‹ Recueil de morceaux choisis de prose et de vers, avec des notes pour l'intelligence du texte et l'étude de la langueChapitre 81 sur 466 · Sottise et vanité · texte numérisé non relu

Sottise et vanité

lE GABçoN TAILLEUR. Mon gentilhomme ', donnez, sMI vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire.

M. JOURDAIN. Comment m'appelez-vous?

LE GARÇON TAILLEUR. Mon gentilliomme.

M. JOURDAIN. Mon gentilhomme! Voilà ce qne c'est que de se mellre* en personne de qualité. Allez-vous-en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : « Mon gentilhomme. » Tenez, voilà pour mon gentilhomme.

LE GARÇON TAILLEUR. Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.

M. JOURDAIN. Monseigneur! Oh, ohl Attendez, mon ami; monseigneur mérite quelque chose, et ce n'est pas une petite parole que monseigneur! Tenez, voilà ce que monseigneur vous donne.

LE GARÇON TAILLEUR. Monselgnour, nous allons boire tous à la sanlé de Votre Grandeur».

M. JOURDAIN. Voire Grandeur! Oh, oh, oh, attendez; ne vous en allez pas! A moi. Votre Grandeur! Ma foi, s'il va jusqu'à Taltesse, il aura toute la bourse. Tenez, voilà pour ma Grandeur.

LE GARÇON TAILLEUR. Mouseigneur, nous la remercions trèsbumblcment de ses libéralités.

u. JOURDAIN. 11 a bien fait, je lui allais tout donner.

MOLIÀRB.

5f. — La lierte.

Un fermier de nos campagnes envoya deux de ses domestiques emprunter une herse * chez un de ses voisins , et leur donna ordre de l'apporler à eux deux sur leurs épaules. Quand ils la virent, l'un d'eux, qui ne manquait pas d'esprit, dit : « A quoi pensait noire maître de n'envoyer que deux hommes pour porter celle herse! Il n'y a pas sur la terre deux hommes en état de la porter. — Bon, dit l'aulre, qui était fier de sa force,

1. Mon gentilhomme. Autrefois la nation française se partageait en trois classes, la noblesse, le clergé et le tiers état. Les nobles étaient aussi appelés gentilshommes ; on les qualifiait de monseigneur ainsi que les hauts dignitaires du gouvernement ou du clergé.

2. Se mettre en personne de qualité. S'habiller. M. Jourdain venait d'essayer un habillement tel que le portait alors la noblesse.

3. On se servait des mots Votre Grandeur en s'adressant h un personnage élevé par sa naissance ou par ses fonctions, et Votre AUesse^ & un prince.

4. Ber$e. Instrument agricole destiné k diviser la terre labourée, au moyen de pointes de fer fixées It un assemblage de pièces de bois.

R8 REGUBIL DE MOEGEAUX GHOISIS.

que me parlez-vous de deux hommes? Un seul suffit : aidez-moi à la charger sur mes épaules, et vous verrez. » Tandis qu'il marchait, chargé de son fardeau, son camarade s'écriait : « Comme vous êtes fort! Je ne Taurais jamais cru! Vous êtes un Samson*. Il n'y a pas deux hommes comme vous en Amérique. Quelle force étonnante le ciel vous a donnée I Mais vous vous tuerez, mettez la herse à terre et reposez- vous un moment, ou laissez-moi vous aider. — Non, non, reprit Tautre, plus encouragé par les compliments que fatigue par le fardeau, vous verrez que je suis en état de la porter jusqu'à la maison. » Et il y réussit en eiTet^ .

FKAHKuar.

fts. - 146 Mivmit et le voienr.

