j'avais à répondre à ta lettre, Cher Gaston, et je suis vraiment bien en défaut, Aussi je suis confus autant que Ton peut l'être, Et j'implore humblement mon pardon. Mais il faut Te dire que d'abord la première semaine J'avais un examen à préparer, j'avais A fouiller un chaos d'antiquité romaine.

De logique, de droit public... Si tu savais Comme c'est amusant! — Ensuite, nous nous mimes En voyage, et depuis, j'ai vu Rotterdam fort Plongé dans sa kermesse aux vives pantomimes, La Haye et son grand bois, Scheveningen, Francfort,

• A Gaston CuAssAiGNAt , iH'intrc lran<;îiis.

Nuremberg la caduque aux ruelles peu droites

Oui toujours ont de Tombre en leurs cours tortueux,

Grâce aux vieilles maisons aussi hautes qu'étroites;

La pesante Munich, le Tyrol montueux

Où la vallée humide et très profonde alterne

Avec le pic immense, escarpé, nu, brûlé,

Et la neige brillante avec la roche terne;

Je vis Vérone et la ville au lion ailé,

La ville de Saint-Marc, la ville au labyrinthe

De ponts et de canaux, la ville aux palais gris,

La ville déchue, où tout porte encor l'empreinte

De Tantique grandeur, la ville aux coloris

Estompés par le temps, la ville aux sérénades,

La ville où le palais des Doges apparaît

Près de la place avec ses vastes colonnades,

La ville dont jadis le pavillon errait

Sur tous les océans, Venise la tranquille.

Cette ville qu'on sent, mais qu'on ne décrit pas; —

J'ai vu Bologne... Ancône avançant en presqu'île

Dans la mer; puis, passant l'Italie à grands pas

De Test jusqu'à l'ouest, j'ai vu Naples bâtie

En hémicycle au bord des flots tyrrhéniens,

Torre del Greco tant de fois anéantie

Sous les feux du Volcan, et les champs Phlégréens,

Pouzzoles et Baïa, le Lucrin et l'Avernc

Caprée aux pics aigus, Sorrente, Port ici,

Tous ces pays où chaque ilôt, chacjue caverne,

La grotte que voilà, le gouffre que voici.

Est encor plein d'échos des époques éteintes !

L'antique Pompeï, cet initiateur

Aux secrets des anciens, avec ses sobres teintes;

Près des pays détruits, le géant destructeur,

Qui tour à tour ravage et féconde la terre,

Le Vésuve qui dresse un grand cône isolé

Avec sa lave noire et son jaune cratère.

Sans herbe, sans maison, nu, chauve, désolé!!

Ce n'est donc qu'à présent, cher ami, que je trouve

Un moment pour t'écrire, et malgré maint et maint

Kilomètre qui nous sépare, je te prouve

Me non oblivisci, je te serre la main ! —

Voici deux cyclamens, à la hampe fragile Sur qui la fleur rosée a peine à se tenir; Je les ai cueillis près du tombeau de Virgile Et je te les envoie en pieux souvenir!

C'est donc là, c'est donc là (jue dort le grand poète;

Ce qui fut tant de gloire est là sur ce rocher.

On y reste l'œil fixe et la bouche muette.

Sans qu'on veuille partir, sans qu'on ose approcher!

En bas les flots un peu soulevés de la baie De Naples, roulent sur le gravier pâle et fin Et le long de la côte élégamment courbée, Meurent l'un après Tautre en murmurant leur fin !

En bas c'est Pausilippe avec sa longue grotte, Où seulement deux fois par an le soleil luit, En bas, tirant un char, passe un mulet, qui trotte Quoiqu'il traîne bien vingt personnes après lui.

En haut sur cette roche inhabitée, occulte.

Dans ce coin sinueux comme un lit de torrent. Que dix-neuf siècles ont illustré par leur culte. Surgit le mausolée aussi simple que grand :

Une voûte sans art que couvre un peu de terre, Des niches basses tout autour dans les parois; Et debout sur le sol la stèle solitaire.

Voilà tout ce qu'on trouve entre ces murs étroits !

« Je suis né dans Mantoue et mort dans la Calabre; Naples garde à présent mes restes sépulcraux », Lit-on, gravé sur la pierre qui se délabre; (c J'ai célébré les champs, les prés et les héros. »

Oui, Virgile, c'est là dans la campagne gaie,

Eclairée aux rayons du bel astre vermeil,

Où laboure le bœuf, où Toiselet bégaie.

C'est là que tu devais dormir du grand sommeil.

Près de ta gloire ici toute autre gloire tombe ! Ces lieux sont à toi seul !... qui jamais en douta? Pétrarque et Delavigne avaient près de ta tombe Chacun mis un laurier : le vent les emporta!...

Voici deux cyclamens à la hampe fragile.

Sur qui la fleur rosée a peine à se tenir ; Je les ai cueillis près du tombeau de Virgile, Et je te les envoie en pieux souvenir !

Pieux! Que je suis bête!... Où cet oiseux lyrisme Allait-il bien encor me conduire? Tout beau, La science a brisé devant nos yeux le prisme Qui dans un taudis noir nous fit voir un tombeau.

Les hommes sont des sots et des riens les fourvoient, Ce qui cause Thorreur ou Tadmiration C'est ce qu'ils pensent voir et non pas ce qu'ils voient, L'enthousiasme n'est qu'une convention !...

Si, près de deux mille ans, les aligneurs de strophes De Vaucluse à Paris, de Suède au Maroc Ont, sur ce faux tombeau, braqué leurs apostrophes. Ils n'ont donc encensé rien qu'un morceau de roc; —

Car ce lieu sombre autour duquel l'herbe fourmille, Et que de tous les temps ces messieurs ont chanté, C'était tout bêtement un caveau de famille Avec concession à perpétuité...

Voici deux cyclamens à la hampe fragile Sur qui la fleur rosée a peine à se tenir.

Ils ne viennent donc pas du tombeau de Virgile Mais garde-les comme un amical souvenir!...

VERS D^XLHUM

Ah! ce n'est pas chose commode Ouc de satisfaire à la mode Des albums, par un ou deux vers!

Aussi voit-on les auteurs faire Souvent, pour se tirer d'affaire, Les souhaits les plus à Tenvers.

L'un veut être un insecte frêle.

L'autre, auprès de sa tourterelle \'eut roucouler en tourtereau ; Un autre veut être Léandre Et fendre l'onde d'un bras tendre Pour venir nager vers Héro!

Pour résoudre le gros problème D'accompagner celle qu'il aime Et de suivre partout son sort, Tel veut être sa vie entière, Son gant, son dé... sa jarretière.

(Honni soit qui mal y pense!...) Or,

Ne croyez pas que je souhaite

D'être un pigeon, une alouette,

Un Léandre, un gant... Non, vraiment;

Je voudrais être calligraphe

Pour vous écrire mon paraphe

Au moins un peu lisiblement!!!

En hâte, le 3 janvier 1876.

Madame, vous aimez, dit-on, la poésie...

Eh bien! pour respirer ses parfums d'ambroisie. Pour voir ctinceler ses éclairs radieux, Prenez donc un miroir et regardez vos yeux !

FcvritT 1S7;

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