‹ Recueil de morceaux choisis de prose et de vers, avec des notes pour l'intelligence du texte et l'étude de la langueChapitre 328 sur 466 · Le savcUcr et le financier · texte numérisé non relu

Le savcUcr et le financier

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir :

C'était merveille de le voir.

Merveille de l'ouïr : il faisait des passages ^,

Plus content qu'aucun des sept sages.

Son voisin, au contraire, étant tout cousu ^ d'or,

Chantait peu, dormait moins encor :

C'était un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeillait ^i Le savetier alors en chantant l'éveillait,

Et le financier se plaignait

Que les soins de la Providence N^eussent pas au marché fait vendre le dormir ®,

' 1. Arabe, Corscure. Les Arabes passent pour être d'une ararice qui eot devenue proverbiale; les corsaires, voleurs ou coureurs de mer, montent des navires armés en course pour piller.

3. Colbert. Ministre de Louis XIV, qui dirlc^eait k la fois les finances, l'agricul* tnre, le commerce, l'industrie et les travaux publics de cette grande époque. Ce flls d*an marchand de laine de Reims créa, de 1661 à 1683, la prospérité industrielle et commerciale de la France.

8. Expression un peu vague. Il modulait ses cbants avec tant do plaisir qu'il semblait plus content qu'aucun des sept sages renommés dans Tancienne Grèce.

4. Métonymie pleine de force, empruntée à la langue populaire.

A. Rapprocher les deux mots dormait, sommeiUait, et en étudiant les nuances qui les séparent, remarquer le bon effet du dernier dans ce vers.

6. Vendre le dormir. Tour et image pittoresques oh Taeception neuve donnée an verbe dormir, employé comme nom, est Justiilée par le rapprochement des mots le boire, le manger, devenus des substantifs.

Comme le manger et le boire.

En son hôtel il fait venir Le chanteur^ et lui dit : « Or çè 1 sire Grégoire, Que gagnez-vous par an? •<- Par an 1 ma loi 1 monsieur.

Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte ; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre ; il suffît qu'à la fin

J'attrape le bout de l'année.

Chaque jour amène son pain. -« Eh bien! que gagnez-vous, diles-moi, par journée?—' Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes), Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jour»

Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes; L'une fait tort à l'autre : et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. — Le financier, riant de sa naïveté, Lui dit : « Je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône : Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,

Pour vous en servir au besoin. »

Le savetier crut voir tout l'arrgent que la terre

Avait depuis plus de cent ans

Produit pour l'usage des gens.

Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre

L'argent, et sa joie à la fois.

Plus de chant *; il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis,

Il eut pour hôtes * les soucis,

Les soupçons, les alarmes vaines; Tout le jour il avait l'œil au guet : et la nuit,

Si quelque chat faisait du bruit, Le chat prenait l'argent. A la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus ; « Rendez-moi, lui dit- il, mes chansons et mon somme,

Et reprenez vos cent écus. »

La Fontaink.

1. Plus de diant. Tableau dans nn seul mot. Remarquer VeUipee ainsi que l*a»* tltli^ aussi Tive que Juste : il perdit du moment qu'il gagruiy etc.

9. Métapliere ehannanta qui montre les soupçons, les soaefs, les alannes Tenant s'asseoir li son échoppe k mesure que le chant, la Joie» la sommeil, rahandonnaitt.

LlVftB u 67

Page 1