‹ Recueil de farces, soties et moralités du quinzième siècleChapitre 21 sur 53 · k) moralité · texte numérisé non relu

k) moralité

Je me fusse bien déporté ^ D'estre venu en ceste place !

Las ! je ne sçay plus que je face :

Mourir me conviendra de faim.

De dueil, j'en machure* ma face...

Mauldit soit le filz de putain !

l'aveugle.

J'estoye bien fol, je suis certain.

D'ainsi fuyr la bonne voye, Tenant le chemin incertain, lequel par foleur ' pris j'avoye.

Hcllas ! le grant bien ne sçavoye, Que c'estoit de veoir clerement !

Bourgoigne voy, France, Savoye, Dont Dieu remercye humblement !

LE fiOITEUX.

Or me va-il bien meschamment, Meschant qui n'a d'ouvrer appris !

Pris est ce jour maulvaisèment :

Maulvais suis d'estre ainsi surpris ; Seur, pris sersty, aussi repris.

Reprenant ma malle fortune :

Fortune ^, suis des folz compris, Comprenant ma grant infortune ^.

L*AVEDGLE.

La renommée est si commune De tes faitz, noble sainct Martin,

' Dispensé.

- Meurtris, égratignc.

•■* Pour : folie.

* D'aventure, par hasard.

^ Ce couplet est en équmque»^ dans le goût de Guillaume Crétin. I.a rime ou du moins l'assonaoce se reproduite peu près au commencement de chaque vers. Ces tours de force rbythmiques étaient très-appréciés à cette époque.

HR l\vEU6LE et DU BOITEUX. 231

Que plusieurs gens viennent, comme une

Merveille, vers toy, ce matin.

En françoysy non pas en latin.

Te rens grâce de ce bienfait :

Se j'ay esté vers toy mutin,

Pardon requiers de ce meffait !

LE BOITEUX

Puisque de tout je suis relfait ' , Maulgré mes dens et mon visaige, Tant feray, que seray deiïaict, Encore ung coup, de mon corsaige •, Car je vous dis bien que encor sçay-jo La grant pratique et aussi Tart, Par ongnement et par herbaige, (liombien que soye miste • et gaillart, Que huy on dira que ma jambe art Du cruel mal de sainct Anthoyne *.

Reluysant seray plus que lart :

A ce faire je suis ydoyne *.

Homme n'aura, qui ne me donne Par pitié et compassion.

Je feray bien de la personne Plaine de desolacion :

« En rhonneur de la Passion, Diray-je , voyez ce pauvre bomme,

* C'est-à-dire : puisque je suis devenu ingambe.

^ C'est-à-dire * je me débarrasserai encore une fois de mon embonpoint, de mon air de santé.

^ Propre à tout, dispos.

* Ce mal, si célèbre au moyen âge, était une espèce d'ulcère malin qui s'attachait à toutes les parties du corps et surtout au fondement.

'^ Les mendiants savaient le secret de se faire des plaies pos» fiches : pour donner à croire qu'ils avaient la lèpre, ils se frottaient avec du lard les parties du corps qu'ils laissaient à découvert.

â59 MOUALITÉ DK L'AVEUiiLË ET DU BOITEUX.

Lequel, par grant extorcion S Est tourmenté, vous voyez comme î »

Puis, diray que je viens de Romme *, Que j'ay tenu prison en Acre ', Ou que d*icy m'en voys, en somme, En voyage* à sainct Fiacre ^.

CY F)NK LA MORALITÉ DE i/aVEUGLK ET Otl BQlTKIJX.

' Torture, excès de souffiauce.

- Les pèlerins qui revenaient de Rome avec des indulgences, des reliques et des médailles ))énies, ramassaient de grosses au mônes.

' Pèlerinage. ^

* Beaucoup de mendiants, simulant des infirmités de tous genres, se faisaient passer pour des chrétiens qui avaient été esclaves chez les Infidèles en Palestine.

^ Ce saint avait dans^ ses attributions les maladies de l'anus , notamment le fie et la fistule.

LA

FARCE DU MUNYI:R

DE QV] LE DIABLE EMPORTI. I/AME EN ENf EI\

l'An ANDRÉ DE lA VHINE

PRKFAGE DE L'EDITEUR

LA Farce du Munyer, comme nous l'avons dit dans la préface de la moralité précédente, fut représentée publiquement à Seurre, petite ville de Bourgogne, en 1496, i\ la suite du Mystère de saint Martin, composé par André de la Vigne, qui est aussi Tauteur de la moralité et de la farce. Cette farce n'a été imprimée qu'une seule i'ois, en 4851, parles soins de M. Francisque Michel, qui a négligé de joindre aucune nbte au texte qu'il publiait un peu trop servilement, d'après le manuscrit de la Bibliothèque impériale.

