CATHOLIQUE
PiONEHOL, 5 avril 1826.
« Mon CHER PÈRE 3
Vovs m'avez défendu d'entrer avec Vous dans aucune discussion en matière de religion : je vous obéirai , mon cher père ; mais je vous dois compte des motifs qui ont déterminé les démarches qui me séparent de vous, -hélas!
peut-être pour toujours ! C'est une chose assez extraordinaire et assez douloureuse que d'abandonner la maison paternelle, pour avoir besoin de justifier une semblable détermination qui est contre toutes les règles ordinaires dans la société. Ecoutez-moi donc , 6 mon père , et ne me jugez qu'après m'avoir lu.
» Avant que de vous quitter je m'étols assuré que c étoit la volonté de Dieu , et dès-lors quelle autorité dans ce monde auroit pu me retenir ? Vous-même , mon cher père , vous ne pouvez vous empêcher d'avouer que c'eût été une véritable impiété de ma part si j'avois résisté et que î'eusse plus long-temps fermé les yeux à la lumière que la miséricorde divine faîsoit luire dans mon cœur,
» J'entends d'ici , mon cher père, ce que vous me répondez :(f Âs-tu donc plus de connoissances en religion que tous nos autres Vaudois , tes parens , et tous nos ministres , pour abjurer ainsi notre croyance ? » Non , mon cher père , je n'ai pas autant de connoissances que tout ce monde , mais j'en ai incontestablement acquis de meilleures. Et d'abord , s'il falloit opposer nombre à nombre , ah ! mon père , que sont quinze k vingt mille Vaudois devant tant de millions de catholiques , et que sont vos ministres comparés à tous les Evéques et à tous les docteurs de la catholicité ? Vraiment y s'il ne s'agissoit pas d'une chose aussi sérieuse , on auroit envie de rire d'une telle comparaison. Il ne vous serviroit de rien , pour augmenter votre nombre, de me citer tous les protestans du monde; car , outre que leur nombre seroit toujours infiniment moindre , vous seinez toujours obligé de vous en tenir aux seuls Vaudois, pour que votre raisonnement eût quelque poids au-
( 407 ) près de moi. N'est-ce pas vous , mon cher père, cjvii m'avez dit plusieurs fois , envoyant ladifficialté de répondre aux argumens invincibles qtie les catholiques font contre les protestans : ce Oh ! ça ne nous regarde pas , jqlous autres Vaudois , nous sommes plus anciens que tous les autres protestans , et nous ne devons pas répondre de leurs erreurs , s'ils en ont » Et en effet , mon cher père , d'après jtout ce que j*ai déjà pu voir et lire , il m*est bien démontré que jiotve Joi mudoise àiffèvQ infiniment de \ai/bî genes>oise , et de tant d'autres que je pour rois citer 9ans avoir même uji grand mérite d'érudition y car il est difficile de faire un pas à travers le sol protestant , sans rencontrer plusieurs variations dans la foi qui devroit être une et commune à tous. Ma conscience inquiète et mon imagination active étoient vraiment suppliciées avant ma conversion , en voyant cette diversité inconcevable d'opinions dans une ehose aussi essentielle que la religion : j'étois tenté alors d'accuser le Christ d'imprévoyance , d'avoir ainsi abandonnée tout cent de doctrine^ contre la promesse de saint Paul , l'église que jecroyois la sienne ; mais combien mpn ame a été soulagée quand j'ai pu enfin trouver chez les catholiques cette unité et univers alité de foi dont j'avois tant besoin pour dissiper mes doutes et épuiser les tourmens de mon inquiétude ! Ce qui m'a aussi parfaitement soulagé de mes pénibles in-
