‹ Recueil d'opérasChapitre 500 sur 1141 · SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil

M""» UJi MAUNEUl-'.

Quel langage!..

BAGNOLET

Ca vous étonne, Madame, et ça vous met bien en colère... il ne tient qu'à un fil que vous ne me fassiez jeter par la fenêtre, sur mon propre tonneau... Eh , bien ! tout à l'heure , vous allez devenir douce... oh! mais, douce, autant que vous êtes jolie... sans vous oiïenser... Et je n'ai qu'un mol à dire pour ça...

IM"* DE MARNEUF, se contenant à peine.

Un mot? quoi mot?., qu'est-ce que cela signifie?., mais parlez donc !.. car, en vérité, je ne sais plus où j'en suis.

BAGNOLET

Un mot , que vous avez dit bien des fois depuis douze jours... et qui va vous paraître bien gentil... même dans ma bouche... (il s'approche d'elle, ce qui la fait reculer un peu, et lui dit tout bas:) Émeraude.

M"^ DE MARNEl'F.

Ciel!.. Émeraude !.. vous l'avez retrouvée !.. vous me la rapportez!.. Ah ! mon bon ami !..

BAGNOLET

Qu'est-ce que je disais!., me v'ià déjà votre bon ami... ça n'a pas été long.

M™^ DE MARNEUF.

Eh, bien! oui, j'en conviens , j'ai été trop vive... le chagrin m'avait tellement aigrie, irritée!.. Mais je réparerai... Je vais vous faire remettre sur-le-champ la lécompense.. .

BAGNOLET, l'interrompant.

Je n'en veux pas.

M"' DE MARNEUF, élounée et s'arrêtant.

Comment ?

BAGNOLET

Je demande mille pardons à Madame, mais je n'en veux pas.

M""^ DE MARNEUF, croyant comprendre.

Ah!.. (Haut.) On va vous donner , non trois cents livres, mais six cents.

BAGNOLET

Je refuse également.

M"^ DE MARNEUF.

Huits cents!

BAGNOLET

Pas davantage.

Que veut dire?..

BAGNOLET, avec insouciance.

Que je ne tiens pas à l'argent... Je ne suis pas aussi riche que la veuve d'un fermier-général... mais l'eau donne assez , et je n'ai jamais compté sur ce que rapportent les perruches perdues... c'est trop casuel.

M"" DE MARNEUF.

Quoi! VOUS me rendez Émeraude, sans vouloir rien accepter !.. Un pareil désintéressement!.. Pardon , mon ami , je ne vous avais pas compris. . .

BAGNOLET

Et vous ne me comprenez pas encore... Car je veux une récompense , et j'y tiens.

M"" DK MARNEUF, vivement.

Laquelle?., parlez... carilmetarde de revoir

Émeraude... Et quoi (|ue vous demandiez, soyez sûr... Mais parlez donc !

BAGNOLET, hésitant.

C'est que... pour vous exposer la chose... ce n'est pas aisé, allez!

T\l°"= LE MARNEUF.

Expliquez-vous.

BAGNOLET

Je vas essayer... Vous m'avez dit tout à l'heure un mot, qui m'a tout remué... qui m'a... comme qui dirait... Bref, c'est quand vous m'avez appelle... Mon bon ami.

M'^^ DE MARNEUF, le regardant fixement. Ah!.. Eh bien?..

BAGNOLET

Être le bon ami d'une grande et belle dame... comme vous... l'avoir pour femme ou pour... n'importe... un pauvre porteur d'eau... comme moi... c'est impossible... (Naïvement.) Je n'y songe pas.

M"' DE MARNEUF, souriant.

C'est heureux.

BAGNOLET

Non, c'est malheureux... sans vous démentir... Mais enfin, ce bonheur... dont les marquis, comtes ou autres riches bourgeois jouissent toute leur vie... (Se décidant.) Je veux savoir ce que c'est... je veux avoir du bonheur de marquis, pendant une minute, une seconde. M°" DE MARNEUF, stupéfaite.

Je ne puis comprendre...

BAGNOLET

Vous ne saisissez pas encore?.. Je me donne une peine!.. Eh bien ! ma foi, tant pis! je vas vous dire ça tout net, en langage de porteur d'eau... Madame, j'ai trouvé votre perruche, et je ne veux vous la reiulre , que lorsque vous m'aurez accordé... un baiser!

M""' DE MARNEUF.

Juste ciel !

BAGNOLET

C'est mon idée fixe depuis dix jours... et dix nuits... Je ne sais pas ce que ça sera, mais je l'ai mis dans ma tête... Je veux pouvoir me dire : Elle a embrassé le porteur d'eau.

J'ai peine à croire encore!..

BAGNOLET

Voulez-vous que je recommence?

M"' DE MARNEUF.

Il est donc vrai!.. A moi, une insulte pareille! à moi!.. Mais vous la paierez cher... Je cours chez le lieutenant de police... et d'abord, il vous forcera bien à me rendre...

BAGNOLET

La perruche?.. C'est trop juste, je la rendrai.

M"" DE MARNEUF.

A la bonne heure !

BAGNOLET

Mais après lui avoir tordu le cou.

M°" DE MARNEUF.

Ciel !

LA PERRCCHE.

BAGNOLET

Je l'ai tiouvée morte , étranglée , dans un coin... On ne peut pas me forcer à la rendre vivante.

Mais c'est une horreur ! une abomination !.. il oserait tuer, égorger...

lîAO.OLET.

Une petite bête si gentille , si intelligente!.. Ah! oui, ce seiait un meurtre... car, c'est vrai, elle est pétrie d'inteUigence... (Ètourdiraeut.) En quelques jours, on lui apprend , on lui fait répéter tout ce que...

