DOXA MANUELA, FRA LORENZO DE VAS
CONCELLOS.
FRA LORENZO, tenant un bouquet de roses à la main.
Non, dona Manuela, je ne souffrirai pas que vous preniez la peine de me reconduire.
MANUELA
Je sortais, monseigneur, avec Zarah ma nièce, qui va me rejoindre; nous allons promener ce soir sur la terrasse du château royal.
C'est là que se réunit tout le beau monde, le monde élégant, et sans les dépèches que je reçois de Lisbonne, je vous aurais offert mon bras.
MANUELA
Ah! c'est trop d'honneur!... votre excellence daigner nous servir de cavalier!
FRA LORENZO
Et pourquoi pas?... Lorsque mon oncle Vasconcellos, secrétaire d'état, pour ne pas dire premier ministre à Lisbonne, m'envoya ici à Santarem, comme intendant de la province, vous avez été tous effrayés, n'est-il pas vrai?... vous avez dit : Un inquisiteur qui arrive... l'inquisiteur de Coïmbre!... Il vous semblait voir d'avance des chaînes, des tortures, des cachots... pas du tout ; au lieu d'un juge terrible et sévère... un homme aimable, un homme du monde.
MANL-ELA.
La galanterie même... un inquisiteur charmant!
FRA LORENZO
C'est ce que disent les dames, et c'est le but où j'aspire... Je voudrais faire aimer par moimême la domination espagnole... Mon oncle Yasconcellos n'y entend rien ; il est fastidieux avec ses rigueurs... et mieux que ça, il est presque riilicule... A quoi bon se fâcher?... Moi, je convmande tout avec grâce, avec bon ton, avec dou-
ceur... même la torture... si j'y étais obligé... ce serait avec les égards et la politesse que l'on se doit... entre gens comme il faut... Mais rassurezvous, ce n'est pas mon système.
En vérité !
FRA LORENZO
J'en ai un autre beaucoup plus simple, et dont l'emploi est extrêmement facile quand on connaît le cœur humain... aussi c'est le seul mode de gouvernement que j'emploie.
MANUELA
Et quel est-il?
FRA LORENZO
Le voici : je dis combien î... Tout est dans ce mot!... S'il s'agit de quelques mécontens attachés à l'ancien ordre de choses, et que rien ne pourra gagner ou convertir... je leur demande combien? Comprenez-vous ?
HANUELA<
Oui, monseigneur !
FRA LORENZO
A-t-on à craindre quelque brouillon, quelque écrivain, dont on vante le p^atriotisme et l'indépendance?... Je dis tout uniment : Combien ?... Le lendemain, c'est un homme à nous qui crie : Vive l'absolutisme!... pour nos doublons, ou plutôt pour ceux des Portugais... quipaient toujours, de sorte qu'on achète leurs consciences avec leur argent... ça ne sort pas du pays.
MANUELA
C'est admirable!... Et vous espérez par ce moyen maintenir la tranquillité?
FRA LORENZO
Oui, sénora, je réponds de tout.
Dieu soit loué! car, quoique Portugaise, ce que je déteste le plus, ce sont les révoltes et les séditions, cela dérange toutes mes habitudes, toutes mes heures... celles de la messe, de la sieste et de la promenade... Aussi je dis sans cesse à mes compatriotes : Vous avez, comme autrefois, des bal, des fêtes, une cour à Lisbonne, une vicereine qui vient de me nommer cameriera-mayor, qui me laisse mes titres, mes dignités et ma fortune... Qu'est-ce qu'il vous manque?... Il vous faut absolument des maîtres... eh bien! vous avez un gouvernement espagnol, des ministres espagnols, une garnison espagnole... tenez-vous donc tranquilles... Uh bien! non... ils ne sont pas contens !
FRA LORENZO
Ils ne sont pas raisonnables.
MANUELA
A commencer par ma nièce Zarah!
FRA LORENZO
Qui a parfois des idées assez exaltées... Mais dans la conférence qu'avec votre permission nous venons d'avoir ensemble, j'en ai été assez content... je lui ai dit les intentions de la vice-reine; je lui ai fait comprendre que Zarah de Yillaréal était, par son immense fortune, un parti trop considérable pour qu'on lui laissât épouser un Por-
LE GUITARREKO.
lugaîs,.. que rinlention do la vice-reine ot du ministre Vasconcellos mon onde, était qu'elle fit un choix parmi nos jeunes seigneurs espagnols, et que, sans lui désigner positivement don Juan de Guimarens... on lui verrait avec plaisir donner la préférence à un personnage aussi distingué Tout cela présenté avec douceur et
adresse.
MANUELA
Eh ! qu'a-t-elle répondu ?
FRA LOREXZO.
Elle a répondu non.
MANUELA
Ah ! mon Dieu !
FRA LORENZO
Les femmes répondent toujours non, vous le savez ; mais elle y viendra,
MANUEL A
Vous ne connaissez pas ma nièce.
FRA LORENZO
Je co;inais le cœur humain, et dès qu'elle aura vu don Juan, elle sera de mon avis... d'abord on dit que c'est un charmant cavalier, qui, déjà riche, revient du Mexique avec une immense fortune... Parlez-en à 3Iartin de Ximena, votre banquier et l'ami de votre famille, qui le connaît parfaitement, et dès demain...
MANUEL A
C'est donc demain qu'il arrive?
FRA LORENZO
On le prétend, et parmi les lettres que je rerois de Lisbonne, en voici une de don Juan de Guimarens... lui-même , pour un seigneur de cette ville... Âlvar de Zuniga, sou ami, à qui il annonce, sans doute, le jour de son arrivée. Je vais faire remettre ce message à l'hôtel de Zuniga, (apercevant Zarah) et présente mes hommages à la scnora, ainsi qu'à sa fière et superbe nièce, qui bientôt, je l'espère, fera alliance avec l'Espagne.
Ilsort.
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