certitudes , c'est d'avoir enfin trouvé une autorité légitime pour juger des controverses en matière de toi : je comprenois assez , ou mêin? je ne comprenois que trop pour mon supplice « qu'il y avoit impossibilité radicale et absolue d'arrêter une erreur nouvelle chez les protestans , chacun étant le maître de lire et d'interpréter la sainte Bible , et aucun ministre ni en particulier , ni réuni à ses confrères, n'ayant le droit de m'imposer une croyance que je ne trouverai pas dans la Bible , qui me semblera peutêtre dire tout le contraire. Mais quand \'ai pu contempler le divin tribunal de l'Eglise catholique , l'autorité incontestable de son Chef , à qui il a été ordonné de paître , c^ est— à-dire d'instruire tout le troupeau ^pasteurs et brebis^ et de confirmer ou affermir dans la foi tous ses frères ^ qui peuvent par conséquent chanceler quand ils sont seuls , mais qui sont infaillibles quand il& lui sont unis ( j'ai lu tout cela dans notre Bible française, mon cher père, vous l'avez lu vous-même , et je suis prêt à le montrer à tout Vaudois qui voudra s'instruire) : oui, quand j'ai pu entrevoir cet admirable édifice de l'Eglise catholique , oh ! que je me suis trouvé à l'aise ! j'ai pu respirer enfin librement , comme un homme qui sort de prison pour entrer dans un vaste et magnifique palais ; ma foi a pris dès-lors un tel caractère de certitude et elle a imprimé une si forte conviction dans mon esprit, qu'il me
semble
semble qu'avec la grâce de Dieu )e donnerois tout mon sang pour en attester la vérité ! et quand je songe qu'en quelque coin du monde que je puisse être porté , partout je trouverai , entre catholiques , une croyance parfaitement semblable à la mienne et sans la plus petite nuance de va,riété dans toutes les vérités qu'elle \
enseigne comme étant de foi , je ne saurois dire combien cette pensée me ravit , et quel sentiment profond de bonheur elle fait goûtera mon ame. Oh ! oui , mon cher père, c'est en rentrant ' dans Tordre que je sens toutes les douceurs d'une vraie liberté. Et jamais je n'ai été plus esclave que tandis que j'étois livré à ma seule raison qui ne m'oifroit partout qu'obscurité et contradiction ; car je vous avoue que je n'étois nullement disposé à croire sur parole le ministre de chaque paroisse protestante ; que d'un autre côté l'insuffisance de l'esprit particulier m'étoit démontrée , tandis que je comprends parfaitement que rien n^est plus raisonnable ni plus eçangélique que de croire à \ Eglise universelle 5 qui a le droit d'enseigner et de. terminer toute dispute en matière de croyance* Qu'il- me semble fort celui qui peut dire : Ma foi est absolument et en tous points la même que celle de quatre ou cinq cents évêques et de leur chef, déplus de soixante millions d'hommçs, parmi lesquels il y en a au moins cinquante mille très-instruits et très-savans ; et toute cette
< 4io ) imineDsitë possède partoot «ne même profe«non de foi dans tous ses articles ! Si j^ajoote à cela que cette profession de foi est celle de diaplmrt siècles^ «ôraon pèt«e ! Dieuaeroîti'aiflearde Moon erpeur ûi -ce n-éloîeBt pas là les ^caMdÈres^e la vérité. Ne soyez dciEic fias étonné -si }'sâ •dba&donné les ciiernes pefcées de» proteiMiaftS ^ gui ne ptupcnt pas retenir les ^aux , c*^efiffr-4Hdire leurs dodrines încertaHiies, pour Tenir m'atifeuvei-aux foi^ines tottjoarsabcmdaHlesél toujoars pleines de rËglise<îatholi(}ue, e'est-^-direàime doctrine fixe , permanente ejt uf^iverseMe.
Je 'veux encore voas dire , mon cher père , ce qui m*a toujours choqué-et pai?ii singulièrement xx>ntradictoire cbez 'les Vaudois : noiûB m%i¥ez sovvent dit , >mon «her père , et au fond 43eiû est trte-^raâ , que oious étions rpkts tmciens que les protestans^ et que même Von povvvcÂtVàaloriquement prour^r «cinq on siiL siècles d'eustMice à notpe secte , tandis que les autires prote^ans n^en ont que trois au iplus-, et qu'ils ayoîent puisé leur doctrine dans la nôtre : mais alors comment se &dt*-il que nous ne soyons pas restés leurs maîtres en religic» , et que nous soyons au contraire devenus leurs très^^bumbles sujets? car nous recevons tout de leurs -mains , catéchismes , livres , ministres , et par conséquent 3yst^es et doctrine. J'ai un peu plus de sang sous lesongles que mes anciens co-religionnaires, et j*ai cru qu'il y avoit plus d'honneur d'être
enfant de TEglise catholique que d'être les serviteurs des Genevois et àe tant d'autres , dont les opinions nous étoient inoculées par leurs ouvrages.
