AT I S
L'ALLEMAGNE , l'Angleterre et la Belgi-que ayant été couvertes tout-à-coup d ua écrit portant le . titre de Mémoires dii Comte de Las Cases ^ communiqués par lui-même , il est devenu nécessaire , par^ respect pour le public et la vérité , de déclarer dans les principaux journaux : qu il n y a , dans toute cette brochure , que lies deux lettres à lord Bathurst , et. au prince Lucien Bonaparte , de communiquées et d^af^ouées par leur auteur ^ et que tout ce qui les accompagne lui est étranger et renferme, des inexactitudes nombreuses et notables.
Encore les deux lettres sus-mention nées, par leurs traductions successives du français en allemand, de Tallemand en anglais , et de l'anglais en français , onl-elles reparu
a aVis.
dans leur langue primitive ( du moins celle au prince Lucien ) toùt-à-fait travesties et mécounaissables , chargées d'ailleurs d erreurs et d'inexactitudes matérielles ; si bien
que des adversaires intéressés à les combattre , pourraient se servir avec avantage de ces variantes, bien que Fauteur des lettres en fût parfaitement innocent.
Cette circonstance, lamour de la vérité, le respect pour le sujet traité , ont déterminé rimpression actuelle, exacte , authen* tique de ces lettres , telles qu elles ont été intégralement communiquées , lorsque les expressions de M. Goulburn, dans la cham«
bre des communes d! Angleterre , sont ve-^ nues en rendre la publicité indispeiiisable*
RECUEIL
DE
sua
LE CAPTIF DE SAINTE-HiÉLÈNE.
LETTRE DU COMtE DE LAS CASES
A LORD BATllURST.
A mou arrivée à Francfott , décembre 1817.
O I je supportais sand rien dire les actes atbi-^ traires et tyranniques, rinfraction dés lois^ lemépri9 des formes , la violation des principes dont je suis la yictime depuis plus d'un an que je mef tÉ'ouve entre les mains de vos agens y mon silence pourrait être pris pour un acquiescement tacite qui me rendrait coupable envers moi - même ^ envers vous , envers la société tout entière : en^ vers moi qui ai de grands redressemens à pré-* tendre ; envers vous qui les ignorez peut-être, ef vous empresseriez de les accorder; envers la %Q^
4 PIÈGES sua LE PRISONNIER
ciétë entière , dans Fintérét de laquelle tout homme de bien doit se montrer intraitable sûr les écarts du pouvoir , pour l'honneur des lots et la sécurité de ceux qui viennent après lui.
Milord , si ) ai tant tardé à vous adresser mes griefs , n'en accusez que vous-même , la persécution que j'ai rencontrée sur vos rivages, et celle dont vous avez donné l'impulsion dans les pays voisins. Il semblerait en effet qu'on a inventé pour moi un supplice nouveau, la déportation sur les grands chemins. Je me suis vu colporté de ville en ville comme un malfaiteur , et bien que moribond, sans qu'on pût m'en donner aucun motif, ni qu'on voulût m'accorder aucun repos. Comment vous écrire ?
Si j'adresse ici personnellement à votre seigneurie tout ce qui me concerne , c'est que c'est dans votre département et en votre nom qu'ont commencé les actes dont j'ai à me plaindre ; que c'est dans votre département et en votre nom qu'ils ont continué, et que si depuis d'autres mains ont pesé sur moi , c'est votre seigneurie qui m'a placé sous leurs coups ; ce sont ses suggestions qui ont dicté le traitement que j'ai reçu.
