VI. Plantes à alcaloïde
Ce ([ui frappe tout d'aliord, c'est (]ue les moyens délensits ne sont pas aussi efficaces qu'on pourrait le croire. Beaucoup de plantes restent exposées à la voracité du bétail malgré leurs épines et leurs substances amères ou vénéneuses. Ces particularités n'en sont pas moins utiles, car lors même cju'elles n'écartent pas tous les ennemis, il est probable (ju'elles en diminuent toujours sensiblement le nombre.
Une seconde remar(]U(^ intéressante, c'est (]ue les alcaloïdes sont particuliércnKMit précieux comme agents de protection. Plus de la moitié des j^lantes (jui en renferment sont absolument à l'abri de la dent des (juadrupèdes. Il v a lieu de s'étonner (]ue luiit espèces à alcaloïde soient cependant recherchées jiar les bestiaux; d'autant plus cjue trois d'entre elles sont positi- \ement vénéneuses. Mais l'une des trois (Cy/isiis) ne renferme dans ses feuilles (jue des traces d'alcaloïde;
UN ORDKK DI'. RFXMKRCHES TROP NKGLICxK 3o5
quant aux autres, on doit donc admettre, soit que les bestiaux jouissent vis-à-vis d'elles d'une certaine immunité, soit cju'ils n'aient pas encore appris suffisamment à éviter ces plantes. Il semble que ce dernier cas se présente pour l'Il' {Taxas), dont les Solipèdes sont, paraît-il, assez friands et qui occasionne chez eux des accidents sérieux (i).
Il est assez piquant de songer qu'en entourant nos propriétés de murailles ou de grilles armées de pointes, en répandant de l'eau tout autour de nos plantes de serre pour les soustraire aux atteintes des Limaces, en camphrant nos meubles ou en empoisonnant nos herbiers pour éloigner les Insectes — nous ne sommes, après tout, (jue les imitateurs inconscients des plantes et nous ne faisons {|ue réinventer ce (pi'elles praticjuaient depuis des milliers d'années, avant même que l'Homme existât!
Cette ébauche rapide suffit, cro yons-nous, à montrer que le genre de recherches cpie nous préconisons fournira la soluti.on d'une foule de questions biologiques intéressantes. Et pour fixer les idées, voici les points que nous voudrions recommander plus spécialement à l'attention de nos confrères.
T. Pourquoi les amateurs de phanérogamic ne s'habitueraient-ils pas dans leurs excursions à noter avec soin les plantes (pie les bestiaux, les chenilles et d'autres animaux recherchent, évitent ou dédaignent, comme cela a été expliqué plus haut (pp. 3oo-3oi)?
(l) RODET, Op. Cit., p. 766.
3o6 ŒTJVRES Di: BOTANIQUr: GÉNÉRALE
Ouand nous aurons ces (locuments pour la plupart des espèces de notre flore, Fintcrprétation des structures défensives cessera d'être faite de simples j^robabilités et s'appuiera sur une base solide.
2. Les botanistes ne devraient pas être les seuls à se livrer à ce ^enre d'observations. Nous avons dit, en effet, cju'à coté des adaptations protectrices des plantes, il v a à considérer les contre-adaptations agressives des animaux. Les zoologistes trouveront là un champ d'études presque vierge. Pourvu qu'ils aient (juelques notions de botanique, ils découvriront, nous en sommes convaincu, dans la structure et dans les mo'urs des quadrupèdes, des Oiseaux, des Insectes, des Limaces même, des traits ([ui ont passé inaperçus et qui permettent à ces êtres de vaincre les résistances des végétaux dont ils se nourrissent, d'en déchirer les carapaces, d'en braver les épines, d'en supporter les poisons. \(His connaîtrons alors dans ses détails la lutte qui se poursuit sans relâche entre les herbivores et les herbes, et nous pourrons nous rendre un compte exact des stratagèmes variés — s'il est permis de les appeler ainsi — que ces ennemis héréditaires emploient, les uns pour rattacjue, les autres pour la défense.
Le savant Président de la Société entomologie] ue de Belgique, M. Pkeudhomme de Borke, reprochait récemment aux entomologistes de ne pas s'en(]uérir assez des plantes sur lesquelles ils rencontrent les Insectes (r). L'étude parallèle de l'entomologie et de la botani(]ue (ju'il réclame avec raison, sera suitout fructueuse si on s'attache non seulement à constater les caractères biologicjues des Plantes et des Insectes,
(il Comptes raidiis delà Société eiitumoloi^itiHC de Ueli^ùjiie, jo dctembre i885.
