‹ Recueil d'opérasChapitre 770 sur 1141 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

RICCARDO; IIAUTIN, enveloppé (Vun manteau brun fort simple et d'un mauvais chapeau noir, s'avance au bord du théâtre en rivant.

RICCARDO, loulant les chants qui partent de l'hôtellerie, et qui continuent toujours en diminuant.

Ah 1 ce sont nos jeunes seigneurs ; ils rient, ils s'amusent... ce n'est pas à eux qu'il faut s'adresser. [Se retournant et apercevant Martin.) Voici peut-être ce que je cherche... oui, ce mauvais chapeau noir... ce manteau râpé... c'est Dieu qui me l'envoie. [Se levant et allant à lui. ) Camarade... (il lui frappe sur l'épaule ; Martin étonné se retourne. La musique cesse en ce moment de se faire entendre; avez-vous besoin d'argent?

MAKTix, étonné.

Cette demande...

RICCARDO

Vous en faut-il?... vous faut-il de l'or?

MARTix. vivement.

Oui, certes ( lui prenant la main ), et maintenant surtout.

RICCARDO

Tenez, voici tout ce que je possède... prenez! vous serez mou héritier.

MAKTIX.

;^loi, jeune homme? et que vous donnerai-je pour cela ?

RICCARDO

Donnez-moi votre main, pour qu'avant de mourir j'aie serré la main dun ami... et maintenant, adieu, camarade, adieu.

LE (lUlTAKKERO.

MAKTiN, h retenant avec force au moment où il veut s'enfuir.

(Ju'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est, jeune lioiiune?... vous voulez vous tuer?...

KICCAUnO.

\ous tenterez en vain de vous y opposer...

MARTIN'

Eh! qui vous ditqu'onvcuille vous empêcher?... vous avez peut-être raison, et alors je serai le premier à vous dire : Partez, mon garçon, que rien ne vous arrête ! permis à vous de vous tuer... c'est la seule liberté qu'on ait maintenant eu Portugal, et il faut bien qu'on en profite... Mais peut-être avez-vous tort de commencer par ce parti-là... peut-être auparavant y en a-t-il encore quelques autres... On essaie... on demande conseil... j'en ai quelquefois donné de bons à mes amis... on vous le dira... Martin de Ximena.

RICCARDO

Vous! ce riche négociant?

MARTIN

Il n'y paraît pas, n'est-il pas vrai? ils me disent tous avare, et mon extérieur leur donne raison... mais j'ai quelques amis, voyez-vous... quelques amis qui souffrent, et j'économise pour eux jusqu'au dernier maravédis... ce qui n'empêche pas que ma bourse ne soit à votre service.

RICCARDO

Monsieur...

MARTIN

J'ai bien reçu la vôtre... vous ne serez pas plus fier que moi, je l'espère.

RICCARDO

Je ne tiens pas à la fortune ; je me trouve assez riche... et je n'ai rien.

Diable ! vous êtes plus philosophe que moi, qui croyais l'être. .. Pourquoi alors renoncer à la vie ?. . . qui vous la rend intolérable? quelque passion déçue... l'ambition?

RICCARDO

Non, monsieur.

MARTIN

C'est juste ! à votre âge, on n'a pas le temps... Il s'agit donc d'un désespoir amoureux? (Riccardo fait un mouvement, Martin lui saisit vivement la main. ) J'ai dit vrai !

RICCARDO

Eh bien! oui, monsieur... j'aime sans espérance.

MARTIN

Il y en a toujours !

RICCARDO

Celle que j'aime est une grande dame... la première famille de ce pays.

MARTIN

Ce n'est pas une raison pour se tuer. . au contraire: avec de la patience on arrive aux richesses, avec du courage on arrive aux honneurs.

RICCARDO

Mais je n'arriverai jamais à avoir deux ou trois cents ans de noblesse... il faut cela pour lui plaire, pour aspirer à sa main, et jo ne suis rien qn'im

chanteur des rues, un joueur de guitare, le tils d'un soldat!

MARTIN

Et tu n'as pas suivi l'état de ton père?

RICCARDO

11 ne l'a pas voulu... il m'a défendu de servir l'Espagnol, et m'a dit en mourant : Tiens, mon enfant, garde monépée, non pour nos oppresseurs, mais contre eux!

MARTIN , poussant un cri.

Ah!

RICCARDO, vivement.

Qu'est-ce donc?

MARTIN , froidement.

Rien!... il faut toujours obéir à son père... mon garçon, et faire exactement ce qu'il t'a dit.