Milord, )e suis un des quatre auxquels vos ordres réduisirent, à Plymouth, le grand nombre de ceux qui recherchaient le bonheur et la gloire de suivre l'illustre victime de la terrible hospitalité du Bellérophon ; je remplissais de mon mieux à Longwood ma religieuse et sainte occupation ; j y dévouais toutes les facultés de mon cœur et de mon âme aux adoucissemens de la captivité la plus dure qui fut jamais , quand je m'en suis vu soudainement enlevé par le gouverneur de Sainte-Hélène. Il était dans ses droits peut-être : j'avais enfreint ses réglemens ; je n'é* tais coupable , après tout , que d'avoir usé du droit dç tout captif, celui de déjouer sans scrupule la surveillance de son geôlier ; car il n'avait été* rien laissé entre nous à la délicatesse , à la confiance , à l'honneur. Je ne me suis point plaint de l'acte exercé envers moi. Je n'ai souffert que dans ce qui a pu heurter gratuitement celui duquel on me séparait; c'est presque à ses côtés » presque sous ses yeux qu'on ma saisi ; ce qui lui a fait écrire , ainsi que' vous l'aurez lu , qu'en me, voyant de sa fenêtre « entraîné dans la plaine, au milieu de nombreux panaches flottans et de
0 PIÈCES SCa X.E PIII80HKIER
chçvaux qui caracolaient autour de moi , il airait eu ridée des sauvages de la mer du Sud t qui ., dai^ leur joie féroce , dansent autour de la yio time qu'ils vont déyorer,
Milord , il a pu m'étre peripts de croire que la cause de ce qui m'est arrivé , Içs piècçs^secr^tef coi^ées à mon domestique , sur. sa propre sqUîcitation, n'étaient que le résultat d'un piégç qui m'aura iit été tendu. Le gouverneur lui-même est demeuré 4'accprd avec moi , que leji appa-* rences pouvaient justiHer ma pensée) mais il m*a donné 3a pi^rolc d'hotnneur qu'il y était étranger, 4^t je l'ai qru- CesjpiècescictQrètes ,du te^te , étaient destinées, dans le principe , à pa§^frpréoiséjaiejp|t par ses mainç ; el{es i\](i eussent été ^dilT^^ées si , peu de temps aup?ray£^nt , il ^ne m'^vajt.f£|it dijpp que la continuation ;de cqon jsityle le pii^ter^it à m'^élpjgner de cem jauquel \p me 4é:^Quai«. Cela ^st si vr^i , et les pièces ^Mqt si pej* impôts taptep en ell^ - m^naes , quîil n'ejçi a j^w^i? Hé question depuis ; elles sont demeujçé^s |9u|;--4-fait .^trang^es à l'événenient qu eUcis ay^^nt fait naître (i).
(i) A moin^ qi|e ce ne soît ce à quoi un ministre â
IVB &jLINT£-HEL£HE. ^
Milord , ma captivité à Sainte -Hélène n étsût que volontaire. Vous ayiez proûoncé dans vos réglemens qu'elle cesserait à mon gré; jai done signifié à sir Hudson Lowe » dès que je nie suis trouvé séparé de Longwood, qn^k compter de cet instant ier me retirais àà sa dépendance personnelle, et que Je me replaçais sous la protec^ tion d^s lois 'civiles et générales; que si java» commis quelque faute V)e demandais qu'il m'eur vôyât à mes juges ; que s'il croyai^que mes papiers, que je lui avais donné le temps de parcourir assez pour les comprendre, nécessitaient d'être jjïis sous les yeux des ministres , je demandais
qu'ils vous Aissent envoyés , Milord , et moi avec
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voulu faire alhisioii dans la ckambye-des ^kramniaes, lé là mai i8i8.
Cherchant à justifier les persécutions exercées sur |^ comte de Las Cases ^ il a dit qu^on Pavait surpris à établir uue correspondance en Europe par l'intermédiaire de TAngleterre. Mais le noble Lord n*a fait que Taffir* mer de vive voix y et a réfusé de produire les documeios officiels qui en auraient établi la preuve ; chacun pourra fixer son opinion d'après cette dernière eircons-
8 YliCE» SUR LE FRISOKiriEa
eux ; et afin de lui rendre cette détermination plus facile , je lui exposais Tétat affreux de ma santé , le danger imminent de celle de mon fils, qui réclamaient de nous envoyer tous deux à la source des premiers secours de l'art ; j'ajoutais en outre que j'acquiesçais d'avance , volontairement et de bonne foi , à toutes les restrictions » même illégales , que votre seigneurie , au besoin , jugerait à propos de m'imposer à mon arrivée en Ânglcterve. Sir Hudson Lowe ne crut pas pouvoir prendre ce parti; et après de. longues hésitations, et m'avoir tenu captif au secret dans nie pendant cinq ou six semaines , il finit pas nie déporter au Cap de Bonne-Espérance , selon les lettres de ses instructions : mesure qu'il eût pu et eût dû sans doute exécuter en peu de jours. Ce gotiverneur a retenu en même temps tous ceux de mes papiers qu'il a jugés convenables, sans me permettre d*y apposer mon sceau , ou ne me le permettant qu avec la restriction dérisoire de mon consentement exprès à ce qu'il pût le briser en mon absence s'il le jugeait à propos , ce qui élait me l'inlierdire.