Ce qui m'a choqué encore et paru paiement contr^ictoire , c'est cette facilité de fratenniser awc toutes les sectes et d'assister aux prêches fit offices de toutes les croyances et de toutes les litiu^ies , pourvu que ce ne fût pas/a catholique. Le jMu de vc^ages que j'ai dé)à faits, et ce que j 'ai vu au milieu de nous , m'ont prouvé que nous ne toiioos solidement à rien , hormis à notre sop»8ition d'avec l'Eglise de Rome, Des évêques anglicans, des ministres étrangers traversoientils nos vallées , ils étoient aussitôt invita à fraterniser dans nos temples , à prêcher dans nos chaires , et l'on eût juré que nous avkms tous la même croyance j et pourtant il n'en étoit rien , oar.Bous étions loin d'admettre tous les dogmes de l'Eglise anglicane , ni même indistinctement ceux des autres protestans. Il est vrai que l'ar»- ^ntque;cespersonDagessemoient sur leur route faifioit passer facilement sur l'orthodoxie de leur doctrine , et que nous aimions^ en nous rassemblant autour d'eux, à trouver dans. leur bourse un cenl3ie d'unité que ne pouvoient nous offrir leurft opinions. Tout eelfci cependant ne sui&soit pas au besoin de vérité que mon cœur éprouvoit, et, quoique je n'eusse encore aucunement alors la pensée de m^ faire catholique , je
croyols déjà qu'il me restoit peu de sûreté en demeurant protestant.
Je reviens ensuite, mon cher père , sur l'ancienneté des Vaudois , sur laquelle vous m'avez paru appuyer quelquefois pour me détourner de TEglise catholique : cette ancienneté fût-elle d'une date plus éloignée encore que celle que vous lui assignez , ce ne seroit jamais que l'ancienneté de Terreur , qui ne sauroit prescrire contre la vérité ; mais ensuite , pour que cette ancienneté fût une preuve , elle devroit remonter jusqu'aux Apôtres, afin démontrer par des faits, et non par des prétentions , que les Vaudois ont reçu de ces premiers docteurs de la religion et la doctrine saine et t autorité qui la conserve : car , mon cher père , vous savez qu'il est de toute impossibilité de montrer la filiation des Vaudois jusqu'aux temps apostoliques , ni la succession des ministres jusqu'à la même époque , tandis que tout cela se démontre avec la dernière évidence chez les catholiques. La chaîne de leurs évêques se rattache sans la moindre interruption , ou directement, ou par le moyen du siège épiscopal , au premier anneau de l'apostolat^ et à ne parler que des évêques de Rome , il n'y a point de fait historique mieux démontré que la succession constante de tous les papes , depuis saint Pierre jusqu'à Léon XII. Comparez à ce fait éclatant , mon cher père , les profondes ténèbres pù se trouve ensevelie notre existence vaudoise
( 4i3 ï et tout nôtre échafaudage de croyance primitive avant le onzième ou douzième siècle : qualifiez maintenant , comme vous le pourrez , la légèreté avec laquelle le plus jeune de vos ministres imprimoit , il y a deux ans , dans ses thèses dé réception , des peut-être sans fin sur l'antiquité de la doctrine et de l'établissement des Vaudois. Il va jusqu'à prouver qu'ils descendent en droite ligne de saint Paul , en disant opL^peut-être cet apôtre avoit passé par les vallées pour aller en Espagne : il est ^rai qu'il est assez étonnant que Turin qui se trouvoit aussi sur son passage, ainsi que tant d'autres villes depuis Rome jusqu'à la Tour, ne se soient point aperçues de ce voyage , ou é[ù'elles aient reçu du grand Apôtre une doctrine si différente de celle qu'il a laissée aux Vaudois. Mais peut-être que.... pardon , mon cher père , j'allois dire une bêtise ; il est si facile d'en dire avec des peut-^être / mais à coup sûr elle n'eût pas été si étrange que celle qui établit une histoire de onze siècles sur des peutrêtre , en faveur des Vaudois;
