SCENE XXIII
BENJAMIN, ALFRED, jouant le Juif Errant , costumé, et îmilant Francisque.
{ Musique.)
ALFRED. Toujovus en route ! depuis mil huit cent tiente-quatre ans je chemine sans pouvoir m'arrêter.
BENJAMIN. Il doit être fatigué.
ALFRED . Quand j e veux reposer mon corps affaissé , l'ange Michel est là derrière moi qui me dit ; marche ! marche I
LES IMMORALITES.
BE\JaMI\. Qticq'c'est que ce farceur-là ?
ALFRED. Quil funeste jourque cette nuit, ou, ayant bu un coup de trop , j'osai commettre le crime qui me fait trimer ainsi !
BENJAMIN. Encore un criminel,
ALFRED. Et ma fille! ma pauvre fille! à qui j'avais donné une si jolie éducation , que j'ai quittée à l'âge de huit jours ! et dont tous les despotes de la terre ont voulu flétrir l'innocence l'un après l'autre , depuis l'empereur Claude jusqu'à Louis XY.
BENJAMIN. Ça doit être, d'après ça, une jeunesse d'un certain âge.
ALFRED. Qu'est-elle devenue? Eti-anger, çaurais-tu point z'où est le tombeau de ma fille?
BENJAMIN. Est-ce que vous croyez que je suis dans les pompes funèbres ?
ALFRED. Quand je la demande , on me renvoie de Caïphe à Pilate !
BENJAMIN. Je m'en lave les mains.
ALFRED. Enfin, j'ai su qu'elle était z'ici, dcuis le Parc-aux-Cerfs !... endioit de débauche et de prostitution.
BENJAMIN. Oh ! je me doutais que j'étais dans un mauvais lieu !
ALFRED. Je viens l'y chercher.
BENJAMIN. Dites -moi donc qui vous êtes ?
ALFRED. Je suis unsavetier de Jérusalem. Yous devez savoir ma complainte, pour peu que vous ayez deux liards d'instruction , car elle ne coûte qu'un sou.
BENJAMIN. ^ ous êtes savetier, je ne m'étonne plus si vous faites des cuirs.
ALFRED. J'en use plus que je n'en fais.
BENJAMIN. Je crois bien, si vous marchez depuis dix-huit cent trente-quatre ans.
Mais pourquoi marchez-vous comme ça ?
ALFRED. \ ous ne devinez pas que je suis le Juif errant ?
BENJAMIN. Le Juif errant ! Ah ! je
suis au sabbat.
ALFRED. Nous allons y être tout à l'heure, car je vais faire une conjuration pour résusciter ma fille.
BENJAMIN. Au secouis ! au secours !...
laissez-moi m'enfuir.
ALFRED. Eteignons d'abord les lumières.
BENJAMIN. C'est im éteignoir.
(L'obscurité est complète, le tonnerre gronde. Tout-à-coup le fond du théâtre s'éclaire , et on aperçoit à travers une toile les ombres impalpables. — Musique lugubre. — Scène fantasmagorique. — Les diables , jouant aux cartes , font le saut périlleux, tourmentent les damnés.)
( Scènes appropriées à la localité' et à l'adresse des acteurs.)
BENJAMIN . On diraitles ombreschlnoises»
( y4près les tableaux.)
ALFRED. Tu vas voir passer tousles grands hommes qui se rendent au jugement dernier.
(On entend la trompette.)
BENJAMIN. Tiens ! on dirait la trompette des omnibus.
ALFRED , nommant les ombres à mesurQ qu'elles passent.
Vn philosophe moderne ; Yoltaire , honuiie d'esprit ; Un fameux violoniste ; La girafFe , quadrupède.
Cartouche , fameux voleur ;
( Cartouche arrête un homme et tire un coup Je pistolet.)
BENJAMIN. Au secours! au secours!
(Le tableau disparaît.)