A la faveur de pareilles subtilités , sir Hud«
DE SÀINTC-HÊtÈNK. ^
son Lowe pourrait dire aussi peut-être qu*îl n'a tenu qu'à moi de revenir à Longwood ; il est très-vrai que,prcssé parmes argumens et parla délicatesse desa position vis à-vîs de moi, il m aofferl d'y retourner, parce que cela le tirait d'embarras. Mais en même temps qn'îl me l'offrait, il mêle rendait impossible, t Vous m'avez souillé, flétri, « lui disais- je , en m*enlevant sous les yeux même « de Napoléon; je ne pourrais plus être désor- «mais pour lui un objrt d^ consolation, mais «bien plutôt d'injurieux et pénibles souvenirs ; t je ne saurais reparaître à Long^rood que sur «sou désir exprès. » J'ai demandé d'écrire , j'ai même écrit pour connaître ce désir ; mais sir Hudson Lowe a prétendu dicter lui-même ou limiter mes expressions ; j'ai dû m'y refuser. Sa situation entre captifs au secret qu'il faisait agir séparément à son gré , était aussi par trop avan« tageuse. D'ailleurs , si je retournais , sir Hudson Lowe ne consentait pas davantage à me rendre mes papiers. Le lendemain il pouvait renouveler sur moi ou sur mes malheureux compagnons ses injurieux actes d'autorité; j*atais la douleur d'en avoir ouvert la porîo ; mon
§0 PIÈOErS SUR £1 PHISCmSTIER
retour en aurait consacrérusage; Une me refto tait qu a me déchirer le cœur : partir.
Voilà , Mllord^ je crois , toute la partie de mon affaire relative à Sainte-*Hélène f elle se trouva prouvée et développée dans ma correspondance avec sir Hudson Lowe , dont vousav^z saisi »^ dans la Tamise , et tenez en ce moment entre vos mains toutes jles pièces soigneusement arrangées et mises en ordre par moi-même.
Milord , arrivé au Gap de Bonne^Espérance , je me crus bien mieux placé pour jouir de la. protection de vos lois. Sorti de Tile fatale , sur laquelle Timportance du sujet pouvait servir de prétexte peut-^étre à certaines irrégularités , je me voyais à cinq cents lieuej plus loin , 'dans une colonie tranquille, sous ie plein exercice de votre ))elle législation si.justement vantée^Quel fut mon ^nnement i Ce que sir Hudson Lowe n av^t pa& osé faire à Sainte-Hélène , me vetiamir captif ^ lord Charles Somerset le trouva tvès-facMe au Cap ; ,j eus beau l^i faire les mêmes demandeflh i les mêmes raisqnnçmen/», offrir Iqs mém^sconcessions qu a sir Hudson itovire pour être envoyé auprès devons en Eurc^pe^ tout fut inutile. Il no^e
«étint , et.cç fut l'acte 4e .^çp caprice et de sa vo^ Icmté ; cai* tir JKUidUooL Lowe n'étaftpamt soa che^ il: M^pouYaitilWidoiiiier. des ordres. Lord Charles Somersebét^ît chef. fupréaie : il jouissait pour «on conipte d!ua pQumioJr'discri^ionQaire;!! poq- 9Siit fit devait étœ lui^ espèce de juge sommaire dans mon affaire : il refusa cimstamment de m'entendre. repoussa «tout éclaircissement, et malgré mes nives et instantes représentations « se contenta d'euvoyer froidement ^mander , à tr<MS mille lieues, à mes juges naturels, s'il ferail; bien ^e m'envoyer à eux ; et par là, il exécuta dès cet instant 8[i;ir moi la plus affreuse sen-^ d^noe qu'fiucun tribunal eût jamaispu m'infliger : •un .banisseinent et une captivité de sept à huit jDDtois ,.à trois ipil|e.lieues de ma famille, de mes inbé^éts , de iBion pays, de mes proches , de tou-^ Jbes mes affections; .
