LIVRE III
rinterventîon de la puissance de Dieu, tout le peuple s'écria unanimement : « Pieux roi, nous rejetons les dieux mortels, et nous sommes prêts à obéir au Dieu immortel que prêche saint Renn. »
On apporta cette nouvelle à l'évêque qui, transporté d'une grande joie, ordonna de préparer les fonts sacrés. On couvre de tapisseries peintes les portiques intérieurs de l'église, on les orne de voiles blancs, on dispose les fonts baptismaux, on répand des parfums; les cierges brillent de clarté; tout le temple est embaumé d'une odeur divine, et Dieu fit descendre sur les assistants un si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au milieu des parfums du paradis.
Le roi pria le pontife de le baptiser le premier. Le nouveau Constantin " s'avança vers le baptistère, pour s'y faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il s'avançait vers le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente : « Sicambre ', abaisse humblement ton cou ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »
GttiooiBB DB Tonus (traduction de H. Oolzot).
63. — Rtenrtre de rév^^qne Prétextât |mu* la reine Frédésonde*.
Ce jour-là l'évêque de Rouen, dont le meurtrier guettait la sortie depuis le lever du soleil, se rendit de bonne heure à l'église. Il alla s'asseoir à sa place accoutumée, à quelques pas du maîtreautel, sur un siège isolé au-devant duquel se trouvait un prie- Dieu. Le reste du clergé occupa les stalles qui garnissaient le choeur, et l'évêque entonna, suivant l'usage, le premier verset de Voffîce du matin. Pendant que la psalmodie S reprise par les chantres, continuait en chœur, Prétextât s'agenouilla en appuyant les mains et en inclinant la tête sur le prie-Dieu placé devant lui. Cette posture, dans laquelle il resta longtemps, fournit
!• Le noupeau Consfanim, Vemporerix Constantin ftit le premier empereur romain qui embrassa le cliristlani&me, après une victoire qu'il remporta aussi par l'intervontlon du Dieu des chrétiens.
2. Sicambre, Nom d'une tribu des Francs, par lequel on désignait quelquefois la nation entière. Elle habitait sur la rive droite du Rhin, et s'étendait Jusqu'au Wéser.
3. Prétextât, évoque de Rouen, avait encoum la hahie de Frédégonde en secouncDX B\-unehant sa rivale. C'est Van 588 qu'U fut assassiné ; TÉglise l'a élevé au i^Qg des saints. On le fête le 24 février.
4. Ptalmodie. Manière de chanter ou de réciter, )t Véglise, les psaumes, c'est ^ire les cantiques coraposo's par le roi David. Psalmodier. Réciter les psaumes, ^wmier. Recueil des psaumes.
à l'assassin, qui s'était glissé par derrière, roccasion qu'il épiait depuis le commencement du jour. Profitant de ce que Tévêque, prosterné en prières, ne voyait rien de ce qui se passait à Teutour, il s'appiochadelui insensiblement jusqu'à la portée du bras, et tirant le couteau suspendu à sa ceinture, il Ten frappa sous Taisselle. Prétextât se sentant blessé poussa un cri ; mais soit malveillance, soit lâcheté, aucun des clercs présents n'accourut à son aide, et l'assassin eut le temps de s'esquiver. Ainsi abandonné, le vieillard se releva seul, et appuyant les deux mains contre sa blessure, il se dirigea vers l'autel dont il eut encore la torce de monter les degrés. Arrivé là, il étendit ses mains pleines de sang pour atteindre, au-dessus de l'autel, le vase d'or suspendu par des chaînes, où l'on gardait l'Eucharistie réservée pour la communion des mourants. Il prit une parcelle du pain consacré et communia; puis rendant grâce à Dieu de ce qu'il avait eu le temps de se munir du saint viatique, il tomba en défaillance entre les bras de ses fidèles serviteurs et fut transporté par eux dans son appartement.
Instruite de ce qui venait d'avoir lieu, soit par la rumeur publique, soit par le meurtrier lui-même, Frédégonde voulut se donner l'affreux plaisir de voir son ennemi agonisant. Elle se rendit en hâte à la maison de Tévèque... Prétextât était dans son lit, ayant sur le visage tous les signes d une mort prochaine, mais conservant encore le sentiment et la connaissance. La reine dissimula ce qu'elle ressentait de joie, et prenant, avec un air de sympathie, un ton de dignité royale, elle dit au mourant : « Il est triste pour nous, ô saint évèque, aussi bien que pour le reste de ton peuple, qu'un pareil mal soit arrivé à ta personne vénérable. Plût à Dieu qu'on nous indiquât celui qui a osé commettre cette horrible action, afin qu'il fût puni d'un supplice proportionné à son cri me 1 »
Le vieillard, dont tous les soupçons étaient confirmés par cette visite même, se souleva sur son lit de douleur, et, attachant ses yeux sur Frédéi^onde, il répondit : « Et qui a frappé ce coup, si ce n'est la main qui a tué des rois, qui a si souvent répandu le sang innocent et fait tant de maux dans le royaume *? » Aucun signe de trouble ne parut sur le visage de la reine, et comme si ces paroles eussent été pour elle vides de sens et le simple effet d'un déran;;ement fébrile *, elle reprit du ton le plus calme et le
1' Allusion anx crimes de Frédégoude. Voir Vllistoire de France de MM. Hu- BAULT et Marouebxn, page 42 2. FéhrUe* Causé par la fièvre.