SCÈNE M
REBOLLEDO, LA REINE.
(La Reine sort de l'appartement à droite; elle est vêtue en blanc et très simplement. Elle s'avance vers Rebolledo qui se tient incliné, et qui, à son approche , met un genou en terre et baise le bas de sa robe. )
LA^ REINE, avec dignité.
Relève-toi, Rebolledo.
REBOLLEDO, poussant un cri de surprise. Ah ! la confidente de Sa Majesté I
LA REINE, souriant.
Sa Majesté elle-même.
REBOLLEDO.
LA REINE, de même.
La Catarina, ta nièce!
REBOLLEDO, avec embarras et baissant les yeux.
Ah! Madame, c'est trop d'honneur pour la famille, qui, vrai! ne le méritait pas.
LA REINE
Tu m'as servie avec zèle , discrétion et courage... c'était le moyen d'expier bien des fautes. REBOLLEDO, lui présentant le rapport.
Voici, Madame, la liste exacte des trésors de Votre Majesté... Tous les diamans qui m'avaient été confiés par elle ont été successivement contrefaits, et ces faux diamans remis dans votre écrin , tandis que les véritables répandus dans toutes les places de l'Europe , et vendus par des agens fidèles, ont déjà produit des sommes immenses ignorées de vos ministres, et dont les bordereaux sont ci-joints.
LA REINE , prenant les papiers.
C'est bien... Je peux régner, maintenant, sans emprunts, sans impôts, et sans faire tort à personne qu'à moi, la Reine , qui , aujourd'hui, à mon couronnement, porterai des diamans faux... Qu'importe? si nul ici ne s'en aperçoit!
REBOLLEDO , avec chaleur.
Je vous en réponds d'avance !
LA REINE
Comment cela?
REBOLLEDO.
Ils auront beau briller sur le front de Votre Majesté... (Avec galanterie.) ce ne sont pas les diamans qu'on regardera.
LA REINE , souriant.
Ah ! Rebolledo le bohémien devient flatteur et courtisan !.. Ce n'est pas là ce que je veux... (Elle lui fait signe d'avancer un siège et s'assied. ) Au contraire, je t'ai fait surintendant de ma police secrète pour savoir la vérité... Parle, que dit-on, aujourd'hui?
REBOLLEDO.
La capitale entière s'occupe de votre couronnement et de l'époux qu'on vous destine... On dit que, d'après le testament du feu roi, vous devez, avant de recevoir la couronne, accepter la main que les états de Portugal, c'est-à-dire que le conseil de régence aura choisi pour Votre Majesté.
LA REINE , soupirant.
Oui, vraiment!.. Et soupçonne-t-on les in- •®» tentions des trois régens?
ntllOLI.EDO.
il paraîtrait que le duc de Poiubal a reçu des sommes immenses du roi de ^japles, et le marquis de Lautza de la cour d'Autriche.
Là REINE.
Et le comte de Gampo Mayor?
REBOLLEDO.
Lui seul n*est pas encore acheté.
LA REINE, avec satisfaction.
C'est bien !
REBOLLEDO.
On le marchande... Il a eu ce matin une au< dience secrète avec un envoyé du roi d'Espagne... (Geste d'indignation de la Reine.) Et moi qui me rappelle maintenant avoir entendu plus d'une fois dire à Votre Majesté , que son rêve était d'être aimée pour elle-même.
LA REINE, soupirant.
Uu rêve !.. Tu dis vrai... est-ce qu'une reine est jamais aimée ?.. est-ce que je puis l'être?.. REBOLLEDO , gravement.
M'est-il permis de continuer mon rapport?
LA REINE
Sans doute!
REBOLLEDO.
Eh bien ! j'ai découvert qu'ici , à Lisbonne , un noble Portugais avait l'audace d'adorer Votre Majesté , à en perdre la tête.
LA REINE, souriant.
En vérité!..
REBOLLEDO.
Et vous pouvez me croire!., car ce noble cavalier est peu de mes amis, et m'aurait déjà fait pendre, sans la crainte de compromettre et mfime de faire arrêter Votre Majesté.
LA REINE , avec émotion.
Ah! DonHenrlque!..
REBOLLEDO.
Lui-même!.. Une passion, un amour véritable...
LA REINE , de même.
C'est bien... Jel'éloignerai... ou plutôt, pour reconnaître le dévouement dont ;il m'a donné tant de preuves, je le nommerai à quelque ambassade.
REBOLLEDO, lentement et la regardant.
Peut-être mériterait-il mieux que cela!.. LA REINE , vivement.
Tais- toi, tais-toi!.. (Avec dignité.) J'ai choisi Rebolledo , le bohémien , pour m'adresser des rapports, et non des conseils!., ce n'est pas quand tout un peuple a les yeux sur moi. au moment de monter sur le trône , qu'il faut écouter des rêves déjeune flUe ou des souvenirs romanesques et impossibles...
REBOLLEDO.
On peut tout, quand on est reine!
LA REINE
Si je l'étais!.. Mais le conseil de régence! et tout ce peuple qui lui obéit...
REBOLLEDO ,|s'inclinant.
C'est vrai... je conseillerai alors à Votre Majesté de redevenir la Gatarina.
LA REINE, étonnée.
Et pourquoi?..
REBOLLEDO.
Elle y gagnerait en autorité; car, alors, elle