Je veux encore vous dire , mon cher père , ce qui a préparé mon retour à la seule véritable religion , c'est l'exemple de tant de personnages savans et distingués parmi les protestans , qui depuis quelques années rentrent dans Vunité catholique : la liste n'en finit pas , car elle se grossit chaque jour , et le princed'Anhalt^comme le juge au tribunal de Nîmes , quisesontrécem'^
ment convertis , n'ont pas fermé après- eus la porte par où Von rentre dans la maison palnt^ nelle de tous les Trais chrétiens. Qasmd je comparoia ces* conversions ilhistres avee Ys^àéSec^ tion de i{uel<{iies catholiques apostats , dont fes protestans ont presque honte de citer' les noms , tant ils sont obscurs ou peu; nonbrâux^ les doutes alors ^accmnuloient dans mon esprit , et ma conscience m^a porté à réBééoAr sur les motifs qui* ont pu amener de paireila changemens : il m'a été imposs3>le d^ apercevoir ni amour-propre , ni intérêt , ni ambitioi^ , ces trois grands mobile» des actions humainesL Dès* lors j'ai jugé que la conviction sevde smÂt diéter* miné ces âmes droites à la démarche qufdHles ont faite , et y sans être distingué dans le momie. comme tons ces homaies reqpectaides , le d^r de mon salut m'a décidé à les- imitera \j ai même été porté par l'extrême' et inconcevabfe injustice avec laquelle ils oist été traita par leurs anciens co-relîgionnaires* f avorâ lu dans l'Evangile qu'on étmt coupable en disant ^Çur à son prochain , et voilà que nos* ministres ne cessoienirde répéter à chaque conversion de ces illustres personnages : c'est un fau^ il esi devenu foU'. Cette phrase révoltsmte a^ été répétée après le nom des de Halltr , des? Laval , des de Joux , des iAldeberi et de tant d'autres ; mais quand f'ai vu que ces hommes droits et courageux continuoient à donner après leur
conyersion les mêcaes preuves de Son. seiois , ei dUfftoit les plus tottcbana esœmple» de vertus , î*ai vu. aussi de quel côté étoit.la folie , et combien le préjugé^ et l'esprit de secte rendent a^ugles et ii:i)astes des- hommes^ estimables d*aîlleuiFS sous d'autres rapports^ Gètteccmduile ,. je 1^'avoàe;^ m!a révolté ,. et y touit jeimfi que je sjuia >. j/ai jugé qm ht vét^ devoit se trouver dui coté de la niodâratic>ii>et delavertu^Ob ne peut rioàr,. eu efi(et, de* {dus modeste que les lettires par lesquelles, ils OBt rendit compte des motifs de leug œnversion ; elIes' m'ont assez touché pour comprendre rùntérél que L'obi avoit à nous les tenir cachée» si Ven avidl pu«
Voilà 9 mion cher père^ comment s'est préparé dans moi ce changement qui vous: afflige , et Voici comment â s*est coasoinmé. Vous voins souvenez que Fautomne dernier j'allai àla renéôn^e de liSgr. l'évéqûe de Pignerol qni venoit &ire sa visite dtos nos monti^es^: je le tirouvai. à Lucarne , et il me fit un accueil sL touchant qu'il nr'eàt été impossible de ne pas répondre un peu à ses prévenances : il ne cessa de me trailser afvec une bonté aflfectueuse ^ et vous sa^ vez^ quelle fut sa manière de Mre avec nous dans la visite: dont il honora notre maison. Je sentois pour lui je ne sais quoi de tendre et de filial , qui ressembloit au sentiment dont mon cœur a toujours été rempH pour vous , uion cher père ; et quoiqu'il ne me parlât point alors de
( 4i6î religion , je me disois d'une manière vague qu'il étoit impossible qu'un homme qui prêchoit d'une manière si paternelle , si raisonnable et avec un ton de conviction si persuasif, conduisît à la perdition ceux qu'il venoit visiter ; je remarquai même dans lui , pour tous nos Vaudois , des manières de prédilection qui ont tou-* ché , je le sais , bien d'autres cœurs que le mien , quoique tous n'aient pas suivi mon exemple.