^fiUkurd, d aprj^s la sainteté de vos lois et selon les prîiicipes classiques que voUs ont légués vos pèp:«s • lôpd Cbanles Somerset s'est rendu coupable «envers moi >du plus grand des crimes ; d'un crime ^al^ aux yeux d^bien des gens et aux miens (par mes tpurmens éprouvés ) , supérieur à Thô-
13 PIÈCES SUft LE PEISOtTKIEH
micide même. Je tous le dénonce , et j'en de*mande justice. Il n'est point d'Anglais à qiii ses beaux privilèges sont chers, qui ne joigne ici sa voix à la mienne et n'ai une juste idée du supplice que j'ai enduré. C'est en vain qu'on se replierait sur ce que le Cap n'est qu'une colonie sous un pouvoir militaire , et avec des lois en*core en partie hollandaises. Milord , partout où arrive le nom Britannique , doivent régner la justice et la pi^tection des lois anglaises ; ce qui ser rait un crime sur la Tamise , ne saurait demeurer une chose simple sur un point de l'Afrique où flotte le pavillon d'Angleterre.
Je n étais point un prisonnier de guerre, je n'ai pu être qu'un prisonnier judiciaire^ me te-» nir huit mois séparé de mes juges , est un déni de justice qui ferait frémir parmi vous; me punir sans jugement, sans sentence, est une tyrannie qui révolte toute législation. Et que demandais-je à lord Charles fiomerset ? la liberté.^ Non ; mais de vous être: envoyé captif, et pour subir un jujugement , s'il y avait lieu. Il s'est fait dans ma personne un jeu de ce que la raison estime ' de plus sacré , de ce que le cœur a dç plus doux »
DE SAINTE -HÉLÈNE. l3
de ce que rhomme a de plus cher. Et quels pouvaient être set motifs , quelles seraient ses excuses ? il me les a constamment et obstinément re«^ fuses. Et ici, Milpi^d, )e demande qu'il soit bien entendu que l'indignation et la douleur ne m'emportent pas au point dé ne pas distinguer en lord Charles Somerset les égards privés dont il a cherché à adoucir ma captivité , d'avec l'horreur de l'acte public par lequel il m'y a condamné; bien qu'il soit vrai que, sur la fin de mon séjour, la chaleur de mes expressions , l'importunité de mes réclamations sans doute , l'ont aigri au point de me. retenir, ^en dépit de mes instances et d'incommodités graves , dans la campagne , hors de la portée journalière des médecins et des remèdes de la ville.
Enfin , Milord , après sept mois de captivité , et vos ordres sans doute arrivés, il m'a été signifié qu'il ne me restait plus qu'à me pourvoir d'un bâtiment qui pût me conduire en Angleterre. J'ai vainement sollicité une occasion qui pût convenir à la détresse de ma santé et de celle de mon fils. Les vaisseaux convenables m'ont été refusés par un motif ou par un autre ; je me suis vu ré-
l4 PliClSS SUÉ tK PâlSOlî^KIEll
duit , dan9 lé choix qui m'était laissé , au seul bâtiment qui se trouyait en patfaicê et indiqué d'ailleurs par S. E. le goutemeur lui-méine. J'ai dû m'y embarquer captif et pourtant à me^ frais ^ ce qui , pour le dire en passant i semble peu ôoncjU^ble: c'était un brick de deux cent trente ton-» neaux et de douze hommes d^équipage , sur lé-» quel, privé de médecin, soumis à tous les incon-< yéniens, à toutes les privations, à tous les maut d'tm ausài petit bâtiment , il nous a fallu endurer une traversée de près de cent jours.
Voilà, Milord , toute la partie de mon affairer qui concerne le' Cap de Bonne^Espérance , et dont la preuve et le développement se trouvent dans ma correspondance avec lord Charles So-> merset , saisie par vos ordres dans la Tamise i et en ce moment même en votre possession.
En atteignant vos rivages , Milord , je croyais toucher enfin aux termes dé mes maux. J'avais eu l'honneur d'adresser, en arrivant au Cap, une lettre à S. A. R. le prince-régent ^ pour me placer sous sa protection royale \ je vous en avais écrit une en même temps pour le même sujet/ Je ne doutais pas que je ne dusse à ces lettres
B£ 8AINT£-H£L£!fi:i l5
iWdre de mott retour. Déjà je me faisais un bonheur qui adoucissait mes chagrins , de retrouver les amis que j'ai à Londres, d'y savoir si ma femme et mes enfans existaient , d'y prendre mes intérêts domestiques , depuis plus de trois ans négligée ou détruits. Quel a été mon étonnement t En entrant dans la Tamise , je me suis vu aussitôt transféré à l'écart, mis au secret , mes papiers ont été scellés. Peu d'heures après^ un de vos messagers est venu se saisir de moi au milieu de la nuit , m'a signifié ma déportation sur le continent , et m'a conduit à Douvres pour la mettre en exécution. S'étant présenté après trois jours de retard, son zèle a su mettre ce temps à profit; il a remis mes papiers à ma disposition, m'a fait donner tout ce qu'il me fallait pour écrire , m'y . a encouragé de son mieux , et a attendu le dernier instant du départ pour saisir , après la fouille la plus miputieuse , jusqu'à la dernière ligne d'écriture. C'est une sorte de piège , Milord ^ que je n'ai garde d attribuer autrement qu'à la bassesse de celui qui l'a pratiqué.
