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De Pontmartin a dit dans son dernier feuilleton que Mallarmé plaît à vingt poseurs et à cinquante
imbéciles. Un peu modifié, ce mot donnerait une bonne définition. Que faut-il pour former une « école nouvelle »? Un oseur, vingt poseurs et cinquante imbéciles.
STYLISTES. — On voit dans les asiles d’aliénés de pauvres folles qui portent dans leurs bras un morceau de bois, en se figurant que c’est un enfant, et qui le soignent, le dorlotent, le caressent avec une tendresse à la fois touchante et ridicule. Eh bien, nos modernes stylistes sont un peu dans ce cas : 1ls affinent et cisèlent leurs phrases, les caressent et les dorlotent, et si vous regardez de près quelles sont les pensées précieuses, objets de tant de soins, vous n’y trouvez que büches sans valeur. Comparez ce que Diderot (tome VI], page 191) dit des jeunes poètes" temps : « Ils veulent chanter, ils ont du gosier; mais, faute de connaissances, ils ne chantent que des fadaises
mélodieuses. »
Janvier 1889.
Re Avis aux jeunes littérateurs qui aiment à se réclamer de Flaubert :
1° Flaubert savait le français.
2° Il savait encore une foule d’autres choses. 3° Il n’était pas pressé.
Le poète reçoit les impressions; c’est la nature qui les lui donne; celui-là, malgré les germes qu’il peut
avoir, reste stérile s’il n’est fécondé par le souffle puissant de celle-ci; et, pour emprunter aux fleurs une comparaison, le poète c’est le style; la nature, c’est le pollen.
Théophile Gautier a dit quelque part * : « O beauté! le plus radieux diadème dont le hasard puisse couronner un front, — tu es admirable et précieuse comme tout ce qui est hors de la portée de l’homme, comme l’azur du firmament, comme l’or de l'étoile, comme le parfum du lys séraphique ! »
Or, l’azur du firmament, Hautefeuille et Chapuis nous l’emprisonnent dans leur tube à ozone; l’or de l'étoile, notre spectroscope nous en révèle les éléments et nous pouvons fabriquer une flamme qui en ait tous les rayons; le parfum du lys séraphique, c’est sans doute quelque éther que les chimistes ne manqueront pas de reproduire par synthèse, s'ils ne l’ont déjà fait.
* à # Le journal, c’est la lecture des gens qui ne lisent pas. Juin 1880.
La grande voix de la presse, qui s'amuse bien
souvent à de bien petites chansons.
La presse est l'avant-garde de l’immortalité,.
* Mademoiselle de Maupin.
NI
Humour — FANTAISIES
Ce serait si beau l'humanité! s’il n’y avait pas les hommes.
L'homme et la femme, ces deux hémièdres inverses
du cristal humanité !
Le 2 août 1870.
On aime à pardonner les défauts que l’on a.
Un livre a du bon, quel que soit l’esprit qui y règne,
SR 2 pourvu qu’il y règne de l'esprit!
Août 1880.
Tartufe qui, prétendant ne songer qu'aux affaires du ciel, is’occupe sans cesse, de “celles delamterre, savez-vous ce que c’est? Eh! parbleu, c’est la célèbre botte d’armes : « Visez dans le haut, tirez dans le bas! »
Au siècle dernier, il suffisait que l’on fût protestant pour que l’on pût vous imputer faussement tous les crimes. Maintenant il faut que l’on soit juif : c’est un progrès.
* *X *X Si la vie n’était pas une si mauvaise plaisanterie,
quelle bonne farce ce serait | Septembre 1880.
*% * * La naissance est un mal mortel dont la vie repré-
sente l’agonie.
Strasboure, décembre 1880.
L'espoir, c’est l’appétit du bonheur.
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Päns/le torrent de la vie parisienne, on ne saït jtmeus ot le lit paisible finit, et où la cascade commence.
À propos d’une personne légère dont on demandait le vrai nom de famille : Bah! elle n’a pas de famille, Ovide a déjà dit d’elle : Drôlesse sine patre creata.
