L'avocal mallioiiiKête pris dans ses propres ilieis
PATELIN, avocat. AGNELET, berger.
PATELIN, kpari. Ahl ahl jo roconuais ce dr6le-ci. N'est-ce pas toi qui as Gancé^ ma servante Colette?
AGNELET. Oui, Monsiour, oui.
PATELIN. Vous étiez deux frères que je garantis des galères ; l'un de vous deux ne me paya point.
AGNELET. C'était mon frère.
PATELIN. Vous fûtes maladcs au sortir de prison , et l'un de vous deux mourut.
AGNELET. Ce ne fut pas moi.
PATELIN. Je le vois bien.
AGNELET. Je fus pourtant plus malade que mon frère. Enfin, je viens vous prier de plaider pour moi contre mon maître.
PATELIN. Ton maître, c'est ce fermier d'ici près?
AGNELET. Il ne demeure pas loin d'ici; et je vous paierai bien.
PATELIN. Je le prétends bien ainsi. Ohçà! raconte-moi ton affaire, sans me rien déguiser.
AGNELET. Vous saurez donc que mon bon maître me paie petitement mes gages, et que, pour m'en dédommager sans lui faire tort, je fais quelque petit négoce avec un boucher, homme de bien.
PATELIN. Quel négoce fais-tu?
AGNELET. Sauf votro grâce*, j'empêche les moutons de mourir de la clavelée '.
1. M Qui a promis de prendre en mariage. » Expression incorreete. On dit fiancer sa fille, pour la promettre en mariage. Remarquer que le radical de ce mot est foi, fier, se fier, fiancer, d*ob confiance, défiance, etc.
2. Gallicisme, comme on dit sauf votre respect, pour dire « sans manquer au respect que je vous dois »> ; sauf votre avis , <• k moins que tous n*ayez un autre avis, n
8. Claxelée, Maladie & laquelle les moutons sont fort snjets.
tiVRE III. 243
PATELIN, n n'y a point là de mal. Et que fais-tu pour cela?
AGNELET. Ne VOUS déplaise, je les tue quand ils ont envie de mourir.
PATELIN. Le remède est sûr ; mais ne les tues-tu pas exprès, pour faire croire à ton maître qu'ils sont morts de ce mal, et qu'il les faut jeter à la voirie , afin de les vendre, et de garder l'argent pour toi?
AGNELET. C'ost co que dit mon doux maître, à cause que l'autre nuit , quand j'eus enfermé le troupeau... il vit que je pris un... Dirai-je tout?
PATELIN. Oui, si tu veux que je plaide pour toi.
AGNELET. L'autre nuit donc, il vit donc que je pris un gros mouton qui se portait bien. Ma fi I sans y penser, ne sachant que faire... je lui mis tout doucement mon couteau auprès de la gorge ; tant y a que je ne sais comment cela se fit : mais il mou<r rut d'abord.
PATELIN. J'entends... Quelqu'un te vit*ii faire?
AGNELET. Mou maître était caché dans la bergerie : il me dit que j'en avais fait autant de six -vingts moutons qui lui man* quaient... Or, vous saurez que c'est un homme qui dit toujours la vérité. 11 me battit, comme vous voyez, et je vais me faire trépaner^. Or, je vous prie, comme vous êtes avocat, de faire en sorte qu'il ait tort et que j'aie raison, afin qu'il ne m'en coûte rien*.
PATELIN. Je comprends ton affaire. Il y a deux voies à prendre : par la première il ne t'en coûtera pas un soo.
AGNELET. Preuons celle-là, je vous prie.
PATELIN. Soit. Tout ton bien est en argent?
AGNELET. Ma fi 1 Oui.
PATELIN. 11 te le faut bien cacher.
AGNELET. Aussi forai-jo.
PATELIN. Ton maître sera contraint de payer tous les dépens.
AGNELET. Tautmieuxl .
