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Ceux qui ont lu les (Œuvres de Léo Errera n'auront pas manqué d’en remarquer la forme pure et séduisante. |
On méconnaît trop souvent l'importance de l’expression dans les écrits scientifiques. Le savant qui veut répandre ses découvertes doit pourtant se faire auteur, se livrer au labeur de la rédaction; et la façon dont il y réussit peut contribuer largement à leur diffusion et à leur succès.
Les écrits scientifiques qui ont subsisté depuis le temps des premiers philosophes grecs ont dù à leur forme une bonne part du prestige qui leur a fait traverser les âges. Ils ont fourni incessamment à l’art d'écrire un matériel de combinaisons verbales inédites sans lesquelles on ne conçoit pas la communication des idées nouvelles qu'ils développèrent.
Les hommes dont les publications ont marqué les : acquisitions de l'intelligence et les étapes du savoir ont été, ont dû être, à leur façon, des littérateurs
Æustote, L'ucrèce, Galilée, Laplace, Cuvier,. Claude
Bernard, Berthelot, Darwin, Spencer, Stuart Mill, pour n'en citer que quelques-uns, en témoignent glorieusement. On est d'accord que les sciences historiques ont fourni, à toutes les littératures, quelquesuns de leurs ouvrages les plus fameux. L’ignorance seule peut faire oublier l'importance de ceux que leur ont donnés les autres sciences.
Le savant qui expose sa découverte sans soin et sans art, dans une langue imprécise, lourde, embarrassée, la sert mal. Il manque à la pourvoir de sa force de pénétration et d’expansion; 1l laisse croire qu'il ne l’a pas bien nettement dégagée et aperçue lui-même.
Ce n’est donc pas un avantage négligeable pour l’homme de science d’être un écrivain : il acquiert ainsi un moyen d'action considérable.
Et Léo Errera fut un excellent écrivain.
Mais, si d’autres ouvrages l'ont fait comprendre déjà par tant d’exposés magistraux, tant de conférences animées et colorées, tant de notes et de résumés primesautiers, on ne connaîtrait que bien imparfaitement sa valeur littéraire si on ne lisait point le volume que voici.
Sous ce botaniste et ce professeur se cachait un poète. Sa rare activité intellectuelle ne se confinait pas dans le domaine, bien vaste pourtant, où chacun la voyait s'exercer. Il en était un autre où 1l aimait à s'échapper discrètement, comme il l’a dit dans les
stances adressées à ce vieux rêveur, hirsute et doux,
ET
appelé Wihl, que Bruxelles connut il y a trente-cinq
ans :
… C’est mon plus grand plaisir
D'herboriser parmi les bois de la pensée !
Tu me pris par la main, et je t’accompagnai,
Dans ces bois où l’on fuit un sentier aligné,
Dans ces bois, loin, bien loin du grand chemin morose ! Bois où tu nous montras l’hyacinthe et la rose,
Bois que de ses flots purs la poésie arrose !
Du temps ainsi perdu, Wihl! c'est du temps gagné !
L’aveu est inattendu de la part de cet admirable ménager du temps, de ce grand laborieux que fut Po Érrera.
C’est que son imagination et sa sensibilité, autant que son intelligence, avaient besoin de se répandre. Il en est résulté une œuvre intime dont ses proches et ses amis eurent seuls connaissance : car sa modestie se faisait scrupule de publier ses vers, ne les laissait lire qu’à des amis choisis; une œuvre pourtant d’une personnalité et d’une saveur rares.
Puitrouve, en tête d’un de ces carnets où 1l jetait, presque furtivement, ses inspirations en se promenant,
en voyage, dans ses courts instants de loisir, l'avis
Profane, éloigne-toi ! C’est en vain qu’on se penche Sur moi, pour lancer là des regards indiscrets! Car ce petit cahier est plein de grands secrets :
C'est comme un confident où mon àme s’épanche !
… Grands: secrets, cés ‘éscapades dans les bois de la Poésie! Mais secrets d’une âme charmante et d’un noble esprit, secrets tout à l'honneur de celui qui voulut les garder.
Ce n'est pas sans hésitations, faut-1l le dire, que des affections pieuses se sont décidées à en publier quelques-uns, ont cédé aux exhortations d'amis désireux de faire mieux connaître le cher disparu.
Bien des morceaux, et non des moins intéressants, n'ont cependant pas été inclus dans ce recueil : un poème burlesque, entre autres, de cinq ou six cents vers, où il s'était diverti à réunir tous les mètres, toutes les coupes de strophes, toutes les combinaisons de rimes usités en français, et qui montrait la rare virtuosité qu'il avait acquise dans la versification et le jeu qu’il se faisait d'en vaincre toutes les difficultés. Mais le sujet : les déboires d’une partie de patinage finissant par un bain glacé, si plaisamment traité qu’il fût, comporte trop de détails personnels, trop d’allusions particulières pour intéresser ceux qui ne furent point les familiers de sa jeunesse.
