LIVRE PREMIER
« Quel plaisir d'ôtre libre et d*agir k sa tôte*l « J'irai, je viendrai, je courrai; t Je veux voir du pays et je voyagerai ; « Tous mes jours seront jours de fête. « Au lieu de rester là, tristement attaché, a Et réduit à brouter dans cette étroite sphère ', « Ainsi que mon père et ma mère « J*irai fièrement au marché, « Mes paniers* sur mon dos, agitant ma «ennctto « Chacun m'admirera. — Voyez-vous, dire-t-on, « Comme il a Toreille bien faite !
« Quel jarret ferme, et quel air de raison 1 « C'est une créature, en vérité, parfaite: (c Le voilà mnintensnt âiie,-et non plus ânon... « Q).:el bonheur d'être grand! Tout devient jouissance; « On est quelqu'un *, on peut hausser le ton » ; ff Ce qu'on dit a de Fimportance, « Et Ton n'est plus traité comme un petit garçon. »
Ainsi, dans sa pauvre cerveUe,
Raisonnait un jtune grison ',
Tout en broutant Iherbe nouvelle.
Le jour qu'il désirait à )a fin arriva :
Il devint grand; mais il trouva
Qu'il n'avait pas bien fait son eo^pie. Lorsqu'il sentit les paniers sur son dos : « Oh! oh l » dit-il, a voici de lourds fardeaux; t Mon allure, «vec eux, ne sera pas tràs-prompte..*
A peine achevait-il ce mot, Qu'uncoop'defonet le- force à partir 'tu-grand trot»
La chose iui parut fort dure :
Il v.tiliea qu'il .Mait. renoncer à Te^poîr
1. Agir à sa télé, selon ce qu'on a dans la t6te; agir à son gré, selon e« qui agrde; gallicisme équivalant k » Mre sa volonté, tiffir eommo il plaît. »
2. Sphère. Se prend ici pour tout lien déterminé par certaines IlroitM. C*cs( dans ce sens qu'on dit : il ne faut pas sortir<de sa sphère, c'est-)i dire de son état, de sa position.
8. Mes paniers» Les ftnes portent les denrées an marché dans deux paniers fixés à leur bftt.
4. On est quelqu'un, un personnage. Cest dans ce sens qu'on dit se entre quelqu'un, quelque chose.
6. Hausser te ton, la voix, parier plus haut, «veo plus d'assurance.
6. Grison, diminutif de gris, couleur de rêne, comme ûnon, petit âne, dlvHuutif d'ftno
36 RECUEIL OB UOnCEAUX CHOISIS.
De n*agir qu'à son gré du matin jusqu'au soir,
De se complaire en son allure *, Et de dire je veux à toute la nature. • Grands, petits, » pensa-t-il, « ont chacun leur devoir.
« J'en ai douté dans mon enfance ;
« Mais je vois trop que, tout de bon *,
« Le courage et la patience « Sont utiles à l'âne encor plus qu'à Tânon. »
Moi, mes amis, je crois en somme
Que ce baudet avait raison, Et que ce qu'il pensait peut s'appliquer à l'homme,
M. - Le sifflet.
Quand j'étais un enfant de cinq ou six ans, mes amis, un jour de fête, remplirent ma petite poche de sous. J'allai tout de suite à une boutique où Ton vendait des babioles'; mais, charmé du son d'un sifflet que je rencontrai en chemin dans les mains d'un autre petit garçon, je lui offris et donnai volontiers en échange tout mon argent. Revenu chez moi, fort content de mon achat, sifflant par toute la maison, je fatiguai les oreilles de toute la famille; mes frères, mes sœurs, mes cousines, apprenant que j'avais tant donné pour ce mauvais instrument, me dirent que je l'avais payé dix fois plus qu'il ne valait : alors ils me firent penser au nombre de choses que j'aurais pu acheter avec le reste de ma monnaie, si j'avais été plus prudent : ils me ridiculisèrent^ tant de ma folie, que j'en pleurai de dépit; et la réflexion me donna plus de chagrin que le sifflet de plaisir *.
Cet accident' fut cependant par la suite de quelque utilité pour moi, l'impression restant dans mon âme; aussi, lorsque j'étais tenté d'acheter quelque chose qui ne m'était pas néces-