PATELIN. Et sans qu'il t'en coûte denier ni maille'.
AGNELET. G'ost CO que je demande.
1. Trépaner. Opération de cbirargle qui se fttit anr les os du crftne.
3. L*aateur, pour conserver la vérité de la sc^ne , prête k Agnelet on langagtt conforme à son degré dMnstraction et k son caractère.
8. Doxier. Menue monnaie qui valait antrefois la douzième partie du sou. Maille j monnaie de moindre valeur encore, d'oU VezpreiBion popalaire « n*ftTOir ni ■ou, ni maiUe, n poor u'ayoir rien.
246 RECUEIL DE yORQBAVX CHOISIS.
PATELIN. Il sera obligé, s'il veut, de te faire pendre...
AGNELET. Prenûns Tautre, s'il vous plalt.
PATELIN. La voici. On va te faire venir devant le juge.
AGNELET, n est vrai.
PATELIN. Souviens-toi bien de ceci.
AGNELET. J'ai bonno souvenance.
PATELIN. A toutes les interrogations qu'on te fera, soit le juge, soit l'avocat de ton maître, soit moi-même, ne réponds autre chose que ce que tu entends dire tous les jours à tes bêtes à laine. Tu sauras bien parler leur langage et faire le mouton?
AGNELET. Gela n'est pas bien difficile.
PATELIN. Les coups quo tu as à la tête me font aviser d'une adresse qui pourra te garantir : mais je prétends ensuite être bien payé.
AGNELET. Aussi lo sorez-vous.
PATELIN. Monsieur Bartolin va tout à l'heure donner audience: ne manque point de revenir ici^ tu m'y trouveras. Adieu... N'oublie pas d'apporter de l'argent.
AGNELET. Sorvitour. . . Que les gens de bien ont de peine à vivre I
PATELIN» AGNELET, GUILLAUME et le jng« BARTOUK. j
BARTOLIN. Approche-toi ; comment t'appelles-tu ?
AGNELET. Bée...
GUILLAUME. Il mout, il s'appelle Agnelet. i
BARTOLIN. Agnelet, ou Bée , n'importe* (▲ AgaeiAt.) Dis-moi , estr-il vrai que Monsieur t'avais baillé en garde six-vingts moutons ? I
AGNELET. BéO... I
BARTOLIN. Ouais! la crainte de la justice te trouble peut-être. Écoute, ne t'effraie point : monsieur Guillaume t'a-t^il trouvé de nuit tuant un mouton ?
AGNELET. Bée... 1
BARTOLIN. Oh! oh! Que veut dire ceci? ,
PATELIN. Les coups qu'il lui a donnés sur la tête lui ont troublé la cervelle.
BARTOLIN. Vous avoz grand tort, monsieur Guillaume.
GUILLAUME. Moi, torti L'un me vole mon drap, l'autre mes moutons; l'un me paie de chansons*, l'autre de bée; et encore, morbleu, j'aurai tortl
1. ▲Uasion k une Mène pT^^aente, oU Patelin, ponr n'avoir pas k payer le drap qa*U avait acheté k Gaillanme, a feint nnç maladie «ni lui 6t»it Im raiwn , et
LIVRB tll* 9115
8ART0LIN. Oui, toH. 11 116 faut jamais frapper, surtout à la tète.
GuiLLAuifE. Oh! ventrebleul il était nuit; et quand je frappe, je frappe partout.
PATBLiN. Il avoue le fait, Monsieur.
6VILLAU1IB. Oh! va, va, tu me paieras mes six aunes de drap, ou le diable t'emportera.
BARTOLiN. Encore du drap ! On se moque ici de la justice. Hors de cour et de procès, sans dépens.
GUILLAUME. J'en appelle... Et pour vous, monsieur le fonrbe, nous nous verrons, (ii «'«n ▼«.)
PATBLIN, à AKB«iet. Remercie monsieur le juge.
AGNELET. Bée, bée...