Le sujet de cette Farce très-divertissante se retrouverait probablement dans les fabliaux des trouvères. C'est un petit diable, nommé Berith, que Lucifer envoie sur la terre pour faire son apprentissage et qui a promis de rapporter à son maître une âme damnée. Or ce diable novice ne sait où prendre l'âme au sortir du corps d'un pécheur, Lucifer, ,qui partage l'opinion de certains philosophes goguenards ou naïfs du moyen âge, apprend à Berilh que tout homme qui meurt rend son âme par le fondement. Muni de cette savante instruction, le chasseur d'âmes va se mettre en embuscade dans le lit d'un meunier, qui est à l'agonie et qui se confesse à son curé : il attend le dernier soupir du mourant, et reçoit précieusement dans son sac ce qui s'échappe du derrière de ce larron. Lucifer, en ouvrant le sac, n'y trouve pas ce qu'il y cherchait : il en conclut que

i36 l'RéFACE DE L'éDITBUR.

les meuniers ont l'âme infecte, et il ordonne à ses diables de ne lui apporter jamais âmes de meuniers.

André de la Vigne a encadré ce sujet bouffon et fantastique, où rame immortelle est traitée avec assez d'irrévérence, dans une scène de mœurs populaires où sont représentées les amours du curé avec la meunière et les querelles du mari avec sa femme. Cette Farce est un petit chef-d'œuvre de malice et de joyeuseté. On y remarque des traits d'un excellent comique.

La Farce du Munyer, qui est encore pour nous si plaisante, devait produire sur les spectateurs un merveilleux effet de rire inextinguible, à une époque où les meuniers, à cause de leui-s fourberies et de leurs vols dans la manutention des farines, avaient fourni au conte et à la comédie un type traditionnel d'épigrammes et de plaisanteries^. Le public accueillait avec des éclats de grosse gaieté ce personnage matois et narquois, dont il disait proverbialement : « On est toujours sdr de trouver un voleur dans la peau d'un meunier. » Cette disposition railleuse et aggressive des gens du peuple à l'égard des meuniers devint pour ceux-ci une sorte de persécution permanente, que le Parlement de Paris dut faire cesser, en défendant, sous peine de prison et d'amende, d'injurier le6 meuniers dans les rues ou de les poursuivre par des quolibets.

Nous ne doutons pas que le meunier de la Farce du quinzième siècle ne se soit transforme, uu dix-septième siècle, en Pierrot enfariné^ sur les tréteaux du pont Neuf et de la place Dauphine.

• Voy. le Tracas de Paris^ par François Collelet; dans le recueil intitulé : Paris burlesque et ridicule, édition de la Bi> liliothèque gauloise.

LA

FARCE DU MUNYER

DE QUI LE NABLK EMPORTE i/aME EN ENFER

L£ MUNÏEB, couché eu uag lict comme malade. Oi% suis- je en piteux desconfort Par maladie griefvc et dure ; Car espoir je n'ay de confort Au grant mal que mon cueur endure.

LA FEMME

Fault-i), pour ung peu de froidure, Tant de fatras mectre dessus !

LE MUNYER.

J'ay moult grant paour» si le froit dure, (jifaulcuns en seront trop deçeus.

Ha ! le^ rains !

LA FEMME

SuS; de par Dieu, sus!

Que pins grant mal ne vous coppie ' !

LE MUNYEB.

Femme, pour me meclre au-dessus *, B:iillez-mov...

' Ne vous comble; coppicTf du has latin coppave. Ou pourrait aussi le faire venir de copp'.re, couvrir. * GVst-à-dirc : pour me faire surmonter la douleur.

^Ô8 LA FAItCE

LA FËM.ME.

Quoy?

LE MUNYER.

La gourde pie *, Car mort de si très-près m'espie, Que je vaulx moins que trespassé.

LA FEMME

Mais qu'ayez tousjours la roupie Au nez?

LE MUNYEU.

C'est bien compassé * !

Avant que j'aye au moins passé Le pas, pour Dieu! donnez m'a boire?

Ha! Dieu! le ventre!

LA FEMME

Et voire, voire.

J'ay ung très-gracieux douaire De vostre corps, quant bien je y pense!

LE MUNYER.

Lecueur me l'ault^!

LA PEMHE.

Bien le dov croire.

LE MUNYEKi

Mort suis pour toute recompense, Se je ne refforme ma pance * De vendange délicieuse !

Ne me plaignez point la despence»

Femme, soyezHnoy gracieuse?

' ÏA sainte bouteille.

- C'est-à-dire : Voilà trop d'ordre, trop de sagesse î ^ Le ctsur me manque^

^ C'esl-à-dire : Si je ne nie refais pas l'estomac, si je ne me remets pas le ventre.

DU M UN VER. 23f«

LA FKMMK.

Ëstre VOUS doybs tiiullcieusc, A tout le moins ceste journée, Car vie trop maulgracîeuse ' M*avez en tous temps démenée.

LE MUNYER.