Enfin , înon cher père , j'ai vu , sur les marches de l'autel d'où il prêchoit , ce prélat baigné de larmes en parlant de notre séparation et en nous invitant à une réunion qui seroit si belle ; et j'ai su que , dans plusieurs autres églises des paroisses mixtes , il sanglotoit quelquefois en adressant la parole à ceux qu'il appeloit ses chers enfans , c'est-à-dire aux Vaudpis. Tout cela 5 je vous l'avoue encore , m'avoit singulièrement prévenu en sa faveur et disposé plus facilement à passer de l'estime du pasteur à celle de sa doctrine. Ayant été ensuite dans le cas de le voir à Pignerol pour des commissions de M. le Curé de Rora , il me retint pendant quelques heures auprès de lui , et , en me parlant de son affection pour moi , il ajouta qu'elle ne sauroit être parfaite que lorsque nos esprits seroient d'accord aussi bien que nos cœurs , et que nos principes ne diiféreroient pas plus que nos sentimens : il me répétoit quelques-uns des raison nemens qu'il avoit faits , dans ses visites ,
(•4i7)* contre notre schisme , et au fond je n*eus ni le moyen, ni le courage de lui répondre ; il n'abusa point de mon embarras , et , cessant de parler de controverse avec moi , il se contenta de me dire : « Mon cher Daniel , c'est la grâce qui touche les cœurs et éclaire l'entendement ; je demanderai donc à Dieu qu'il achève par sa miséricorde l'œuvre qu'il a commencée par mon amitié ; si je dois avoir la consolation de vous voir rentrer dans le sein de l'unité catholique , je ne puis devoir qu'à lui cet événement que j'appelle de tous mes vœux. Je ne vous demande qu'une seule chose , Daniel , c'est que tous les jours vous fassiez cette prière avec franchise et de bonne foi : Mon Dieu , faites-moi connoître si je suis dans terreur ; c'est de tout mon cœur que je cous en demande la grâce, « Je fus fidèle à cette prière. Ah I mon père , mon tendre père , vous souvient-il de l'état soucieux, inquiet, rêveur où je fus pendant assez longtemps, quoique je m'efforçasse de cacher à vos yeux et à ceux de ma chère mère l'agitation de mon ame? Dieu me poursuivoit , j'en suis certain ; ce qui se passoit dans moi-même avoit un caractère surhumain , et chaque jour je sentois que ma prière étoit exaucée : je ne voyo4s de sécurité pour mon salut que dans mon changement , et je ne trouvois dans mon trouble un sentiment de paix qu'en tournant mes pensées vers le Dieu des catholiques. Ah ! pardon , mon.
( 4i8 ) cher père , cette expression m'échappe , parce qu*en effet il j auroit deux Dieux si nos deux religions si différentes étoient paiement yéritables. Dans cet état d^agitation intérieure j'écrivis à Mgr. TEvêque de Pignerol pour lui faire part du résultat de ses conseils , et lui avouer que j'éprouvois au-dedansde moi un mouvement irrésistible qui me pousBoit vers lui , et que je voyois assez que le calmé ne reviendroit qu'enti^e ses bras où je désirois vivement me jeter: sa réponse pleine d'une tendresse paternelle porta la consolation dans mon coeur , et la miasion qui eut lieu ensuite àRoraachevade me déterminer. Ma mère s'étant aperçue de mon empressement a écouter , quand je le pouvois , ces dignes et pieux missionnaires , conçut quelques soupçons de mon dessein , et me témoigna son chagrin et son opposition absolue; je vis bien que , puisque mes projets de conversion perçoient dans ma famille , on alloit multiplier les obstacles autour de moi : en conséquence , le dimanche matin 26 février, je quittai la maison paternelle, et je me rendis à Pignerol auprès du tendre et respectable ami que la Providence m'avoit ménagé. Je restai quelques jours au palais épiscopal , et je fus ensuite placé par Mgn au petit séminaire , ott je me suis livré à une étude assidue de la religion. O mon père ! que de choses j'ai dû apprendre pendant Ce premier mois , et avec quelle évidence j*ai compris le malheur et l'in-
( 419 ) justice de notre séparation religieuse ! combien la religion catholique et ceux qui la professent m'ont paru difierens du portrait qu'en font nos préjugés! Oui , mon cher père , j*aî acquis Tentière convtctian que les Vaudois sont dans l'erreur , et qu'il est impossible de se sauver sous leur bannière* Je n'hésite pas à dire qu'il n'y a pas un seul de mes compatriotes, pas un seul Vaudois qui ne prit le même parti que moi , s'il vouloit réfléchir ainsi que j'ai eu le bonheur de \e faire } et s'il faisoit franchement la prière qui a produit en moi un si grand changement , je n'ai aucun doute que Dieu ne parlât clairement ^ son cœur comme il a parlé au mien.