D'autres ont été omis soit à cause de leur caractère d'intimité, soit parce qu’ils ont été publiés ailleurs comme la pièce intitulée Venise, qui a paru dans lPAnthologie de M. Godefroid Kurth.
Il y a de la prose aussi dans les extraits qu’on va lire. [1 y a de la philosophie et de la fantaisie, du sérieux et du plaisant, du sentimental et du gai.
La fantaisié n'étonnera pas ceux qui savent que
l’humoriste n’est ordinairement qu'un observateur indépendant et personnel.
Aux pièces d’une portée scientifique, philosophique ou morale on n’a pas craint d’en joindre d’autres inspirées par cette sensibilité bien équilibrée qui, chez Léo Errera, trouvait toujours son ressort dans la saine raison.
J'ai relu d’affilée, avant d’écriré cette Introduction, toute cette sélection dont je connaissais bien déjà les fragments. Et je suis frappé de la variété de l’ensemble
et de son accent franchement personnel. ° Les premiers vers sont d'un enfant...
Mais cet enfant était un homme! Il a commencé à écrire ces essais alors qu’il avait à peine quinze ans. Pourtant, quelle maturité ! Comme déjà chantaient en lui les motifs conducteurs de sa pensée. L'étude et l'expérience ne devaient que consolider ce qu’il avait puisé ainsi en lui-même.
Voyez comme, en écrivant Ne, 1l a déjà la vision à la fois mélancolique et consolante du déclin et du
renouvellement perpétuel de la vie :
— En moins d’un jour Ces géants des forèts sous la neige blanchissent ; Mais, plus heureux que nous, bientôt ils rajeunissent
Au printemps : ils sont vieux et jeunes tour à tour !!
À cet âge qui est pour la plupart des hommes lâge encore homérique de l’héroïsme barbare, l’âge où les
rêves de justice et d'humanité même se traduisent en visions violentes, en coups de force, s’affirment chez lui les instincts pacifistes, l'horreur du sang versé, la foi dans le triomphe des bonnes causes armées de la seule persuasion.
Il a été exalté par la lecture des Chatiments de Hugo, des lambes de Barbier. Mais 1l n’en aime pas les tendances vindicatives. Il corrige Barbier avec une
sage prudence :
Non, non, ma liberté, poète, est différente !
Elle est. plus généreuse, elle est plus tolérante…
Elle aime mieux la Paix que la poudre et la cendre ; À côté du Progrès elle marche à grands pas, Elle avance toujours... elle sait se défendre
Et vaincre! Elle n'attaque pas.
C’est un programme auquel 1l restera fidèle. Il revise la Marseillaise où 1l ne peut souffrir le sang qui féconde les sillons. Pourtant, le sentiment démocratique est intense chez lui; il lui a trouvé dès lors une base dans un phénomène physiologique :
Car chez le peuple ainsi que chez la plante
La sève vient toujours d'en bas.
À seize ans, 11 a compris — lisez : Question — que
celui qui n’a pas souffert ne peut connaître le bonheur.
Il a découvert — lisez : Fragment philosophique — le néant de nos vanités et le peu de place que notre espèce tient dans l’Univers.
Il n'attend pas longtemps pour affirmer sa doctrine philosophique, son rationalisme combatif et sa logique serrée dans la Petite complainte du métaphysicien et Dieu.
Il a pris rang tout de suite parmi les positivistes, naturellement. Mais ceux qui l’ont connu savent qu’en combattant les idées 1l avait appris déjà à ménager les hommes, à respecter la sincérité, à ne porter ses plus grands coups à ses adversaires qu'avec une courtoisie chevaleresque : car personne ne fut moins que lui capable de colère et de haine.
Jusqu'ici, on sent encore en lui l'apprenti littéraire qui subit l'influence fatale des formules toutes faites. Mais très rapidement et très tôt l'écrivain artiste et original se dégage. Elle date de ses dix-sept ans, la belle paraphrase du « plus fort que la mort » :
L'hymen des fleurs se prépare.
Et 1l a dix-neuf ans quand il compose la grave Pensée d’estacade, cet émouvant acte de foi dans le Progrès.
Ce qui caractérise Léo Errera, ce qui témoigne de la robuste santé de sa personnalité morale, c’est le remarquable équilibre du sentiment et de la raison : une âme vibrante d'accord avec une intelligence sans faiblesse.
Il faut l'avoir connu de près pour savoir avec quelle ferveur 1l s’'adonnait au culte de l’amitié, avec quelle joie 1l accomplissait les devoirs de la reconnaissance.