UN ORDRE DE RFXHERCHES TROP NÉGLIGÉ ?,Oj
mais encore à les expliquer par les actions et les réactions incessantes des uns sur les autres.
3. Aux mycologues, nous conseillerions d'examiner jusqu'à (]uel point les Champignons amers ou poivrés ou vénéneux réussissent à se soustraire aux dévastations des Insectes, des Limaces, etc. Et ici encore, on trouvera sans doute, comme contre-adaptation, des immunités remarquables chez certains Animaux (i).
4. On sait que les graines sont disséminées au loin par plusieurs procédés. Les unes sont projetées par la plante même à une certaine distance, d'autres sont entraînées par le vent, d'autres s'accrochent aux poils des quadrupèdes et voyagent avec eux, d'autres encore, qui sont résistantes mais entourées d'une pulpe savoureuse, sont mangées par les animaux, se retrouvent intactes dans leurs déjections et sont ainsi munies, au moment de la germination, d'un engrais naturel. PîiLDERRAND a tait remarquer (2) qu'il n'y a pas de gaspillage dans ces mécanismes de dissémination : chaque graine n'en possède généralement qu'un seul. Et cela se conçoit, car il suffit à la plante que sa dissémination soit assurée d'une ou d'autre manière. Lorsqu'il s'agit de ses movens de défense, les conditions sont tout autres pour elle. Ses ennemis sont nombreux et divers, et ce n'est souvent pas trop de plusieurs cuirasses à leur opposer (3). Les poils raides des Borraginées, par exemple, protègent d'une façon effi.cace contre quelques animaux, tels que les Limaces, mais non pas contre le bétail, comme on a pu le voir par nos listes. Aussi, plusieurs espèces [Echiiiin, CvJio-
[[i) Sur les Insectes parasites des Champii^nnns charnus, voir Lkveillk dans le Dictionnaire universel d'histoire naturelle de d'Orhigny, IX, 280.]
(2) Die Verbreitungsmittel der Pflanzeii, 1873, ]). 114.
(3) Cf. au sujet des fleurs, Kekner, loc. cit., p. 2o3.
3o8 ŒrvRi:s m-: hoiamot r. f;HXÉR.\i.r.
o/ossiim...) paraissent-elles cherclicr dans la production d'un alcaloïde (i) un supplénicnl de protection. Les cas de ce orenrc sont litHiuents {Bcrhcns, Rhiiniiiiis aitluuina, llcx, .IcJullcu M i/Ic/d/iiini, Lcictiicn virosii, / IiDHii/iis. UippDpJuii's, Jiinipcnts, etc.).
11 \- aura donc lieu d'ctudici" les caraclrics défensils (jui marchent cnseml^le et ceux (|ui s'excluent i^énéralement. Peut-ctre parviendra-t-on à établir ainsi (|ue tel caractère (garantit surtout de tel groupe d'animaux, tel autre de tel autre. Ce sera une sorte de prophylactique comparée (2). Dès à présent, il semble dans bien des cas {]ue les principes amers et les alcaloïdes éloignent plut()t les Alammifères cpic les Oiseaux; tandis (]ue le contraire aurait lieu pour les huiles essentielles.
5. Les plantes (pie nous avons nommées immctiijufs sont dignes aussi d'une étude spéciale. Ki'NTZE (3! et LuBHocK (4) y <'nt déjà tait allusion (3).
Le Lainuiui cilbuin cpii ressemble à r()rtie est évité par le bétail ; mais la Campanule à ieuilles d'Ortie (C, iirticat'Jolia), (pii lui resseml)le également, est recherchée (6). Le LiiKinci viili^ans (.\u\ imite une Luphorbc est détlaigné; mais il est lui-même àcrc et amer. Li 1;- HOCK suppose (jue le Lathvriis Nissolia passe inaperçu, Sfrâce à sa ressemblance avec les Graminées environliantes; cjue le Malncuria iiioiioni (\^t peut-être protégé \rdv sa similitude a\"ec It^ M. Cliciiiunuillci ; mais cela n'est pas prouvé. Il leste donc à déterminer juscju'à
\^i) S'il faut on croiro Hiciiiifim ot I.nos. cito ilans Huskmann rt Hii.<".ek, p. 1145.
[(2j Sur l'action dos poisons sur los (iastn>])n(los l'iihm'nos, voir ^■l■N(i, Escargot, pp. c>S et siii\antos, (pii donne In biMiooraphio.J
(3) I.oc. cit., p. M>.