Le roux, c’est du blond dièze.
Si un homme prévenu en vaut deux, un homme prévenant en vaut bien quatre.
Chez les femmes, il n’y a qu'une chose plus laide qu’une poitrine semblable à un dos, c’est un dos semblable à une poitrine.
Le char de la justice... une voiture de grande remise.
Dans le monde 1l y a deux méthodes pour parvenir, celle-des”hardis et celle des timides "Lune Ote-toi de là que je m'y mette. L'autre : Pousse-to1 là que tu m'y hisses.
Pour une femme du monde, un peu d’inconduite la pose, beaucoup d’inconduite la perd.
Les personnes « distinguées »? La distinction consiste surtout à avoir un certain nombre de préjugés que les autres personnes n’ont pas.
Le cœur de la femme est une girouette, jusqu’au jour où surgit une passion qui la domine, qui l’attire irrésistiblement. Cette passion la fixe comme le ferait un aimant puissant qu’on approche d’une aiguille mobile : la girouette est devenue boussole.
Variante : Qu'est-ce que le cœur de la femme? Une girouette que la passion fait boussole,
Août 1870.
Les femmes sont des raquettes dont nous sommes
les volants !
Juillet 1880.
Rien de compromettant comme les compromis.
Juillet 1880.
La vie galante — cette crculating library de l'amour.
Mai 1880.
Le sexe faible? Pas si faible pourtant! Car il tire sa force du faible qu'il inspire au sexe fort.
Certains morceaux de musique sont si tristes qu’ils semblent des symphonies en... saule pleureur !
ES *%X * On n’est jamais mieux à deux que là où 1l n’y a place que pour un |
Les dédicaces, si ce sont des politesses de botanistes, ce sont certainement des impolitesses envers la botanique. |
Que de façons n’y a-t-1l pas de boire une tasse de café? Voyez cet homme pressé qui avale sa demi-tasse à toute vitesse! Il a absorbé du liquide, voilà tout. Apercevezvous cet autre qui, déjà plus raffiné, exige que le café soit chaud, bien chaud : « Si je ne m’y brûle je n’en veux pas!» Celui-là boit une température. — Mais contemplez là-bas le vrai gourmet, qui hume les vapeurs parfumées de sa tasse, l’absorbe par petites gorgées et laisse aller ses pensées au gré de l’alcaloïde? Celui-là, c’est le vrai connaisseur : 1l déguste un arome!
Août 1890.
VIT DESCRIPTIONS ESSAI DE DESCRIPTION SCIENTIFIQUE *. — La journée
avait été chaude. Le temps était calme: le ciePpue C'était le soir du 12 août, en pleine période d'étoiles
* Ces pages ont déjà paru dans Ciel et Terre, 1879.
filantes. La mer, vue de la digue, paraissait admirablement phosphorescente. Cela me donna l’idée d'aller à l’estacade recueillir un peu de cette eau, dont je voulais examiner les animalcules lumineux.
Parvenu au bout de la jetée, j'ai derrière moi les rares lumières de Nieuport-Bains; sous mes pieds et devant moi, la mer étincelante; au-dessus de ma tête, le ciel semé d’étoiles. La Voie Lactée pâle croise en écharpe la demi-sphère constellée. Et, dans le firmament immuable, une étoile filante trace de temps en temps son sillage comme pour rappeler que cette immobilité n’est qu'une apparence et que tous les astres sont emportés sans cesse dans leur course vertigineuse à travers les espaces.
Des infusoires minuscules, plus nombreux que les étoiles, couvrent la surface des flots. Le chenal semble tout pailleté de rayons : chaque vague déferle en une écume de lumière, chaque frémissement de l’eau jette un éclat phosphorescent. C’est une clarté changeante, verdâtre, bleuàtre, blanchâtre, violacée, qui rappelle les reflets chatoyants de certaines pierres ou bien les lueurs vagues de ces sulfures qui dépensent dans l'obscurité les rayons qu’ils ont emmagasinés au soleil. Lorsque le flot vient se briser sur le pilotis de l’estacade, la phosphorescence est souvent assez vive pour éclairer distinctement les objets environnants.