Une circonstance de même nature s'était présentée à Sainte-Hélène. Sir Hudson Lowe , après
l6 PIÈCES SUR LE PRISONNIER
m avoir gardé cinq semaines au secret , où il m a- Tait permis tous les moyens d'écrire , voulut , à mon départ , fouiller de nouveau mes papiers ; mais il me suffit alors de donner à entendre à son aide-de-camp Tétrange couleur que prendrait la facilité qui m avait été offerte de consigner sur le papier des idées qu'autrement ) aur rais gardées en moi-même. Sir Hudson Lowe y renonça à Tinstant ; c est une justice que je dois rendre à ce gouverneur.
Ce qu'il y a de plus étrange ici , Milord , et qu'on aura de la peine à croire , c'est que votre messager , bien que j'en aie fait , a emballé tous mes papiers, et m'en a séparé sans vouloir en tra-
cer d'inventaire , ni observer aucune des formalités que requièrent toutes les jurisprudences du monde. Persuadé que cette déviation du premier des principes provenait de l'ignorance du subalterne , et non des ordres du ministre, j'ai cherché à y remédier dans vos intérêts, Milord, en obtenant et m'empressant d'y apposer mon sceau , afin de vous mettre à même de régulariser à temps les fautes de votre agent. Je désire que votre seigneurie apprécie cette mesure ; elle a été calcu-
lée , ainsi que vous le prouvera la nature de met papiers , uDiquement pour vdus donner une nuance de mon caractète et une preuve de ma modération. J ai eu l'honneur de r&rîté , à Tinstant même , à lord Sidmouth , et de lui faire ob-* server en même temps combien n^ présënicè demeurait nécessaire à Texamen de ](>apiers qui » par une seule parole'' de moi , deviennent fort simples , tandis que mon absence peut les laisser inexplicables. Lord i^dnaoùth ne m'a honoré d aucune réponséii
Mllôrd y ytéive agent , dû teste , sortant de la
décence et dé là générosité qui caractérisent si
bien tes' partfcfulf ets de Votre nation ^ a accom->
pegnê sa mission de plus d'amertume qu'il ne
serait facile de l'imaginer« Après m'aVoir choqué
une première fois par ses grossières injures sur
la personne que je vénère le plus dans le monde ^
il a épuisé sur moi toutes les vilenies de la lan^
gufe , et cela , parce que je ne me prêtais pas à
converser atéc lui; Il avait reçu de vous l'ordre
de me garder ; mats a-t-'il pu croire que vouu
eusdiefts voulu étendre votre poilVôir jusqu'à me
contraindre de faire société avec lui? Cethommef
l8 PIÈGES SUE tK PRISONNIER
ayait un second , sur lequel ne s'étendent point mes plaintes ; bien qu'il ait partagé les mêmes torts 9 j'ai su néanmoins lui distinguer parfois certaine retenue, et puis il a. été excité , aiguillonné par le premier.
Milord , yotre messager , en me signifiant Tordre de ma déportation au milieu de la nuit , ne ma laissé de choix que Calais ou Ostende. A peine à moi-même , il a fallu me décider sur le champ. Peu d'heures après, rendu à la réflexion, j'ai demandé s'il ne me serait pas permis d'aller en Amérique, ou sur quelqu'autre point du continent. Il m'a répondu que non ; que d'ailleurs, d'après mon choix , il avait déjà écrit au gouvernement; j'ai insisté, mais il m'a déclaré être sûr que tous mes efforts seraient inutiles. Son. assertion pourrait-elle être vraie , Milord ? je ne saurais le croire ; toutefois ma destinée a été arrêtée en conséquence.
