CL^ONTB^ MM JOURDAIN, M. JOURDAIN, NICOLE
Cléonte à M. Jourdain. Mousiour, je n'ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m'en charger moi-même ; et, sans autre
1. n y a màlheareusement bien d^antres exemples de cette fatale lllaslon qnl fait prendre les dëslrs ou les prétentions pour une vocation véritable. Ici du moins Toplniâtreté et la persévérance dans le travail conduisent le laquais Jusqu'à faire un peintre médiocre malgré ses dispositions ingrates, et prêtent une excuse k Terreur de son Jugement. Mais quelle excuse reste-t-il k ceux qui, poussés et retenus dans cette illusion par les suggestions seules de la vanité et de la paresse, se persuadent que le talent n*a pas besoin de travail, et donnent le méprisable exemple de Tinconduite et de Toisiveté unies & Tincapacité, à l'ignorance et & l'orgneU?
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détour, Je vous dirai que Thonneur d'être voire gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'accorder.
M. Jourdain. Avant de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme?
Gléonte. Monsieur, la plupart des gens, sur cette question, n'hésitent pas beaucoup; on tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre * ; et l'usage aujourd'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous Tavoue, j*ai les sentiments, sur cette matière, un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d'un honnête homme, et qu'il y a delà lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je suis né de parents, sans doute^ qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de service, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable; mais, avec tout cela, je ne veux pas me donner un nom où* d'autres, en ma place, croiraient pouvoir prétendre; et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.
M. Jourdain. Touchez là, Monsieur; ma fille n'est pas pour vous.
Cléonte. Comment?
M. Jourdain. Vous n'êtes point gentilhomme, vous n'aurez point ma fille.
M*"" Jourdain. Que voulez-vous donc dire avec votre gentilhomme? Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis * ?
M. Jourdain. Taisez-vous, ma femme, je vous vois venir.
M"»« Jourdain. Descendons-nous* tous deux que de bonne bourgeoisie ?
M. Jourdain*. Voilà pas le coup de langue?
M™* Jourdain. Et votre père n'était-il pas marchand aussi bien que le mien?
M. Jourdain. Peste soit de la femme I elle n'y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui; mais pour le mien , ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j'ai
1. Remarquer ce gallicisme , pour « On ne fait aucnn acrnpnle de prendre ce nom. n
2. On dirait mieox aujourd'hui auquel. L'adverbe était plus usité dtt temps de Molière. Voyez encore plus bas : « CTest une chose où je ne consentirai point. »
8. Expression populaire, par allusion à la côte d'Adam, dont Eve fut formée. 4. Gallicismes. Remarquer rellipse sur laquelle ils sont basés. Deficendonsnoua tous deux d'autre souche que de, etc. Ne voilà-M/ pas le coup, etc.
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à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme.
M">* Jourdain. U faut à votre fille un mari qui lui soit propre; et il vaut mieux pour elle un honnête homme riche et bien lait, qu'un gentilhomme gueux et mal bâti.
Nicole. Gela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village qui est le plus grand mali terne* et le plus sot dadais* que j'aie jamais vu.
M. Jourdain à Mitoie. Taisez-vous, impertinente ; vous vous four* rez* toujours dans la conversation. J'ai du bien assez pourma fille, je.n'ai besoin que d'honneurs, et je la veux faire marquise*
M™« Jourdain. Marquise?
M. Jourdain. Oui, marquise.
M"^ Jourdain. Hélas I Dieu m'en garde I
M. Jourdain. C'est une chose que j'ai résolne.
If*^ Jourdain. C'est une chose, moi, où je ne consentirai point Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes tou* jours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre paisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand'maman. S'il fallait qu'elle me vtnt visiter en équipage' de grande dame, et qu'elle manquât par mégarde * à saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. « Voyez-vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse? C'est la fille de If. Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la madame * avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Us ont amassé du bien à leurs enfante, qu'lla paient maintenant peutr-être bien cher en l'autre monde ; et Toii ne devient guère si riche à être honnêtes gens. » Je ne veux point de tous ces caquets ; et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : c Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi. »
M. Jourdain. Voilà bien les sentiments d'un petit esprit, de
i. Expressions populaires énergiques et faisant image. Mcttitcme, mal tourné; daâaii, long et niais.
8. Se founrer. « S'Insinuer, se teufiler. n OfllUelsBia. Bftmarqaer dans la fluniUa le mot échauffàvrét, m oh Von entre arec chaleur, témérairement, entreprise irré* fléchie. »
8. Voyez la note sur leit mots appartenant h cette famille, page 44.
4. Mégarde. Mal garde; « garde, observation insuffisante, défaut d'attention. ■
6. Rapprocher ce gallicisme du précédent, scrupule d prendre (page 48S), et NHitrqmr l'élasticité de la préposition d à prendre différents sens et k se prêter anx tours les plus éloignés.
vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille sera marquise, en dépit de tout le monde; et, si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.
MoLiibss.