Femme ne sçay, de mère née.

Qui soit plus aise cpie vous estes ?

LA FEMME

Je sus bien la mal assenée ' ,

Car nuyt ne jour rien ne me laictes.

LE MUNYER. *

Aux jours ouvriers et jours de festes, Je fays tout ce que vous voulez Et tant de jietits tours.

LA .FEMME

Pas faietes * !

LE MUNYER.

Uaaa I

LA FEMME

Dites tout?

LE MUNYER.

Vous volleï, Vous venez, et...

(jiioy?

LE MUNVEhi

Vous allez :

' )1al lotie, mal |>oUi'vUc» mut assignée, • G'est-à-tlire : Non, voUs ne le faite* pa;

iAO LA FàRCE

L'un gauldissez, Pautre gai lez '« Puis diez Gaultier, puis chez Martin, Autant de soir que de matin.

Pensez que, dans mon advertin*, Les quinies joyes n*en ay mye'?

\.k FEMME.

L'avez tous dit, villa in mastin :

Vous en aurez !

Elle fait seinblanl de le balre.

LE MUNTER.

Dictes, ma niye, Au nom de la Vierge Marie, Maintenant ne- me bâtez point :

Malade suis, de fascherie...

LA rEMME.

TeneaL tenez !

Elle le bat.

LE MUNYER.

Qui se mnrye, Pour avoir ung tel contrepoinct * ' Je ne sçay robe ne pourpoinct Qui tantost n'en fust descousu.

Il pleure.

LA FEMME

Cola VOUS vient trop bien à poinct.

' c'est-à-dire : Vous vous divertissez avec Tun, vous faites boooe cbcre avec l'autre. Nous avons cooscrvé le composé de §ttller : régaler.

* Inquiétude d'esprit, soupçon, jalousie.

^ C'est-à-dire : Je n'ai pas de quoi me réjouir. On disait proverbialement les qu'nie foies (de Notre-Dame), pour exprimer le comble du lonbeur; et les quinne jo}ex de mariage, pour caroclériser tous les soucis que les femmes causent » leurs maris.

* Ba$>tiimade.

DU MCriYEU. 241

LE MUIfYER.

Ua! c'est le bon temps quavez eu, Et le bien !

i.A FEMME.

Comment ?

LE MUNVEll.

Ho! Jhesu!

Que gaiguez-vous à me ferir * ?

LA FEMME

11 en est taillé et cousu.

LE MUNYEK.

Vous me voulez faire mourir?

31ais, se je puis ung coup guérir, Mort bieu! je vous fe...

LA FEMME

Vous grongnez?

Encore faictes?

LE NUNYER.

Requérir^, Mains joinctes, vous veuli !

LA FEMME

Empoignez Geste {trune?

Elle frappe.

LE MUNYEK.

Or, besongnez, Puisque vous Favez entrepris I

LA FEMME

Par la Croix bieuî se vous Ibngnez®.,.

' Frapper; du latin /tfnrr.

* Supplier, prier.

' C/est-à-dire : si vous {irognez, si vous faites du mauvais.

^242 LA F Ali Ci:

LE iMUNY£R.

lia! povre Munyer, tu es ])ris

Et trop à tes despens repris !

Que bon gré Sainct Pierre de Roinmc î . ..

LA FEMME

Vous m'avez le meslier appris A mes despens, ouy y mais...

LE NUNYEU.

En somme, De grant despit, vecy ung homme Mort, pour toute solution !

LA FEMME

Je n*en donne pas une pomuie.

LE MUNYEB.

En rhonneur de h Passion, Je demande confession.

Pour mourir catholiquemenl ?

LA FEMME

Mais plustost h polacionS Tandis qu*avez bon sentement*

"^ LE MDNYER.

Vous nous morguez ^, par mon serment ! Quant mes douleurs seront estainctes, Se par vous voys à dampnement, A Dieu je feray mes complainctes.

LE CORK, (levant la maison.

Il y a des sepniaynes mainctcs Que je ne vys nostre Munyero.

Pour ce, je m'en voys aux actaintes* Liï trouvei*.

^ C/csl-à-dirc : vous (tcm;iiKlez à lioire.

* C'est à-dire : pendant que vous avez encore l'âuiu au ventre ^ Vous nie bravez, vous vous moquez de moi.

* A rimprovîsle, de ce pas, brusquement.

nu MCNYER.

LE MUNVKR.

(]oustuiniere A ceste extrémité dernière Estes trop?

LA FEMME

Qu'esse que tu dis?

LE MDNYER.

Je conleray voslre manière, Mais que je soye en Paradis.

Avoir tous les membres roidis, Estre gisant sur une couche, lit batre ung homme I Je mauldis

L'heure que jamais

11 pleure.

LA FEMME

Bonne bouche, Fault-il qu'encore je vous touche * ?

Quesse cy ? Faictes-vous la beste?

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