Hélas ! ce n'est pas Tintérêt temporel qui m'a feit tout quitter pour suivre la voix de Dieu : j'ai abandonné tout ce que j'avoîs sur la terre ; un père respectable que la nature , l'éducation et les bontés constantes que j'en ai reçues rendoient si cher à mon cœur ; une mère tendre que j'aimois plus que moi-même , une famille , des amis auxquels j'étois si dévoué.... Eh bien , oui, tout cela ; mais le souvenir des paroles du Christ , qui dit que l'on n'est pas digne de lui quand on aime quelqu'un plus que lui , Ta emporté dans mon cœur sur les affections de la nature les plus vives et les plus légitimes. Ah ! mon père ^ il faut une grande grâce, comme une grande conviction, pour surmonter pareils obstacles et se déterminer à de tels sacrifices; mais
aussi il faut, pardessus tout, faire son salut, et il m'est démontré qu'on ne le. peut pas chez les Vaudois.
Vous avez appris, mon cher père , que j'avois fait abjuration le jour de Pâques entre les mains de Mgr. TEvêque dePignerol, assisté de MMgrs. les Evêques de Tarantaise et de Maurienne , en présence de plus de deux mille personnes rassemblées dans Téglise cathédrale. O mon père , quel beau jour poui* moi ! Ah ! si la paix dont mon cœur jouit depuis cet instant vous étoit connue telle que je l'éprouve , elle seroit pour vous un argument de plus en faveur de la vérité ! Votre lettre du 3i mars, dont les reproches m'ont fait tant de peine , semble m'accuser d'avoir manqué de tendresse envers vous, en vous quittant dé cette manière ; ab ) mon père , mon tendre père , jamais je ne vous ai autant aimé que depuis que le bon Dieu a eu pitié de moi , en m'appelant dans la seule véritable Eglise. Non , mon père , je n'aime personne autant que vous sur la terre ; mais j'aime Dieu pardessus tout j c'est lui seul que j'aime plus que vous , et c'est le seul dont vous ne deviez pas être jaloux. Si vous aviez entendu la manière dont on m'a recommandé de vous honorer , à l'époque de mon abjuration , vous seriez forcé d'avouer que ma démarche vers l'Eglise catholique ne peut qu'ajouter à mon amour pour vous.