(4) Luc. cit., p. 127.
[(5) Sur un .^rum qui imito étonnamment le Serpent Cot)ra, voir Jfsr, Jahresberichte, 1877, p. 754, n" 40.] (fi) Lecoq, Op. cit., )). 'oy.
l'N oiîDRK Di: i>:i:("i[i:i<ciii;s i Kt)i' xÉci.Kii': 3oq
quel point ces ressemblances peuvent s'expliquer comme moyens de protection et si les animaux s'y laissent prendre. Pour l'Ortie blanche, il est certain (jue la plupart des enfants la craignent et à ce titre elle mérite bien l'épithète de matamore ou de croquemitaine, si l'on aime mieux. Kt comme l'Ortie véritable, aussi bien que le Lamiuiii album sont par excellence des plantes qui accompa£;nent les habitations humaines, il ne serait pas si absurde d'admettre que les poils urticants de Tune et la ressemblance de l'autre soient surtout des adaptations défensives contre les atteintes de l'Homme.
6. Enfin on pourra comparer pour chaque plante son mode de protection avec son mode de dissémination. Il est à prévoir, par exemple, que les plantes complètement dédaignées des animaux à cause des substances désagréables ou toxi(]ues qu'elles contiennent, n'auront pas de fruits charnus, puisque ces fruits n'ont d'utilité que s'ils sont mangés par les animaux. Et de fait, les espèces qui figurent dans nos listes III-\'I sous la rubrique « dédaignées » ont presque toutes des graines qui tombent spontanément de la plante ou qui sont légères et adaptées au transport par le vent. Cependant les genres Vawiniiim, Solaniiin, Atropa et Paris font exception et présentent des baies. Mais il ne faut pas perdre de vue que nos listes se rapportent au bétail et que les principaux mangeurs de fruits charnus sont les Oiseaux. Les exceptions ne sont donc probablement (p-i'apparentes et l'on peut prédire que certains animaux absorbent ces baies impunément (i). ( )uant au
11) La flore exotique présente plusieurs faits analoLjues. Les baies du Strvchiios iiux-iomica, par exemple, sont mandées impunément ])ar un Oiseau, le lliiifi'us Rliiiioceios, cjui \Taisemblablement en dissémine les graines. [Les drupes charnues et rounes de V Aiuviurtii CoccitUis renferment un })rincipe amer tpicrotoxine) qui est vénéneux poin- la plupart des animaux. Il faudrait
3lO ŒUVRES DE BOTANIQUE GÉNÉRALE
Vacciniuni, cela no fait pas de doute (i); pour les trois autres genres, c'est un point que nous engageons botanistes et ornithologistes à vérifier. En tout cas, voici un rapprochement assez significatif. L'atropine est très inégalement toxique pour les différentes espèces animales : la Chèvre, le Lapin, le Cobaye, plusieurs Oiseaux, notamment les Merles, jouissent d'une immunité relative (2) ; tandis que la nicotine, par exemple, est toxique pour tous les animaux indistinctement (3). Comme on pouvait s'y attendre d'après cela, le Nient iana produit non pas une baie, mais une capsule sèche dont les graines sont dispersées par le vent (4). En étudiant les plantes au point de vue biologique, on soulève, on le voit, des cjuestions vastes et nombreuses. Mais si chacun de nous se met à l'œuvre afin d'apporter sa pierre à l'édifice, les matériaux seront vite réunis et nous pourrons, dans quelques années, indiquer pour chacjuo plante indigène son mode de
examiner si cette substance se trouve aussi dans la partie charnue du fruit : probablement pas. Husemann, p. ôgô, dit en effet que la picrotoxine se trouve dans l'Amande de l'Anamirta Cocculus. — Voir Lviuvki, Bivloi^ie lin Pfl(iti:eii, pp. 365 et suivantes. |
(i) Cf. aussi l'article de Piccone, Fiante Lif^uri dissemiiiatc da uccelli carpotngi, dans Xuovn GiornaU botanico itnliano, 1886, X\'III, p. 290, qui me jiarvient pendant l'impression.
[Souvent, dans les fruits, la chair est c(>me.stible et la -graine vénéneuse et désag^réable, ce qui a le double avantage d'assurer à la fois la protection des graines et la dissémination par les .\nimaux. Comparer, par exemple, le "^oùt de la chair du Raisin, de l'Orange, etc., à celui des pépins ! « Le Coriaria sanneiitosa. arbrisseau buissonneux de la Nouvelle-Zélande, produit des baies pleines d'un suc vineux, que les indigènes et les colons boivent sans inconvénient, en évitant avec soin d'avaler les graines, qui sont éminemment vénéneuses. Il en est de même du Coriaria iiepalensis. » fLnMAOï'T et Dec.\isne, p. 372.)]
