LES REGRETS DES PRINCESSES ET DAMES DE LA COUR
SUR LE DÉCÈS DE TRES-ILLUSTRE PRINCESSE MADAME, FILLE UNIQUE DE VEU ROY CHARLES.
Sur le chant :
Dames d'honneur, Je tous prie, etc.
1 Celuy auroit le cœur plus dur que pierre, Que roc, que fer, que Téclatant tonnère, Qui, cognoissant noz amères douleurs, Àvecques nous ne se noiroit en pleurs.
2 Las ! ce n'est point an petit mal volage. Qui nous contraint perdre ainsi le courage, Mais une mort qui nous trouble ai fort, Que Ton ne peut égalier son effort.
5 L'heur et l*espoir de la France fertile. Madame, hélas ! de feu roy Charles fille, Tant vertueuse et magnanime aussi Est hors du monde et nous eu grand soucy.
4 Elle n'a plus ceste parole belle,
Ce doux maintien, tant propre à la pucelle, Ces yeux rians, ceste munde blancheur»
Que le lis porte en sa marbrine fleur.
5 Son corps poli est ors sous la lame. Tout étendu, privé d'esprit et d'âme, Sans sentiment dedans un froid cercueil, Voylà, voylà qui cause notre deuil.
6 Et ce qui plus brave nostre noblesse, C'est que*la mort Ta prins en sa jeunesse, N'ayant encor démontré clairement Quelle vertu Tassistoit sagement.
7 Vray est que nous, qui d'un cœur très-fidelle, Communiquions tous les jours avec elle.
En la servant, voyons à Toeil combien Sa longue vie eust aporté de bien.
8 Car la grandeur, sur toutes fructueuses. Qui décoroit son âme généreuse.
En son enfance assez faisait sçavoir Quel avec Page eiist esté le devoir.
9 Avant mourir ceste jeane princesse Sentant Testoc de sa forte tristesse, Sa gouvernante appela doucement, Et Tembrassa trèi-amoureusement.
10 Puis luy a dit : Hélas! ma bonne mère, Il faut aller après le Roy mon père ^ En paradis j'ay songé cejourd*hui Qu'il préparoit ma place auprès de luy.
11 Je n*ai regret à délaisser le monde,
Où je cognoy que tout malheur abonde : Car plus on vid et plus fait on de maux, Plus tost on meurt moins a Ton de travaux.
12 M*amie , hélas ! ma dure destinée
Ne m*a fait veoir que la s\xiesme année De mes beaux ans ; il faut, il faut mourir, L'ange je voy lequel me vient quérir.
15 Faites sçavoir à ma mère dolente Ma triste mort, afin qu'elle lamente Ce mien destin, et que pleine d'émoy, Elle pr* Dieu pour mon père et pour moi.
14 Quant est du Roy et de Monsieur, sans double, Je sçay fort bien qu'ils seront, somme toute. Fort courroucez quand ma mort ils sçauronty Et de me veoir plus de plaisir n'auront.
15 Adieu vous dy. Dames et Damoiselles Pleines d'honneur et de gracieux zèles.
Je sens la mort qui me vient approcher, Branlant son dard pour soudain me toucher.
16 Puis, peu à peu, en perdant la lumière, Â joinctes mains fist à Dieu sa prière; Et en rendant son âme entre ses mains, S'envolle au ciel et quitte les humains.
17 Las! en mourailt, malgré la mort craeUe, £r s'est acquise une vie étemelle.
Et nous vivans, mourons cent fois le jour, De ce qu'elle a quitté ce bas séjour.
18 Hélas ! c*estoit notre heureuse espérance, L*honneur de nous et nostre jouissance, La gemme riche et le trésor exquis, Qui nuict et Jour estoit de nous requis.
19 Mais quoy? la mort, qui n'espargne personne» Luy faict avoir Timmortel couronne (Guerdon des bons} et nous sommes cy bas En attendant comme elle le trépas,
90 O vous, seigneur plein de magnificence, Qui assistez au convoy d'excellence De ceste dame, hélas! plorez^ plorez, Et son tombeau larmoyant honnorez.
ai Et vous, Paris, perle des autres villes.
Vous, bons François, et vous, femmes et filles, Dessoubs le joug d'un regret très amer, Faictes soudain de vos pleurs une mer.
32 Prenez exemple à nous, de qui les armes. Sont durs sanglots, souspirs, fâcheuses larmes, Et qui sans fin, Madame regrettant.
Ensemble allons, nostre mort souhaitant. Fy (Favoir êan$ fçrtvoir.
CHANSON NOUVELLE