DEUX-DÉCEMBRE
Quatorze ans! Ouatorze ans!... C’est l’Avril de la vie, C’est le premier réveil dans le cœur qui dormait Encor, c’est le moment joyeux où tout convie
À gravir la vie, en riant, jusqu’au sommet!!
Puisses-tu voir la joie être toujours suivie De joie — oui, c’est le vœu qu'un cousin te transmet — Parcourir un chemin qui jamais ne dévie,
Et voir Juillet tenir ce qu’Avril nous promet !
Puisses-tu.. Que faut-1l encor qu’on te souhaite, Dis-moi? Rien ne te manque et rien ne t'inquiète. Je me tais : un discours trop long est un fléau!
Quel est ton vœu qui sur-le-champ ne s’accomplisse, Ô toi le seul objet du Deux-Décembre, Alice Que je n’abhorre point... Au contraire!
Léo.
PHDOMBEAU DE VIRGIEE
A PouzzoLes *
Depuis deux mois j'avais à répondre à ta lettre, Cher Gaston, et je suis Vraiment bien en défaut, Aussi je suis confus autant que l’on peut l’être,
Et j'implore humblement mon pardon. Mais 1l faut Te dire que d’abord la première semaine
J'avais un examen à préparer, j'avais
À fouiller un chaos d’antiquité romaine,
De logique, de droit public... Si tu savais
Comme c’est amusant ! — Ensuite, nous nous mîimes En voyage, et depuis, j'ai vu Rotterdam fort Plongé dans sa kermesse aux vives pantomimes,
La Haye et son grand bois, Scheveningen, Francfort,
# A GASTON CHASSAIGNAC, peintre français
Nuremberg la caduque aux ruelles peu droites
Qui toujours ont de l'ombre en leurs cours tortueux, Grâce aux vieilles maisons aussi hautes qu’étroites; La pesante Munich, le Tyrol montueux
Où la vallée humide et très profonde alterne
Avec le pic immense, escarpé, nu, brülé,
Et la neige brillante avec la roche terne;
Je vis Vérone et la ville au lion ailé,
La ville de Saint-Marc, la ville au labyrinthe
De ponts et de canaux, la ville aux palais gris,
La ville déchue, où tout porte encor l’empreinte De l’antique grandeur, la ville aux coloris Estompés par le temps, la ville aux sérénades,
La ville où le palais des Doges apparaît
Près de la place avec ses vastes colonnades,
La ville dont jadis le pavillon errait
Sur tous les océans, Venise la tranquille,
Cette ville qu’on sent, mais qu’on ne décrit pas; — J'ai vu Bologne... Ancône avançant en presqu'ile Dans la mer; puis, passant l'Italie à grands pas De l’est jusqu’à l’ouest, j'ai vu Naples bâtie
En hémicycle au bord des flots tyrrhéniens,
Torre del Greco tant de fois anéantie
Sous les feux du Volcan, et les champs Phlégréens,
Pouzzoles et Baïa, le Lucrin et l’Averne
Caprée aux pics aigus, Sorrente, Portici,
Tous ces pays où chaque ilot, chaque caverne,
La grotte que voilà, le gouffre que voici,
Est encor plein d’échos des époques éteintes ! P'antique Pompeï, cet initiateur
Aux secrets des anciens, avec ses sobres teintes; Près des pays détruits, le géant destructeur,
Qui tour à tour ravage et féconde la terre,
Le Vésuve qui dresse un grand cône isolé
Avec sa lave noire et son jaune cratère,
Sans herbe, sans maison, nu, chaüve, désolé!!
Ce n’est donc qu’à présent, cher ami, que je trouve Un moment pour t’écrire, et malgré maint et maint Kilomètre qui nous sépare, je te prouve
Me non oblivisci, je te serre la main! —
Voici deux cyclamens, à la hampe fragile Sur qui la fleur rosée a peine à se tenir; Je les ai cueillis près du tombeau de Virgile
Et je te les envoie en pieux souvenir!
C’est donc là, c'est donc là que dort le grand poète; Ce qui fut tant de gloire est là sur ce rocher. On y reste l’œ1l fixe et la bouche muette,
Sans qu'on veuille partir, sans qu’on ose*approcher!
En bas les flots un peu soulevés de la baie De Naples, roulent sur le gravier pale et fin Et le long de la côte élégamment courbée,
Meurent l’un après l’autre en murmurant leur fin!
En bas c’est Pausilippe avec sa longue grotte, Où seulement deux fois par an le soleil luit, En bas, tirant un char, passe un mulet, qui trotte
Quoiqu'il traîne bien vingt personnes après lui.
En haut sur cette roche inhabitée, occulte, Dans ce coin sinueux comme un lit de torrent, Oue dix-neuf siècles ont illustré par leur culte,
Surgit le mausolée aussi simple que grand :
Une voûte sans art que couvre un peu de terre, Des niches basses tout autour dans les parois; Et debout sur le sol la stèle solitaire,
Voilà tout ce qu’on trouve entre ces murs étroits!
« Je suis né dans Mantoue et mort dans la Calabre; à: Naples garde à présent mes restes sépulcraux », Lit-on, gravé sur la pierre qui se délabre;
« J'ai célébré les champs, les prés et les héros. »
Oui, Virgile, c’est là dans la campagne gaie, Eclairée aux rayons du bel astre vermeil, Où laboure le bœuf, où l’oiselet bégaie,
C'est là que tu devais dormir du grand sommeil.
Près de ta gloire 1c1 toute autre gloire tombe! Ces lieux sont à toi seul!... qui jamais en douta ? Pétrarque et Delavigne avaient près de ta tombe
Chacun mis un laurier : le vent les emporta !.…
Voici deux cyclamens à la hampe fragile, Sur qui la fleur rosée a peine à se tenir; Je les ai cueillis près du tombeau de Virgile,
Et je te les envoie en pieux souvenir!
Em ROuE je suis bête: Où cet oiseux lyrisme Allait-1l bien encor me conduire? Tout beau, La science a brisé devant nos yeux le prisme
Qui dans un taudis noir nous fit voir un tombeau.
Les hommes sont des sots et des riens les fourvoient, Ce qui cause l'horreur ou l’admiration C’est ce qu’ils pensent voir et non pas ce qu’ils voient,
L'’enthousiasme n’est qu'une convention !.….
Si, près de deux mille ans, les aligneurs de strophes De Vaucluse à Paris, de Suède au Maroc Ont, sur ce faux tombeau, braqué leurs apostrophes,
Ils n’ont donc encensé rien qu’un morceau de roc; —
Car ce lieu sombre autour duquel l’herbe fourmille, Et que de tous les temps ces messieurs ont chanté, C'était tout bêtement un caveau de famille
Avec concession à perpétuité...
Voici deux cyclamens à la hampe fragile Surqui la tleunrosée a peine ase tenir, Ils ne viennent donc pas du tombeau de Virgile
Mais garde-les comme un amical souvenir!