Maintenant je me prépare à recevoir le Saint- Esprit par l'imposition des mains dans le sacrement de Confirmation, ainsi que le pratiquoient les Apôtres, comme on le voit dans leurs Actes: je me disposerai ensuite à ma première communion , et je ne saurois vous dire , ô mon père , combien mon cœur brûle du désir d'être admis à cette table sainte où je recevrai en réalité , et non en figure , celui qui a dit du pain eucharistique : Ceci est mon corps ; je croirai mon Sauveur sur sa parole et non sur celle de nos ministres , qui ne veulent admettre qu'une simple représentation là où le Verbe incarné nous assure de sa présence réelle et corporelle. J'ai compris quelle contorsion donnent au texte sacré les protestans, en expliquant, d'une manière si peu naturelle , les paroles : Faiies ceci en mémoire de moi , comme si ce n'étoit là qu'une mémoire du Christ -.faites ^m, veut dire faites tout ce que je viens de faire , opérez ce que je viens d'opérer , en un mot, faites ceci; et quoi ceci ? ceci est mon corps. Voilà le Christ interprète de lui-même , je souscris à sa parole inviolable , et je ne trouve en effet aucun souVenir , aucune mémoire plus digne de mon Sauveur et qui me rappelle mieux tout ce qu'il a fait et souffert pour moi, que les symboles sacrés sous lesquels il se reproduit réellement à ma foi et à mon amour , en se cachant à mes sens. Un Dieu caché sous les espèces du pain et du vin est le
plus digne souvenir de lui-même. Quand je songe que Jésus-Christ y dans le cbapitre VI de TEvangile de saint Jean , compare la manne au pain divin qu*il annonce et qu41 promet , et qu'il met ce pain céleste mille fois au-dessus de la manne qui n'en étoit qne l'image , je ne peux comprendre comment ven simple morceau de pain et un peu de vin , figure et image d a Christ , tant qu'il vous plaira , mais enfin pam et çin^et rien de plus ; non je ne comprends pas comment il a fallu un si grand miracle que la manne, pour annoncer un si petit cadeau qu'un morceau de pain et un verre de vin : je né comprends pas comment ce pain et ce vin sont si éminemment * au--dessus de la manne qui les figure , puisque celle-ci est un miracle , et qu'il n'y en a poii^t dans la cène des protestons. Je ne compreibf& pas comment l'Eucharistie est un pain çhani descendu du ciel^ ainsi que l'assure Jésus-Christ, s'il n'y a dans ce pain que de la farine et de l'ea^a cuits au feu : rien de tout cela n'est pwani , rien de tout cela n'est descendu du ciel ; et Jésu»-Christ a pourtant promis tout cela dans le pain qu'il annonce , et il a dit positivement : ( je le lis dans la Bible française dont on se sert dans les vallées) : Je suis le pain i>içani...Ae pain que fe donnerai est ma chair. Ah ! mon père, lisez depuis le verset 5 1 j usqu'au verset 58 , et dites-moi si le pain et le çin des protestans offrent véritablement à leui' cène tout ce que
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Jésus-Christ a promis. Quelle différence, grand Dieu ! de la foi catholique à la foi vaudoise ! Quelle Eucharistie que celle de l'Eglise catholique ! et quel don mesquin que celui de la cène des Vaùdois ! Avec deux sous je trouverai dans tous les cabarets autant que le ministre nous présente à la cène , un morceau de pain et un verre de çin ; toutjest là , et tout ce qu'on veut y ajouter de^if^tfr^ ou de signification n'empêchera pas que ce ne soit jamais que du pain et du if in , et pas davantage. Ah ! mon Dieu ! comme les protestans^ ont restreint vos bienfaits ! je ne sais ce qu'il y a déplus, ou d'impiété, ou d'ingratitude, dans le sacrilège attentat qui a réduit à si peu de chose les magnifiques promesses de Jésus-Christ. Pardon , ô mon père ! je vous oflfense sans le vouloir ; maïs l'outrage que j'ai l'air de faire à votre croyance n'est pas comparable à celui que les protestans font à Tamour de Jésus- Christ. Je m'arrête , mon cher père , pour ne pas m'attirer une seconde fois le reproche si dur et si sévère que vous m'avez fait dans votre dernière lettre au sujetde mes discussions religieuses ; vous avez cru peut-être qu'elles tn'étoient inspirées par quelque autre ; je vous jure, mon tendre père , sous les yeux de Dieu , qu'il n'en est rien du tout , et que mon cœur seul avoit dicté ce qui vous a tant déplu.