RICCARDO

Aussi ai-je suivi ses ordres... et puisqu'il fallait vivre, je pris sous mon bras, non une épée, mais une guitare... j'allais chantant nos vieux airs portugais... la romance du roi Sébastien; et quand je disais son cri de guerre : « Enfans de la Lusitanie, aux armes ! » les Espagnols me menaçaient et me faisaient taire... mais tous les habitans des campagnes vidaient leur escarcelle dans la mienne... et j'arrivai ainsi à Lisbonne, riche et content... La fortune peut-être m'y attendait... I\Iais voilà qu'un jour, à la porte de la cathédrale, s'arrête une riche voiture... j'en vis descendre une jeune dame, qui ne fit pas seulement attention à moi, pauvre misérable perdu dans la foule... Mais moi... je ne la quittai pas des yeux... je la suivis dans l'église, ce jour-là, et le lendemain, et tous les jours... Que vous dirai-je ? Je m'enivrais du plaisir de la voir... en secret et me cachant d'elle, car il me semblait que si un de ses regards tombait sur moi, ce'ne pouvait être qu'un regard de mépris... et je l'aimais déjà trop pour en être méprisé... La nuit seulement, ne craignant plus d'être vu, j'allais sous ses fenêtres... j'osais, comme un noble cavalier, lui chanter des romances d'amour, les plus belles que j'avais apprises, ou que parfois même je composais... une surtout qui semblait lui plaire... dans le pavillon où elle s'arrêtait, sur la terrasse où elle prenait l'air... dans la barque qui l'emportait sur le Tage... Partout ce chant arrivait jusqu'à elle, et j'étais le plus heureux des hommes... Je ne demandais pas d'autre bonheur... hélas ! il ne devait pas durer!

MARTIN

Pauvre garçon !

RICCARDO

Un matin, ses fenêtres étaient fermées, et impossible de savoir ce qu'elle était devenue!... J'allais dans tous les lieux de réunion... dans les églises, dans les promenades... je ne la voyais plus, elle avait quitté Lisbonne... Un soir, enfin, il y a trois jours, j'entendis prononcer son nom... vous jugez si j'écoutais!... «Oui, disait-on, don Juan de Guimarens doit i épouser; c'est un mariage arrangé par la vice-reine... Débarqué aujourd'hui à Lisbonne , don Juan doit dans trois

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ou quatre jours la rejoindre à Santarem... » Un quart d'heure après, j'étais en marche... faible, souffrant, tombant de fatigue et de besoin... et pour vivre, pour achever ma route, obligé de chanter... chanter, la mort dans le cœur... enfin je suis arrivé... je me suis traîné jusqu'ici...

IIARTIX.

Et quel était ton espoir?

RICCARDO

De la revoir encore une fois avant qu'elle n'appartînt à un autre... et ce matin... de loin, derrière sa jalousie... je l'ai aperçue !... Protégé par son balcon, qui me défendait contre ses regards, je lui ai fait mes adieus... mes derniers adieux... et j'allais... j'allais ne plus souffrir, quand vous m'avez arrêté.

MARTIN , lui frappant sur l'épaule.

Je comprends ! {Lentement.) Je ne te traiterai pas d'insensé... je te plaindrai, car, pour la pre mière fois, j'ai rencontré un amour vrai et désintéressé !

RICCARDO

Vous voyez donc bien qu'il faut que je meure, car jamais il n'y a eu au monde de malheur pareil au mien...

MARTIN, froidement et secouant la tête.

Peut-être !

RICCARDO

En connaissez-vous ?

MARTIN, de même.

Oui... mais tu ne les comprendrais pas... Aussi, à Dieu ne plaise que je m'oppose à ton dessein... Je te demande seulement un service...

RICCARDO

Ah! je suis à vous, sur l'honneur!...

Et par ton vieux père le soldat!

RICCARDO

Je le jure, pourvu que vous ne me forciez pas de vivre!

MARTIN

Sois tranquille... je te prie seulement de m'attendre huit jours !

RICCARDO, étonné.

Que voulez-vous dire ?

MARTIN, froidement.

Si d'ici là ton sort n'a point changé, si la Providence, que tu accuses, n'est pas venue à ton secours, si enfin tu veux toujours partir... eh bien! mon garçon, viens me trouver, et il est possible que nous partions ensemble.

RICCARDO

Vous, grand Dieu!

MARTIN

Pourquoi pas? me refuses-tu pour compagnon de voyage?

RICCARDO

Non, sans doute.

MARTIN

Et tu as raison... Même en renonçant à la vie, il y a encore manière de l'employer, et puisque tu n'en veux plus, puisque lu n'en fais rien, je la prends, et j'en ferai bon usage.

Comment cela ?

MARTIN

Ne t'en inquiète pas ! j'arrangerai cela comme pour moi... D'ici là cependant, et comme devant faire route ensemble , compte sur mon aide , sur mon secours... Dès que tu auras besoin de moi, je serai là.

RICCARDO

Ah ! monsieur !

MARTIN, lui serrant la main.

Adieu donc! et à bientôt!

Il sort.

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