Les Noctiluques qui brillent ainsi ne sont pas grandes comme une tête d’épingle; ce sont des organismes presque sans organes et leur structure est l’une des plus simples qu’on puisse concevoir. Elles se trouvent répandues par milliards dans une mer phosphorescente.
L’antithèse est profonde entre ces deux immensités,
le ciel avec ses étoiles, la mer avec ses infusoires. Là, les rayons de l’infiniment grand; ici, les lueurs "de l’infiniment petit. On dirait deux échos qui se répercutent l’un l’autre, un poème à deux voix dont les strophes sont tour à tour chantées par les astres et scandées par les vagues.
Mais il y a aussi des traits communs. De part et d’autre, les nombres immenses; de part et d'autre, le mouvement, la lumière. Les Nébuleuses et la Voie Lactée ne sont-elles pas comme des nuées de mondes protozoaires, des embryons de systèmes, des rudiments d'étoiles, comparables à ce fourmillement d’infusoires lumineux, qui sont, aux yeux du transformiste, des rudiments d'organismes.
Ce spectacle resplendissant reste gravé dans l’esprit, ineffaçable. Une seule chose dans la nature entière surpasse encore en grandeur le ciel étoilé et la mer phosphorescente : c’est le Soleil, l’astre bienfaisant, source de toutes nos énergies, dont le premier rayon fait aussitôt pâlir les clartés de la mer et les étoiles
du ciel...
Nieuport, le 12 août 187o.
TORRENT DANS LE TYROL. — Avez-vous jamais vu ces torrents des montagnes, comme on en rencontre sans cesse dans le Tyrol? Leur pente est forte, leur marche rapide, leur courant impétueux. Ils se frayent partout un chemin, et tout doit leur céder, de gré ou de force. Ils arrosent d’une onde bienfaisante l’herbe qui leur livre passage et renversent, furieux, le roc qui veut leur résister. N’en est-il pas ainsi, dans l'humanité,
des idées progressives et progressistes ? C’est ce qu’a déjà dit d’elle un Souverain qui savait mieux exprimer qu'appliquer cette vérité : « Servez-les, elles vous soutiennent, résistez-leur, elles vous renversent. » Mais le Torrent offre encore avec le Progrès une autre ressemblance, qui n’est pas moins instructive. Lorsqu'il franchit un espace rocailleux et difficile, dans les parties critiques de sa course, on voit souvent l’eau, brusquement arrêtée par les grosses pierres, rejaillir en arrière, bruyante, écumeuse, formant des vagues qui déferlent en sens inverse de sa marche. Il semble, à ces endroits, que les flots retournent vers leur source, si l’on ne regarde que la surface. En réalité 1l n’en est rien : faites quelques pas en avant, vous retrouverez le Torrent dans une période de calme et vous pourrez vous convaincre qu'il n’a pas changé de direction; le courant qui se dirige en avant a vaincu les vagues réactionnaires et sort de la lutte plus rapide, plus majestueux, plus irrésistible que jamais !
Le 6 septembre 1877.
DANS LES ALPES. — Lever de solel. — Les grands pics neigeux, l’un après l’autre, suivant l’ordre de leurs hauteurs, jettent d’abord au soleil levant leur échonde lumière, et tant de notes 'roses. éparses de plus en plus nombreuses, s'unissent en une grandiose symphonie. Puis, peu à peu, cette clameur de rayons gagne toutes les crêtes, réveille le versant des montagnes, se répercute le long de leurs flancs et se propage, en s’affaiblissant, jusque dans l’ombre grise des vallées.
Ainsi, toute vérité nouvelle n'’éclaire d’abord que l'élite des sommets, et ce n’est que lentement qu’elle arrive à projeter ses lueurs jusque dans les masses profondes et obscures.
Brienzer Rothornkulm, le 18 août 1808.