(Il s'arrête, eu mettant la main sur sa bouche.) M"^ DE MARNEL'F.

Mais VOUS seriez un monstre, un assassin... si vous exécutiez cette efrroyal)Ie menace !..

RAGîSOLET.

Ça dépend de vous.

M""* DE MARNEUF , ^'appuyant sur un fauteuil. Je me soutiens à peine !.. jevaism'évanouir !..

BAGNOLET , courant à elle.

Madame, voulez-vous que...

DCO.

m'"^ de mauneuf.

N'approchez pas! n'approchez pas!

BAGNOLET, lecuIaM.

Il faudra cependant que j'approche d'un pas. Pour recevoir...

W°" DE UARKEtF.

Impertinent!

Vous espérez?..

Certainement.

Non pour moi , mais pour elle :

Vous seriez trop cruelle De vouloir son trépas.

M°" DE MARNEDF.

Son trépas !

BAGNOLET

Puisqu'elle est tant chérie .

Sauvez-lui donc la vie...

Et vous n'en mourrez pas.

En général , on n'en meurt pas.

(Avec mystère.)

Nous sommes seuls , ici personne Ne le verra, ne le saura :

Voyez, l'occasion est bonne...

C'est sitôt fait, ces choses-là!

M°" DE MARNEDF.

Insolent!..

BAGNOLET

Kien qu'un mot, un regard... et voilà.

J'obtiendrai, sur mon âme.

Ce que je veux de vous :

Un baiser de grand' dame.

Ça doit être si doux !

ENSEMBLE

J'obtiendrai, sur mon âme, etc.

l M""^ de IIARNECF.

I c'est un complot infâme , I t ne lutte entre nous ! f Ah ! je sens dans mon âme .

Redoubler mon courroux !

BAGNOLET

Pour apaiser ce grand courroux , Faut-il se mettre à deux genoux ?..

Sur moi jetez les yeux, et dites-vous -.

(Avec esri't ssion.;

S'il est coupable.

Ce pauvre diable , tn voeu semblable Doit-il me courroucer?..

Son âme est-elle Si criminelle?

Me trouver belle , Est-ce donc m'offenser ?..

Vous trouver belle , Est-ce vous offenser ?..

De plus, pour la saisir, j'ai couru sur les toits : De me rompre le cou j'ai risqué raille fois.

M»» DE M ARNECF , avec inl. rêt.

Vraiment?

BAGNOLET

Vraiment, je vous le jure.

Mme DE MARNEDF, souriant, à part.

Au fait, il a bonne figure...

Pour un manant, il n'est pas mal...

Et puis , c'est fort original.. .

Et puis... et puis... Son âme est-elle

Si criminelle?

Me trouver belle , Est-ce donc m'offenser?

BAGNOLET

Vous trouver belle , Est-ce vous offenser ?

M°" DE MARK El: F.

N'importe ! je ne puis... et c'est trop me lasser !

BAGNOLET

Songez que la perruche à présent m'est acquise.

Mme DE MARNECF, avec hauteur.

Manant ! songez, à votre tour.

Que je serai bientôt Marquise, Ayant tabouret à la cour.

BAGNOLET

Marquise!.. Eh! mais, vraiment.

Raison de plus. . .

m""" de marneuf.

Comment ?

BAGNOLET

La chose est plus exquise .

J'en conviens entre nous :

Un baiser de marquise , Ça doit être si doux !

ENSEMBLE

' La chose est plus exquise, etc. l M°" de marneuf.

' Quelle folle entreprise !

1 Une lutte entre nous !

f Tout accroît ma surprise , Ma honte et mon courroux!

BAGNOLET, résolument.

Pas de baiser, pas d'Émeraude !

Mme DE MaKXEUF, raiLlissai.l.

Eh bien !..

Puisqu'il le faut, puisqu'on l'ordonne...

(licgaiilaiil aul.nir<tV-l!e.)

Quelqu'un ne vient-il pas?

BAGNOLET

Personne.

m"* de marneuf.

N'entends-je pas du bruit ?

BAGNOLET

Non , rien.

Mme DE MABNECF, lui tendant la joua.

Vite!..

BAGNOI-ET, la main sur le cœur.

O Saint-Flour ! ô ma patrie !

Jette les yeux sur ton enfant !

(Il s'essuie la bouche, avance la tête et touclie, du bout des lèvre la joue de Mme de Marneuf,qui y passe aussitôt son mouchoir.

Mme DE MARNEUF, vircmeau

Partez vite , à l'instant !

Partez , je vous en prie...

(Bagnolet dtraeure immobile.

Eii ! quoi ! vous restez là?..

BAGNOLET, à part.

J'aurais cru que c'était bien meilleur que cela. ENSEMBLE.

M DE MARNEUF.

C'en est fait, à sa loi J'ai cédé , malgré moi !

Ah! je sens dans mon cœur : S'allumer la fureur.

BAGNOLET

Enfin, j'ai la victoire !

Quelle gloire!

Quel honneur !

Ma vengeance commence

C'est d'avance

Le bonheur.

M°" DE MARNEUF. BAGNOLET.

Pour lui quelle victoire! On se range à mes lois ,

Quelle gloire! Et tout cède à ma voix !

Quel honneur ! C'est très beau, c'est flatteur, Mais j'en aurai vengeance: Me voilà séducteur !

C'est, d'avance ,

Du bonheur.

Bagnolet sort, au moment où Coraline paraît au fond. Il l'arrête et Tentrainc virement, pendant que Mme de Marneuf se laisse tomber sur un fauteuiL ]

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