‹ Recueil de morceaux choisis de prose et de vers, avec des notes pour l'intelligence du texte et l'étude de la langueChapitre 320 sur 466 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Chêne cet avorton ^ qu'un souffle fait trembler ? Ce fétu, près de qui la plus humble bruyère

Serait un arbre ? ■— Et pourquoi non ? Je ne m'en dédis pas, docteur, cet avorton, . Ce fétu, c'est un chêne, un vrai chêne, tout comme

Cet enfant qu'on berce est un homme.

Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que vos propos ? Vous n'avez rien dit là, docteur, qu'en leur langage.

Tous les buissons du voisinage Sur mon chêne, avant vous, n'aient dit en d'autres mots : Quel brin d'herbe, en rampant, sous notre abri se range?

Quel germe inutile, égaré,

A nos pieds végète enterré

Dans la poussière et dans la fange? — Messieurs, leur répondait, sans discours superflus, Le germe, au fond du cœur chêne dès sa naissance, Messieurs, pour ma jeunesse ayez plus d'indulgence : Je croîs, ne vous déplaise, et vous ne croissez plus. £

Le germe raisonnait fort juste :

Le temps, qui détruit tout, fait tout croître d'abord ;

Par lui le faible devient fort,

Le petit, grand, le germe, arbuste.

Les buissons, indignés qu'en une année ou deux

Un chêne devint grand comme eux,

Se récriaient contre l'audace De cet aventurier qui, comme un champignon, Né d'hier, et de quoi ? sans gêne ici se place, Et prétend nous traiter de pair à compagnon I L'égal qu'ils dédaignaient cependant les surpasse ; D'arbuste il devient arbre, et les sucs généreux

Qui fermentent sous son écorce, De son robuste tronc à ses rameaux nombreux Renouvelant sans cesse et la vie et la force, Il grandit, il grossit, il s'allonge, il s'étend,

11 se développe, il s'élance ;

Et l'arbre comme on en voit tant

Finit par être un arbre immense '.

1. Avorton, Qui est né arant le temps, qui est mal vena, et par extension «être ebëtif, faible, mal fidt. » Mot formé de la préposition avant, av, et d'an mot latin, qui yent dire m commencer, se loyer, naître; » d'oU les mots orient, exorde, origine»

3. Immense, u Sans mesure. » Les diverses formes de la racine sont : mens, dimension, ircommenftnraUe» met, mesore, met, m^tre, métrique, d'oh géo-

De protégé qu'il fut, le voilà protecteur, Abritant, nourrissant des peuplades sans nombre;

Les troupeaux, les chiens, le pasteur.

Vont dormir en paix sous son ombre ; L'abeille dans son sein vient déposer son miel,

Et Taigle suspendre son aire  Tun des mille bras dont il perce le ciel. Tandis que mille pieds rattachent à la terre; L'impétueux EurusS TAquilon^ mugissant.

En vain contre sa masse ont déchaîné leur rage : Il rit de leurs efforts, et leur soui&e impuissant

Ne fait qu'agiter son feuillage; Gybèle * aussi n'a pas de nourrissons, De l'orme le plus fort au genêt le plus minco, Qui des forêts en lui ne respectent le prince : Tout l'admire, aujourd'hui, tout, hormis les buissons, a L'orgueilleux 1 disent-ils, il ne se souvient guôra

De notre ancienne égalité ;

Enflé de sa prospérité^ A-i-il donc oublié que les arbres sont frères?-— Si nous naissons égaux, repart avec bonté L'arbre de Jupiter, dans la même mesure Nous ne végétons pas ; et ce tort, je vous jure,

Est l'ouvrage de la nature,

Et non pas de ma volonté.

Le chêne vers les deux portant un front superbOi

L'arbuste qui se perd sous l'herbe,

Ne font qu'obéir à sa loi.

Vous la voulez changer : ce n'est pas mon affaire ;

Je ne dois pas, en bonne foi.

Me rapetisser pour vous plaire.

Mes frères, tâchez donc de grandir comme moi '. »

Abnavlt.

mtftrie, etc. — BenutfqKW oonuMiit r«iile«r tmot en QudQMs m» le tableau

énergique de la croissance du chêne,

• 1. VEwuë. « Vent du midi. » V Aquilon. « Vent du nord. »•

. 3. Cybèie. Nom poétique de la terre, désignée Id par le nom de la déeaae qui

la personnifiait dans le paganisme.

8. L'exemple et les paroles du chêne contiennent une grande leçon. LUnégalité existe et existera toujours entre les hommee, comme elle existe entre les arbres et les art>n8tes. Il faut donc sarolr accepter les inégalités sedales, et être persuadé que la société la plus florissante n'est pas celle qui abat les sommités pour réduire tout au même niveau ; mais celle qui ouvre, comme la nôtre, au travail» k I* iMiBne eonduite, k rénergie 4e la TOl<mté> lee mo/tas dea'élenr»

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