DÉSERT ALPIN. — Non loin de Pontresina, près du lac Pischa, à 2,780 mètres d'altitude, j'ai ressenti l’une des impressions de désolation les plus profondes que la nature m'ait jamais fait éprouver. Malgré le voisinage du Val de Fain, renommé pour la richesse de sa flore, la dépression de terrain où se trouve ce petit lac, contiguë au col de l’Albris, est déserte, morne, attristante. Autour du lac encore gelé au cœur de l’été, on n’aperçoit que de larges plaques de neige et la roche schisteuse qui s’effeuille, s’effrite et se brise en des tas de fragments anguleux sur lesquels ne pousse rien de visible : à perte de vue, ni une Phanérogame, n1 une Mousse, ni même un lichen. Aucun sentier tracé, aucune tache quelconque de végétation verte ou brune ou grise...
Août 1890.
Rien n'est plus frappant lorsque l’on voyage en Grèce, que la diversité merveilleuse offerte par la contrée en des points peu distants. À Delphes, séjour d’Apollon pythien et de la Pythie, Le cadre est sombre et tragique; il est grandiose à Mycènes qui domine la large et fertile plaine de l’Argolide, environnée des rangées pressées de montagnes; il est riant à Olympie, où le temple du Zeus olympien adoré par tous les
Grecs, et les jeux qui les réunissaient, s'harmonisent avec la vallée de l’Alphée et du Kladeios, et les collines aux douces lignes où l’œ1l se repose de toutes parts.
Athènes, avril 1902.
LEVER DE SOLEIL. — Jl n’est pas six heures. Il ne fait plusinuit, mais il ne fait pas encore plein jour. La lune découpe son mince croissant sur le ciel, et Vénus, étoile du matin, y brille encore avec éclat. Une aube indécise flotte près de l’horizon, du côté de l'Orient...
Puis, une teinte rose violacé apparait assez haut dans le ciel, premier reflet du soleil invisible et, par contraste, la blancheur étalée vers l'horizon prend un ton jaune verdâtre. Taormina, perchée sur son rocher, cphhioutenvironnée des monts dela côte, qu'on aperçoit jusqu’à l’Etna; et elle domine à pic la mer.
La mer est calme, et vient lécher en murmurant les galets de la plage.
Les rochers tout proches sont encore plongés dans l'ombre, aucun détail ne s’y dessine, leurs crêtes seules se découpent en noir sur le bleu profond du iellde l'Occident; tandis que le pâle Etna, un peu plus distant, vers le sud, est baigné dans un brouillard léger, et ne se détache que vaguement sur le fond, comme un voile sur une brume... À mes pieds, les contours de la côte s’aperçoivent sans peine, mais 1ls s’estompent dans la brume à peu de distance.
La clarté devient plus précise. Par-dessus une bande grise à l’horizon même, on voit plus nette-
ment s'étager la bande jaunâtre et la violacée, qui s’élargit, monte de plus en plus et se fond avec le œiel ambiant.
Le jaune devient plus vif, plus chaud, plus orange; le violet se fond toujours davantage avec l’azur du zénith.
Il fait tout à fait clair. Vers l’orient, la surface de la mer, terne jusqu'ici, s’illumine d’une vaste tache argentée.
Voici le soleil. Masqué par les nuages gris de l'horizon, son disque est d’abord rose, puis rouge, comme du fer chauffé, puis jaune, puis blanc comme du métal ep fusion. Mais ses contours sont très 1rréguliers et changent de seconde en seconde, symétriquement, par l'effet de la réfraction à travers les bandes régulièrement étagées des nuages.
Le soleil a d’abord tout en haut un petit mamelon comme un citron; le mamelon s’élargit en une sorte de terrasse; et, enfin, quand le bas du disque est arrivé au niveau où le sommet était tantôt, c’est au bas que se trouve le mamelon de plus en plus étroit.
Après un quart d'heure, l'éclat du soleil est tel qu'il faut renoncer à le regarder à l’œ1l nu.
Déjà, le sommet de l’Etna est en pleine lumière et la clarté, de plus en plus triomphante, accuse peu à peu tous les détails du paysage.
Taormina, le 17 octobre 1903.