On a montré à mes yeux , et l'on^ a refusé à mes mains l'ordre de S. A. R. le priuce-régent ,
de sortir à l'instant de la Grande-Bretagne. Ce refus est-il une forme ? était-ce une précaution ? cet acte royal entrainerait-il une responsabilité ,
Dfc SÀtITTE-HELÈlf£. i^
du a^tH3n craint que )e ne m'en fisse un titre d'honneur ? Et , en effet , en pourrait-il être au-' trement, si n'arguant aucun, grief , il ne semble punir qu'un des pluft lare^ déTOuemens , celui d'uB senritear s'immolant avec son maître qu'a-» T3Ut abandonné la fortune?
Milord , dans le choix rétréci que m^a fait par- Tenir votre seigneurie vj'ai donné la préférence à Ostende sur Calais , par de simples motifs de déli-. catesse, puisés dans ma tendre vénération pour la patrie; il m'en aurait trop coûté pour qu'on eût pu dire que mes compatriotes m'auraient persécuté pour un acte de vertu ; et peut-être de leur part c'eût-il été au moins excusable; de la votre , Milord , ma déportation d'Angleterre n'a été qu'un vrai caprice , une dureté sans excuse.
Quoi qu'il en soit, me voilà sur Je continent; Yj ai été jeté de votre fait. et contre mon gré; et ici , Milord ; qu'il me soit permis de m'arréter un instant. Je connais toutes les circonstances de ma vie » et fortunément il n'est pas de coin en Europe où je ne puisse porter un cœur tranquille » un front serein , un pas assuré. Mais vous ,
StO PIÈG£8 SUR £B PRISONNIER
l^lord f qui n'avez ni k loisir, ni le vouloir , ni les facilités de rechercher mon obsoure carrière; si par hasard lès dissentions politiques ^ durant lesquelles les actes poursuivis ne sont pas tou^ jours des crimes^ eussent mis ma personne en danger ; si j'y eusse succombé , on m'eût dit une victime; mais vi)us, Milord , qui m'auriez livré , ijpiel nom n'eût pas été le vôtre ? ne vous expo^ sier-vous pas à eé qu'on pût dire : « Tandis que à leslbisànlglaisled s'énoi^uéillissentd'ayoir aboli V la traite des nègres aux lies d'Amérique , les '^ ministre^ ân|[lais trafiquent de la chair blanche i siir le continent de l'Europe ! ! ! »
Milord; par suite de rimjpulsion que votre seigneurie à imprimée à mes destinées , j'ai été Sdi^i, et conduit à travers le royaume des Pays- Bas, en malfaiteur et sans pitié, bien que mo*» ribond. J'en ai jeté les hauts cris. Oserai-je à èé stïjef , Milord ', vous transcrire des vérités peu agréables ? Mais pourquoi pas ? c'iest le droit de tous vos compatriotes de faire entendre la vérité' saiii craihte à un ministre d'Angleterrei à plu3 forte raison ce doit être celui d'un étranger qui £l de si justes motifs de plainte et de douleur^
Eh bien ! quand je me suis récrié sur un si révoltant abus à ûïon égard , on m'a demandé de quel point du globe je vaiais ^ d'où pou^ • Tait naître mon étonnement ? Les uns m'onf: dit : c Notre roi est bon ^ ne vous en prenez c pas à lui ; il n est que l'instrument dont « on vous frappe ; la main tyranniqae vient de * plus loin. » D'autres ont ditt » Le peuple ah- « glais a depuis long-temps des comptoirs aux c Indes pour son trafic ; les . ministres anglais € en établissent aujourd'hui sur le cotitinent « pour leur despotisme. Quand leur autorité € finit en Angleterre , ils la prolongent sur le « continent. C'est chez nous qu'ils ont placé « leuts instrumens de torture et leurs exé^su- « teurs. Vous n'échapperez ni à leur inquisic tion ni à ses supplices. > Et alors les diatribes » les imprécations de pleuvoir sur l'Angleterre et ' les Anglais. Sans doute; ^ Milord , les gens sages , instruits et sans passion » sont loin de s'y tromper , et savent â qui s'en prendre exclusivement ; ils distinguent fort bien l'ôxcelr lence des lois d'avec leur violation et lés abus du pouvoir ; ils savent que les vrais Anglais
aa PIÈGES SUR lË PRISONNIER
combattent et détestent toute espèce de tyran* nie chez eux et au loin; qu'ils soiit dans leur lie les défenseurs les plus ardèns , les gardiens les plus zélés des grandes et belles vérités qui , sur notre continent , sont Tobjèt de nos espérances et de nos vœux. Mais le gros du vulgaire n'y regarde pas de si près ; il trouve plus court de s'en prendre à une nation en masse et de la maudire tout entière.