L'abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur le système de Descartes *; il n'avait point de valet, et travaillait dans son Ut, faute de bois, sa culotte sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à gauche. Un matin il entend frapper à sa porte. « Qui va là? — Ouvrez... » il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de Molière, ne regardant point : « Qui êtes-vous? — Donnez-moi de l'argent. •— De l'argent? — Oui, de l'argent. — Ah! j'entends, vous êtes un voleur? — Voleur ou non, il me faut de l'argent. — Vraiment oui, il vous en faut? Eh bien! cherchez là dedans. » Il tend le cou, et présente un des côtés de la culotte; le voleur fouille : « Eh bien ! il n'y a point d'argent. — Vraiment non, mais il y a ma clef. — Eh bien! coite clef... — Cette clef, prenez-la. — Je la tiens. — Allez-vous-en à ce secrétaire \ ouvrez... » Le voleur met la clef dans un autre tiroir. « Laissez donc, ne dérangez pas *, ce sont mes papiers. Ventrebleu l finirezvous?cesont mes papiers; à l'autre tiroir vous trouverez de

1. Samson, Personnage de rHistohrc sainte, célèbre par sa force et par les manx qnMl catts% aux Philistins.

2. La vanité provoquée par la flatterie ne Joue Ici qa*uu rôle de dupe. Mais eombien ce sentiment devient plus dangereux lorsqu'il porte li des oetions qui vont Jusqult l'oubli de toute raison, a des paris insensés qui compromettent la santé et même la vie.

8. Système de Desearles. Philosophe français du siècle de Louis XIV. Le système de phUosophie dont II est Tauteur a une gi>ande célébrité.

4. Secrétaire. Meuble dpstiné k recevoir les papiers et tout ce qui sert U écrire. Ce mot signifie encore la personne chargée d'écrlro sons la dictée ou la direction d*nn antre.

6. Ne déranges pas. Le vei be déranger n'est pas neutre, mais acUf, et demande un régime. On dirait mieux : m Ne dérangez rien, n

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Targent. — Le voilà — Eh bienl prenez. Fermez donc le tiroir... » Le voleur s'enfuit. « Monsieur le voleur, fermez donc la porte. Morbleu I il laisse la porte ouverte 1 Quel chien de voleur ! il faut que je me lève par le froid qu*il fait. Maudit voleur! » L'abbé saute en pieds *, va fermer la porte, et revient se remettre au travail sans penser peat*élre qu'il n'avait pas de quoi payer son diner*

CBAlCrOST.

S6. — ■« danger d'ane porte ouverte oa irae leçon ceconomle.

Je me souviens qu'étant à la campagne, j'eus un exemple de ces petites pertes qu'un ménage est exposé i supporter par sa négligence. Faute d'un loquet de peu de valeur, la porte d'une basse-cour qui donnait sur les champs se trouvait souvent ouverte. Chaque personne qui sortait tirait la porte; mais n'ayant aucun moyen extérieur de la fermer, la porte restait battante. Plusieurs animaux de basse-cour avaient été perdus de celte manière. Un jour, un jeune et beau porc s'échappa et gagna les bois. Voilà tous les gens en campagne ' : le jardinier, la cuisinière, la 6lle de basse-cour *, sortirent chacun de leur côté, en quête de l'animal fugitif. Le jardinier fut le premier qui Taperçut, et, en sautant un fossé pour lui barrer le passage, il se fit une dangereuse foulure S qui le retint plus de quinze jours dans son lit. La cuisinière trouva brûlé du linge qu'elle avait abandonné près du feu pour le faire sécher; et la fille de basse^cour ayant quitté rétable sans se donner le temps d^attacher les bestiaux, une des vaches, en son absence, cassa bi jambe d'un poulain * qn'on élevait dans la même écurie. Les journées perdues du jardinier valaient bien soixante francs; le linge et le poulain en valaient bien autant : voilà donc en peu d'insUnts, faute d'une fermeture de quelques sous, une perte de cent-vingt francs, supportée par des gens qui avaient besoin de la plus stricte économie, sans parler ni des souffrances causées par la maladie, ni de l'inquiétude et des autres inconvénients étrangers à la dépense. Ce n'étaient pas de grands malheurs ni de grosses pertes ; ce-

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