‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 2)Chapitre 46 sur 66 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

A Versauj.es

Si je fais des vers pour te rendre Grâces de tes bontés pour moi, Chère Cousine, il faut t'en prendre Au Grand Siècle... et surtout à toi :

Aux divinités de Versailles On n'a jamais parlé qu'en vers ! — Près d'un jardin dont les broussailles N'ont pas un seul pli de travers, Où les ifs sont plantés en lignes Et prennent des airs résignés.

C'est le moins que tu te résignes A souffrir des mots alignés...

Que d'ailleurs le Ciel me préserve De parler sur un ton badin Et sans une extrême réservée De ce vénérable jardin !

Certes, un parc anglais a ses charmes;

On y voit pousser au hasard

Les chênes, les bouleaux, les charmes

« Ce désordre n'est pas sans art »,

— Pour citer un auteur antique

Du nom de Nicolas Boileau,

Qui, pourtant, dans l'Art Poétique,

Ne disait pas ça du bouleau,

Ni d'aucun autre arbre quelconque. —

Donc, le parc anglais a son prix.

Mais, pour voir sortir d'une conque Vénus, tandis que, tout surpris, Les dauphins par leurs deux narines Font des jets d'eau, que les Tritons Soufflant dans leurs trompes marines, La célèbrent sur tous les tons.

Et que le vieux papa Neptune, En lorgnant la jeune beauté.

Songe à quelque bonne fortune Avec cette divinité ; Pour voir des vases et des bustes Et des effets... très attendus;

lob

Pour voir des régiments d'arbustes, Bien symétriquement tondus, Dans d'interminables allées Se dresser à la queue leu leu ; Pour voir des bordures réglées Où le rose, le vert, le bleu Alternent en strophes correctes; Pour voir, pour contempler tous ces Combles de l'art des architectes — Il n'est que les jardins français!

De même dans la poésie Le nombre immuable des pieds Rive au cordeau la fantaisie.

Semblables à de vieux troupiers, On voit les syllabes connexes Former le vers — ce régiment — ; Et puis les rimes des deux sexes Se suivre imperturbablement.

Une rime en appelle une autre Que d'avance on prévoit déjà; Ainsi, dans le parc que Le Nôtre Pour Louis XIV arrangea,

Le rose fait pendant au rose,

Les ifs verts riment aux ifs verts...

Les jardins anglais, c'est la prose; Les jardins français sont les vers.

Voilà donc qui me justifie Si pour dire un simple « merci ! », Cousine, je te versifie Ces très méchantes rimes-ci.

M'excuser? Est-ce nécessaire D'ailleurs? Si le ton est moqueur, La reconnaissance est sincère :

Voix de la Muse, voix du cœur!

Et, pour terminer, je n'hésite Nullement à te menacer :

Je suis ravi de ma visite...

Et tout prêt à recommencer.

Tant pis si la chose t'effraie :

Fallait moins bien nous recevoir! - Et là-dessus, Cousine, agrée Mes baivScrs pour tous,

au revoir.

Le i«-r octobre iSSo.

loS

LE 12 OCTOBRE i883

A MoNsiKiR ET Madame Féijx Delhasse, I'OUr leurs Noces o'Or

Or, je dis à ma Muse : — « Écoute un peu, ma vieille. Sors de ton coin. Tu dors depuis Dieu sait combien; Tu vas trop engraisser, il est temps qu'on t'éveille. Viens! Laisse-moi juger de ta mine. — C'est bien : Les mites ne t'ont pas encor toute mangée, Et même ton péplum est à peu près intact.

Rajuste ton chignon, avale une gorgée De nectar et va-t'en sur la route de llaechl!

l^rends le tram : je te pay(î un(* jncmicre classe. Entre discrètement par le grand corridor :

Tu trouveras Monsieur et Madame Delhasse, Dignes et bons vieillards tétant leurs noces d'or.

lOtl

Porte-leur tous nos vœux, chante le douze octobref » — La Muse dit : « Compris ! Des vers alexandrins : Quelque chose à la fois d'élégant et de sobre, Et de vieux sentiments sur de nouveaux refrains ! »

La Muse prit son vol. Elle revint confuse.

— a Pas trouvé! Sûr, ils sont couchés ces pauvres vieux.

Je n'ai vu qu'une dame, ayant — me dit la Muse —

De la jeunesse au cœur, de la douceur aux yeux;

Et puis, un tout jeune homme, actif comme une abeille.

Joyeux comme un pinson, — jambe leste, habit court.

Le feutre mou perché crânement sur Toreille —

Et qui chante, qui rit, qui va, qui vient, qui court. »

Je répondis, jurant par tous les dieux du Pinde : — « Muse, tu ne seras donc jamais qu'une dinde : Mais ce sont là les vieux fêtant leurs noces d'or ! »

Et la Muse n'en est pas revenue encor.

Vivier d'Oye, le 12 octobre i883.

Page 1