[(2) V'oyez plus haut, j). 3o2, note 4.J
[(3) Heckel est d'un autre avis (voyez )>. 3o3, note 5).|
[(^4) Il n'y a pas de nicotine dans les graines de Nicotiaini, d'après Ci.ai tki.w, DE ToNi, Molle, Albo. Mais suivant ce dernier, il s'y trouverait df la sfilanine, ce qui est contrrnivé ))ar Starke.]
UN ORDRE DE RECHICRCHKS TROP NEGLKrÉ 3[l
protection, de pollination, de dissémination, de germination, dire quels Insectes la butinent, quels animaux l'attaquent et quels autres la négligent. Nous aurons alors, à côté de la flore descriptive, une véritable Flore biologique de notre pays (i). Celle-là nous servira à connaître les formes végétales ; celle-ci nous les fera comprendre.
[i i) Depuis mon article, a paru : Dr O. Kirchnek, Flora von Slutlf^cui itnd Um- ,i,'«/'K«,v. mit hesoiidererlJcynclisichtiiiitii::^ dey pJIc7ii:cnliiulo,i;isc/ien Vcr/uillnisse, icSSS, et LoEW, Dlutcnbiolui^isclic Floristik, iiSg4.]
SUR I.A Ml'/l'IIODi: l)i:S HACTEKIES (i)
\ jiri')>"s lu tiH\;iil ilii prulcsseiir IIm.I' i.mann , ;i Itrccht
A\ant ExGiiLMANN, un ne connaissait })as de réactif tlémontrant (|ue les plastides chlorophylliennes (<j;i-ai!is de chlorophylle) sont le siège exclesit de Tassimilation de l'acide carbonique. La méthode des Bactéries (2) fournit de ce fait une preuve directe. Elle est d'une sensibilité telle c^u'elle permet de déceler la trillionième partie d'un milligramme d'oxygène, c'està-dire, suivant les calculs des physiciens, une quantité (]ui ne représente plus que quekjues molécules. (Jn comprend aisément l'importance de cette méthode ingénieuse pour la biologie tout entière.
Ea méthode est basée sur cette observation connue (jue le mouvement de certaines Bactéries est lié à la présence cie l'oxygène libre. Lorsque, dans une goutte d'eau chargée de semblables Bactéries, on introduit des fragments d'Algues, la mobilité des Bactéries persiste aussi longtemps que la lumière agit sur la préparation ; dans l'obscurité les mouvements s'arrêtent et ils ne reprennent que si on laisse arriver de nouveau un ravon de soleil. Le même phénomène se manifeste en présence de plastides chlorophylliennes isolées, obtenues par l'écrasement des cellules vertes.
1 1 1 Résumé de la causerie faite à la S(uielé Ixlf^t </<• micyosioptc, dans la séance du 2y janvier 1887.
2 'l'n. W. Engki.mann. Archives véerlaiidiuses des sciences exactts et iialurelles. XVII, 18S2, \). 417: XXIII, is,s:i, p. 2Q, p. 2S0; XIX, 1884, p. 186; XXI, i8H'i; — Bolanisclu Zeituiia, issi, n" 28; 1882, n^ 20-21, 26, 3f) : i883, no* 1-2; 1.S.S4, n"^ 7-N; 1880, n"> 3-4: — rflii^o's Archir 'iir die i;es,niiiiite Pliysiclnçie. XXV; XX\I; XXIX; XXX et XXXII.
SDR LA MÉTHODE DES BACTÉRIES 3l3
Si l'on projette sur une Algue les couleurs du spectre, les Bactéries s'accumulent à l'endroit où le dégagement d'oxygène est le plus considérable. On constate ainsi que le rouge et, à un moindre degré, le violet, sont les couleurs les plus efficaces. Ces couleurs correspondent aux bandes d'absorption les plus fortes de la chlorophylle.
Les rayons rouges et les rayons violets permettent à la chlorophylle d'assimiler, précisément parce qu'ils sont absorbés. Le maximum d'assimilation correspond au maximum d'absorption.