BARTOLIN. En voilà assez. Va vite te faire trépaner, pauvre malheureux, (u a'an t».)
PATELIN et AGNELET seuls.
PATELIN. Oh çà I par mon adresse je t'ai tiré d*une affaire où il y avait de quoi te faire pendre : c'est à toi maintenant à me bien- payer, comme tu m'as promis.
AONBLET. Bée...
PATELIN. Oui, tu as fort bien joué ton rôle. Mais à présent il me faut de l'argent, entends-tu?
AGNELET. Béo...
PATELIN. Eh ! laisse là ton bée. Il n'est plus qoestion de cela ; il n'y a ici que toi et moi. Veux-tu me tenir ce que lu m'as promis, et me bien payer ?
AGNELET. Bée.*.
PATELIN. Gomment! coquin, je serais la dupe d'un mouton vêtu? Tête bleue, tu me paieras, ou...^ (Agnelet •««nfau.)
BBOxn« 80. •> Le dae et le tanieur.
Le duc de Charnacé avait devant sa maison une trèa4ongue et parfaitement belle avenue, dans laquelle était placée une maison
a répondu aux rédamatlODS de ton créancier par des propos décousus et par des
1. Cette scène comiqne, oïl Patelin se trouve pris dans ses propres lllets et toII tonmer contre Ini la ruse qu'il a suggérée à son fripon de client, rétablit la mora lité de la pièce, en montrant Vayoeat victime de sa propre mauTalse fol. Qnani h Agnelet et à sos senblables, leurs intrigues pour faire deadapes vont se dénouer tôt ou tard en prison on an bsgne.
de paysan avec son petit jardin; cette maison s'était apparemment trouvée dans l'avenue lorsque celle-ci fut plantée, et jamais Charnacé ni son père n'avaient pu réduire le paysan à la leur vendre, quelques avantages qu'ils lui en eussent offerts.
Charnacé, ne sachant plus qu'y faire, avait laissé la chose là depuis fort longtemps sans en plus parler. Enfin, fatigué de cette chaumine qui lui bouchait tout l'agrément de son avenue, il imagina un tour de passe-passe ^. Le paysan qui y demeurait, et à qui elle appartenait, était tailleur de son métier quand il trouvait à l'exercer, et il était chez lui tout seul, sans femme ni enfants. Charnacé l'envoie chercher, lui dit qu'il est mandé à la cour pour un emploi de conséquence, qu'il est pressé de s'y rendre, mais qu'il lui faut une livrée. Ils font marché comptant*; mais Charnacé stipule qu'il ne veut se fier ' à ses délais, et que moyennant quelque chose de plus iP ne veut point qu'il* sorte de chez lui que sa livrée ne soit faite, et qu'il* le couchera, le nourrira et le paiera avant de le renvoyer. Le tailleur s'y accorde ^ et se met à travailler. Pendant qu'il y est occupé, Charnacé fait prendre avec la dernière exactitude le plan et les dimensions de son jardin , des pièces de l'intérieur, jusque de la position des ustensiles et du petit meuble, fait démonter la maison et emporter tout ce qui y était, remonte la maison telle qu'elle était au juste dedans et dehorSy à quatre portées de mousquet, à côté de son avenue, replace tous les meubles et ustensiles^ dans la même position en laquelle on les avait trouvés, et rétablit le petit jardin de même ; en même temps il fait aplanir et nettoyer l'endroit de l'avenue où était la maison, en sorte qu'il n'y parut pas.
Tout cela fut exécuté encore plustôt que la livrée faite, et cependant le tailleur doucement gardé à vue de peur de quelque indiscrétion. Enfin la besogne achevée de part et d'autre, Charnacé amuse son homme jusqu*à la nuit bien noire, le paie et le renvoie content. Le voilà qui enfile l'avenue. Bientôt il la trouve longue, après il va aux arbres et n'en trouve plus. Il s'aperçoit qu'il a