Il était aimant par inclination. Personne ne se montra plus dévoué à ses amis, plus porté à leur être utile ou agréable chaque fois qu'il le pouvait. Son influence bienfaisante rayonnait sur eux. Ils étaient comme des disciples subissant sa douce et ferme autorité. Il formulait une règle pratique de sa vie, encore, quand 1l écrivait :
«& L’ami doit guider l’ami et non l’encenser; 1l doit » être toujours — comme une seconde conscience — » prêt à lui dire : Ici tu fais bien, là tu fais mal. »
Et la vraie marque de sa supériorité, c’est qu'aucun pédantisme ne se mélait jamais à ses conseils. Sa tutelle affectueuse était faite de séduction. Jamais autorité ne fut plus aimable.
Il se réjouissait si sincèrement du bonheur des autres! Et 1l était siattentif à le leur montrer: Ses vers témoignent assez de cette sympathie empressée. Voyez La Vigne et le Mürier, la pièce dédiée à Ferdinand Gravrand, son professeur de littérature; voyez le compliment si délicat, si affectueux à M. et Mme Delhasse, Pour des Noces d’or; voyez toutes les pièces de circonstance, si ingénieusement et pourtant si spontanément aimables, qu’il adressait à ses proches et à ses amis en toute occasion; voyez le toast Pour des Noces d'argent qu'on ne peut lire sans mélancolie en songeant que le bonheur lui manqua
d'arriver jusqu'aux siennes. Il y rêvait peut-être déjà, en écrivant ces vers d’une cordialité si enjouée, lui qui avait trouvé dans ses affections familiales les sources les plus pures de son bonheur, lui qui a tracé ce petit chef-d'œuvre d’élévation et de tendresse paternelles intitulé : Pour l'album de ma petite Ida.
Et c'était une âme affectueuse que celle qui avait si bien senti, un jour, la tristesse de ce spectacle banal : un ivrogne titubant ramené au logis par son enfant.
On n’est pas poète et sensible sans avoir respiré la grisante douceur des amours qui fleurissent au prin-
temps de la vie :
Il faut cueillir la rose à la saison des roses,
Il faut cueillir l'amour à la saison d'aimer.
PéoRErrera na pas fait mystère du "penchant juvénile et pur qu’il éprouva pour une charmante et respectable ‘ fille, sa camarade Gabrielle, enlevée à l’art musical par une mort cruelle, et dont le charme original et touchant l’avait enveloppé.
Il a eu d’autres flammes encore. Il les a exprimées avec une délicatesse où le sourire de la grace et de la désinvolture italienne s'allie à l’attendrissement de l'émotion germanique, comme si toutes les impulsions de son sang s'étaient harmonisées pour faire de lui un parfait amoureux. Quelle jolie impression virile, par exemple, dans ce sonnet où la terreur de la jeune fille
qui, effarée par la nuit, se serre instinctivement contre
lui, lui donné si agréablement conscience de son rôle
protecteur d'homme
Et dès lors je bénis la Nature, à jamais,
Qui fit la nuit terrible et la femme craintive!
Comme 1l a bien rendu, dans « Nous étions côte à côte à la même fenêtre », cette amertume des adieux éternels rompant des amours qui n’ont duré cependant qu'un instant, des amours qui n’ont jamais été mais qui auraient pu être! Comme 1l mettait spirituellement encore Gabrielle en garde contre les grands mots des déclarations vaines! Et avec quelle galante élégance 1l a papillonné pour la belle qui flattait sa dignité doctorale toute neuve en lui offrant une collection de papillons!
Particulièrement originales sont les fantaisies où 1l dit les gaités de son travail, où il badine avec la science, où l'étudiant piocheur en tournée d’herborisation, en besogne d'analyses, en gésine d'examen se révèle proche parent du rapin goguenard. Il a trouvé là un lyrisme à lui, frais, savoureux, plaisant, plein
d’entrain
Cherchons la fritillaire aux teintes de saphir,
Cherchons parmi les prés la gente fritillaire...
Il est tombé à l’eau en cherchant. Et la drôlerie de la mésaventure de jaillir en strophes chantantes, avec l’ironique refrain :
Is faisaient de la botanique !
Comme, tout en faisant de la botanique, on subit
bien tout de même le charme vainqueur de la nature!
« C'est le printemps ! » dit le feuillage
Epanoui hors des bourgeons...
Comme elle est vive, débordante, cette impression printanière !
Il faut être un peu chimiste pour apprécier toute l'observation, toute la vérité de la Petite complainte envoyée du laboratoire de Hoppe-Seyler à un ami qui faisait 1c1 de la chimie, sans enthousiasme, et que la perfidie des précipités organiques mortifiait particulièrement; et un peu physiologiste pour comprendre l'allure blagueuse de la Chanson du protoplasme ; mais le comique vivisectionniste de l’Ode à la Grenomlle est à la portée de tout le monde.