Cependant dans les expériences de Draper, Sachs et Pfeffer, ce sont les ra3'ons jaunes qui semblaient les plus favorables à la décomposition de l'acide carbonique. A quoi est due cette contradiction? Les trois naturalistes qu'on vient de citer ont opéré sur de grands rameaux ou sur des plantes entières, au lieu de choisir comme Engelmann, des Algues extrêmement minces. Or, les rayons jaunes pénètrent plus profondément dans les tissus que les rayons rouges qui, par suite même de leur forte absorption, sont arrêtés dans les couches superficielles. L'action des rayons jaunes s'exerce donc sur un plus grand nombre de cellules que celle des rayons rouges; c'est ce qui explicpie leur efficacité en apparence plus grande.
En répétant ces expériences sur des cellules diversement colorées, Engelmann a trouvé que pour les cellules jaune brunâtre, le maximum d'action assimilatoire se trouve dans le vert; pour les cellules vert bleuâtre, dans le jaune; pour les cellules rouges, dans le vert. Engelmann conclut à l'existence d'une série de matières colorantes, intervenant dans la fonction assimilatoire comme la chlorophylle ; ces matières, il les appelle chromoph viles.
3r4 (Ei'VHivs ni- uorwiori" r,KNKWAi k
Ces découvertes peuvent servir à comprendre la distribution en profondeur des Algues marines. Oi:ksthd a dist inique tjuatre zones d'organismes dans l'Océan : une supérieure, celle des plantes et animaux verts; une seconde, des hiuns; une troisième, des rouges; une quatrième, dépourvue de plantes, celle des animaux blancs. L'eau de mer en couche ép)aisse étant non pas incolore, mais vert ou vert bleuâtre, on voit cjue la qualité de la lumière varie suivant la protondeur; les rayons rouges disparaissent d'abord, puis les jaunes, puis seulement les verts. Ceux-ci conviennent le mieux, comme on l'a vu, aux plantes rouges, et favorisent ainsi leur prédominance dans les grandes profondeurs. Un rai.sonnement analogue s'applique aux autres zones.
Enfin, Engei-mann a étudié par la méthode des Bactéries, en se servant d'un appareil (ju'il appelle le « photomètre microspectral », la relation quantitative entre l'absorption lumineuse et la décomposition de l'acide carbonicjue dans les cellules vertes, vert bleuâtre, jaunes et rouges. Il arrive de la sorte à résoudre une (juestion de physique des plus délicates : la divStribution de l'énergie dans le spectre solaire. Ses résultats conhrment d'une manière générale ceux de Lamansky et de Langi.ky. Tous s'accordent, contrairement à l'opinion ancienne, à placer le maximum d'énergie dans le voisinage du jaune. Il est intéressant, comme Engelmann le remarque lui-même, de voir les Bactéries venir fixer nos idées sur la constitution de la lumière du soleil.
LES plantp:s-boussolks (i
Un des derniers numéros de la Revue seientifiqite (2) rapporte — avec une pointe de scepticisme — qu' « un journal anglais parle d'une plante très étrange des États-Unis, dont les feuilles sont magnétiques et s'orientent spontanément dans la direction nord-sud ».
Le renseignement du journal anglais est presque exact. La plante-boussole existe. Elle s'appelle Silphiùm laciniatum, de la famille des Composées. Ses feuilles ne sont pas magnétiques, mais il est vrai qu'elles se placent d'elles-mêmes verticalement dans le plan nordsud. Il s'agit là d'un phénomène spécial d'héliotropisme, c'est-à-dire de sensibilité à la lumière.
La propriété qu'ont les feuilles du Silphiuin de s'orienter de la sorte est connue depuis longtemps. Elle a été signalée dès 1842 par le général Alvokd (3). AsA Gray, Hookèr et d'autres s'en sont occupés. Il y a mieux : nous possédons dans notre vieille Europe quelques Composées analogues. La Laitue sauvage (Lactnca Seariola), que l'on trouve en Belgique et en France, peut même rivaliser avec la fameuse plante-boussole des Etats-Unis.
Quelle est la cause de cette orientation des feuilles dans le plan méridien? Le professeur Stahl, d'Iéna, a fait à ce sujet d'intéressantes expériences, et il en a
(i) Ce travail a paru dans la Revue scieiitijiqui- du 12 janvier i8S() ; (2) Numéro du 22 décembre 1888, p. 810. . ^
fS) A VAmericci?! Association for the Advaticement 'of science . ' ''
3l6 ŒUVRES DE iiUTANlQDli GÉNÉKALJ':
déduit une explication que je \ais essayer de taire comprendre en peu de mots.