Combien cette lettre est longue , ô mon père! mais n'en soyez pas surpris ; je ne m'occupe en
ce moment que de ma religion , et je passe une partie de mon temps à de pieuses et utiles lectures sur ce point si important de la vie ; je lis tHis foire de t Eglise , la Discussion amicale de M > de Trepern^ei plusieurs autres ouvrages, pour mon instruction , entre autres la Vie des Saints de TEglise catholique. A propos de Vie des Saints , j'ai tort d'ajouter de l'Eglise catholique , car il n*y en a jamais eu hors de son sein , et les protestans eux-mêmes n'en ont pas la prétention. Il faut être de bon compte , ce seroient des Saints d'une singulière espèce, que les deux célèbres libertins qui ont commencé la réforme , et celui qui l'a introduite à sa manière en Angleterre. Je lis l'histoire de la réforme protestante par un certain William Cobbett , protestant lui-même.... Oh ! mon père, quelle détestable infamie que cette sale et sanglante révolution qui a établi le protestantisme dans ces contrées ! cela fait horreur ; et je crois que je sécherois de honte si j'appartenois à une secte née de la fange et du sang. Ah ! mon père , lisez M. Cobbett , et s'il ne vous empêclie pas de dormir, vous direz que j'ai exagéré les excès inouïs qui m'ont révolté à chaque page de cett humiliante histoire du protestantisme par un protestant. C'est en Angleterre, me direz-vous , que se sont passées ces abominables scènes^ mais les Vaudois ne sont-ils pas en union et communion avec les religionnaires de ce pays-là ?
Eïicore une fois pardon /mon père; tout cefa? 'échappé presque forcément, et je vous épar-* gne toutes les autres réflexions que cette histoire de M. Cobbett nfa suggérées et lès douloureuses impressions qu'elle m*a faites. Oh I que je suis lieureux d*être catholique !
J'arrive enfin à ce qu'il y a de plus pénible
pour moi dans votre lettre : vous me dites que
ma conversion conduira ma mère au iombeau.^
Vous déchirez mon malheureux cœur , ô mon
père , et je ne me corisolerois jamais d'avoir si
vivement contristé une mère tendrement chérie^
si ma conscience ne m'assurôît pas que j'ai obéi
à Dieu , qui avoit bien droit de me soustraire à
l'autorité maternelle pour ce qui regarde la foi
et le salut. Non , ma mère , ma tendre mère , lé
fils à qui vous avez donné la vie ne vous don^-
nera pas la mort; Dieu voit ma juste et profonde
douleur de vous avoir contristée ; mais il sait
que c'est pour ne pas lui résister , et que c'est à
lui seul que j'ai pu faire le douloureux sacrifice
qui me sépare de la meilleure des mères. Ah!
ma mère , ne cessez pas d*aimer votre pauvre
enfant , il ne fut jamais plus digne de vous ; il
est aussi inébranlable dans son affection filiale
qu'il l'est dans le parti où la grâce l'a amené.
Oui , ma mère, votre Daniel vous aimera jusqu'à
son dernier soupir , et quel que soit son avenir
ici-bas , jamais il n'oubliera les entrailles qui
Vont porté , et les soins que vous avez pris de
( 4^6 î son enSuiceet de soa éducation. Âh! ma. mère , si les larmes api effacent cas lignes à mesure que je les trace ,; arrimient j>usqn'à voust^ eUes tariroieiii ktr yôtres ; maiar fe: prierai tant, mon Dieu- qu'il vous consdfera ^ ma mère: ^ et que peut-être il me consolera moi-même ^. en exau^ çant hf iph» aréent de mes yoùlx: pour tous;
Àdieit, mospère y mdn tendre père ; ianis<'me dites qu'il &ut renoncer h iretonmer jamiais dans lè \i%w<pà.'w!a Vuinaî6re«... Ah I monpève, quelque cruel que aott ostr arrêt pomr i&on pauvre cœur j \e me consolerai d'avoir perdu nm patrie terrestre , en songeanA qu'il y e» a une éternelle promise à œvnc: qui ont tout, qailsté pour suivre Jësu^^Christ Mon père, |e vous demande pardon de tousi lesi chagrins: qne f aî^ pu vous causpr dans ma vie ;' je ne peux les réparer que pe»^ mestprièresefi par ma eondidilie ;^ ^ votffi promets que je vous prouverai toujours parFun et l'autre que je suis votre< fils le plus fendre et le plus respectueux.
JiïAw-DANifii. tOURN.
Fiïr^