Il va sans dire que la science n’a pas fourni seulement à Léo Errera des thèmes de plaisanteries poétiques. Souvent sa contemplation clairvoyante et informée de la nature lui a inspiré des pièces où l’harmonieuse beauté de la diction pare une profonde pensée,
tel le morceau exquis qui commence par ces vers :
J'étais à ma fenètre. Un vent frais et léger
Faisait frissonner le feuillage.
L'accord de son lyrisme et de son sens critique se révèle curieusement dans l’épitre philosophique
Le tombeau de Vairoile à Pouzzoles. Il sait bien que
Virgile ne reposa jamais dans ce tombeau. Est-ce une raison pour se priver du plaisir de croire qu'il y est et de laisser courir là-dessus son imagination? Il sera toujours temps d’avertir, en post-scriptum, que c'était pour rire. Que serait la vie sans les illusions!
Et si vous voulez mieux savoir encore comme ce sérieux esprit entendait la plaisanterie, comme 1l se détendait à l’aise dans le badinage, lisez le Serment d’ivragne en français farci; Autre chanson sur le même ar; la Bucolique, d'une allure s1 leste, avec ses chutes de couplet abrégées; la pièce, envoyée avec un buste de Voltaire, sur la question de savoir si la femme doit être maîtresse chez elle; et l’amusante et alerte lettre sur la recherche d’un logis à Strasbourg, dont l’enjouement le fait si bien connaître.
Dans la partie de prose, on lira avec intérêt d’abord le Troisième Centenaire de l’Université de Wurzbourg : un reportage précis, informé, un échantillon d’excellent journalisme; et l’aperçu sur l’Université de Bruxelles, où 1l expose une fois encore sa confiance dans l’action victorieuse de la tolérance et de la pure vérité. |
Ses Pensées dominent peut-être toute son œuvre littéraire par leur nouveauté autant que par leur solidité de fond et de forme. Est-il nécessaire de rappeler qu’elles condensent le résultat de toutes ses observations, de toute son expérience, qu’elles se justifient par de nombreux travaux publiés ailleurs, qu’elles ont été aussi
prudemment élaborées que hardiment formulées ?
C’est en elles qu’éclatent la force et la concentration de sa pensée et de son expression. C’est là qu’il rend l’idée sensible par les images les plus heureuses et les plus neuves. Je ne cite rien, parce qu'il faudrait tout citer.
Dans ses boutades mêmes qu’on a données comme spécimens encore de la souplesse de son esprit, quelle profondeur souvent :
« Ce serait si beau l’humanité, s’il n’y avait pas les hommes ».
Comme cela coupe les ailes aux rêves trop bleus de l’'humanitairerie béate !
Et pourtant, ces hommes sur lesquels 1l ne se faisait pas trop d'illusions, 1l les aimait ardemment, avec cette haute indulgence qui saisit les faiblesses et les vices dans leur grande cause : l'ignorance; qui n’y trouve qu’un motif de pitié, une raison d'assistance ; et qui croit inébranlablement à leur amendement par le constant travail de l'intelligence.
Cet observateur studieux, railleur par jeu et par distraction, était un optimiste convaincu. Sans doute, les choses humaines ne vont pas trop bien; il s’y trouve beaucoup à redire et beaucoup à reprendre. [l le voyait assez. Mais quoi! Elles peuvent aller mieux, elles iraient mieux certainement, pourvu que chacun y mît un peu de bonne volonté et cherchât dans l'étude de la vérité la révélation de ce qu'il faut faire, la voie du bien : « Car la pensée est une prière »,
ainsi qu’il écrivait au vénérable Wilhelm Jordan.
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En attendant le mieux, 1l fallait s’accommoder de ce qu'on avait, se résigner au possible, goûter les agréments et les biens de la vie : les impressions de la nature, la beauté des choses et des êtres, les harmonies auxquelles s'adaptent nos vibrations, l'excitation de l’activité, le bonheur intime du travail, de la tâche accomplie pour le mieux, les satisfactions de la sympathie, les joies de l’affection, les douceurs profondes de l'amour familial. I] fallait éviter tout ce qui pouvait nuire, tout ce qui pouvait semer de la souffrance et du chagrin; faire son devoir, agir en souriant au lieu de gémir en se croisant les bras. Voilà quel était le fond de sa pensée, le grand ressort de son existence.
Morale chrétienne, dérivant bien de celle des prophètes populaires d'Israël dont l’esprit renaissait en lui avec les visions messianiques du règne final de
la justice et de la bonté.
Epmonp CATTIER.
Bruxelles, mai 1908.
XEV