Comme l'a établi Wiesner, de Vienne, les feuilles de la plupart des végétaux se placent perpendiculairement à la plus forte lumière diffuse qu'elles reçoivent. Ainsi, les plantes des haies et de la lisière des bois tournent la face de leurs feuilles vers le côté d'où le jour leur arrive librement. Les rosettes radicales des Pâquerettes, des Bourses-à-Pasteur, développées en plein soleil, ont leurs feuilles horizontales, regardant le zénith, c'est-à-dire un point du ciel d'où leur vient en somme le plus de lumière, mais où le soleil ne se trouve pourtant jamais dans nos pays. Si l'on déplace ces feuilles de leur position d'équilibre, elles incurvent leur pétiole ou leur limbe pour la regagner. Ces courbures héliotropiques sont dues à une croissance inégale des différentes parties de la feuille ; elles ne sont donc possibles qu'aussi longtemps que la feuille est capable de croître. Une fois la croissance finie, la courbure cesse de se produire et la feuille reste dans toute position qu'on lui fait occuper.
D'après Stahl, les feuilles des plantes-boussoles ne se distinguent de celles des autres plantes que parce que leur croissance, et partant leur faculté de répondre aux excitations héliotropiques, sont suspendues pendant les heures les plus chaudes de la journée.
« Les rayons du soleil levant tombent, dit-il, sur la face dorsale d'une partie des jeunes feuilles, tandis qu'ils frappent, sous un angle plus ou moins aigu, la face antérieure d'autres jeunes feuilles de la plante. Ces dernières vont exécuter les courbures et les torsions nécessaires pour (jue leur face antérieure soit placée perpendiculairement à la lumière solyire. Mais, par suite du fort éclairage et de la transpiration de plus en
jj-:s pi,AN'i-i':s-i:()rss()Li':s Siy
plus grande, l'intensité de la croissance diminue l)ientôt, et, avec elle, la faculté d'accomplir des mouvements héliotropiques : les feuilles restent dès lors dans la position tju'elles ont prise. \"ers le soir, (juand les conditions redeviennent plus ta\orables à la croissance, les feuilles qui, déjà dans le bouton, étaient tournées vers l'ouest, prennent une position perpendiculaire aux ra\-ons du soleil couchant (i). »
\'oici quelques-unes des expériences sur les([uelles cette interprétation s'appuie : si l'on expose des plantes (de Lactuca Scariola) au soleil du matin et du soir, mais qu'on les protège d'une façon ou de l'autre contre les ravons du soleil durant le milieu de la journée, l'orientation méridienne des feuilles se manifeste tout aussi l)ien que si les plantes sont exposées au soleil tout le long du jour. Au contraire, les plantes (|ui ne reçoi\'ent la lumière directe du soleil qu'au milieu de la jfnirnée, de lo heures du matin à 3 heures, ne jM'ésentent pas trace d'orientation méridienne. 11 en est de même des exemplaires que l'on cultive constamment à l'ombre, au milieu des broussailles, par exemple; ceux-là se conforment à la règle générale et placent leurs feuilles horizontalement.
On comprend par ce qui précède (jue l'orientation nord-sud dès feuilles soit surtout mar(juée pour les individus de Lactuca qui poussent dans les endroits secs, en 'plein soleil, et poui" les Silphiiini (ju'on trouve dans les \astes prairies de rAméri(|ue du Nord.
En résumé, les feuilles des plantes-boussoles tendent, comme toutes les feuilles, à placer leur limbe perpendiculairement à la lumière incidente, pourvu
i) H. Stahi., IJher soi^cihiiiiitt C"tiip<isspjl(i/i:ni. Jcihiisclic Zcilsilirijl. XV, iSSi.
Jl8 (EIVKES DE liOIAMOlI-: (rÉNÉKALi:
c]ue celle-ci ne soit pas trop intense. Mais, sous les rayons ardents du soleil de niitli, leur croissance s'interrompt; elles demeurent immobiles et comme frappées d'anesthésie héliotropi(|ue. Il en résulte (|ue c'est le soleil levant et le soleil couchant (|ui déterminent ici l'orientation des feuilles : elles se placent donc verticalement, en tournant leur face vers l'est ou vers l'ouest, et leur pointe \ers le nord ou vers le sud.
Fin Df PRFMihk \olume
I»IiS
(EFVRES DE HO'J'ANK )r 1-: CrÉXERALE.
i ai p k i m e r i e s c 1 e n t i f i o u e Charles BULENS
brux?:lli:s
Errera, Léo ^^brain
Pj ,1, .^ 3ds