Mais enfin , Milord , après tout , quel est mon crime ? quel peut être le motif d'une si cruelle persécution ? Xose vous le demander ; et les pays où elle s'est prolongée par votre impulsion vous le demandent avec moi. Partout les autorités qui ont agi sur ma personne m'ont évité avec soin ; elles eussent été embarrassées de mes droits et n'eussent pu motiver leurs actes; elles en igno* rent elles-mêmes la source et la cause. Depuis le Cap de Bonne-Espérance jusqu'au lieu où je me trouve, si je demande quel jugement, quelle sen* tence , quelle charge existe contre moi, on ne me répond que par un ordre. Si je sollicite un motif, je n'obtiens que le silence.
Milord, jai eu l'honneur de vous l'écrire du
BE SÀtNTE-HELÈNE. j3
Cap , et j'ose tous le répéter ici* QueUe objection raisonnable s'opposait aux vœux que je formais de demeurer sur votre sol et auprès de vous ? Craignait-on que je ne parlasse , n'écrivisse sur des sujets politiques ? Mais quel inconvénient pouvait-il y avoir sur votre Ue ? Craignait-on que je ne fisse entendre des plaintes importunes sur votre administration? Mais est-il un point sur le continent où l'on interdisse mes cris , et où je ne trouve les esprits disposés a m'entendre? Votre voisinage , Milord , votre seul territoire n'était* il pas celui où vous aviez sur moi le plus d'action et d'autorité ? Si je me rendais coupable , n'avezvous pas vos lois générales ? Si je me rendais désa«
gréable , n'avez-vous pas vos lois particulières , et surtout le bill des étrangers ? Enfin , plus que tout cela , vous aviez pour garantie de ma réserve et de ma modération, mon désir de demeurer auprès de vous ; ce désir était extrême , Milord, et je vais vous en dire la cause. Mon ttéjour en Angleterre accomplissait les vœux, le destin du reste de ma vie , celui de me consacrer à jamais ( en ^ dedans de vos réglemens , et par les voies légales que vous avez admises ) , à procu-
d4 PIEGES SUR I,E PKISOJHNIER
rer des adoucissemens et des consolations â ce'-* lui que je pleure. Je tous suppose assez d'élévation, Milord, ainsi quà vos collègues , pour ne remplir, en cette circonstance, qu'un devoir politique , et demeurer étranger à toute animoaité personnelle. Quand vous avez pourvu à la sûreté du captif, vous ne sauriez lui envier des indulgences qui ne vous seront point a charge ; vous les faciliterez plutôt. Or, j'implore de vous cet emploi religieux; mon cœur a besoin de le remplir , }e le ferai avec loyauté. Je vous en eusse convaincu , Milord , si j'avais pu parvenir jusqu'à vous , et je n'en désespère point encore;
]e sollicite de nouveau et toujours
J'avais compté auspi, Milord, je l'avoue, comme une chance de mon admission auprès de vous , le désir de votre seigneurie de saisir cette occa" sion singulière de vous affermir dans la connaissance de la vérité ; je pensais que votre poste et votre caractère vous en faisaient une loi. En prononçant sur les plaintes de Sainte-Hélène , quelles lumières contradictoires eussent éclairé vos no-« blés fonctions de Jury ? J'eusse répondu à toutes vos questions avec candeur , sans passion; je vous
DE SAIlïT£-H£I.ÈNE. s5
eusse convaincu sans bruit , si vous en aviez eu )e désir , de toutes les erreurs dans lesquelles la multiplicité et rimportançe de vos affaires vous laissent sur ce qui nous concerne. J ai lu dans trois papiers différens ( les Times, New - Tiines et London-Ckronicle } votre réponse à lord Holland sur sa motion relative à Sainte-Hélène , et je puis vous assurer que presque chaque ligne est ime irrégularité.
A Dieu ne plaise, Milord, que je ne vous croie dans la bonne foi ! Mais vos bureaux vous ont mal instruit. Votre seigneurie a af* firiné qu'aucun des parens de l'empereur Napoléon , excepté son frère Joseph , ne lui avait écrit. Or, je lui ai remis moi-même trois ou qua-' tre lettres venues.de vous par le canal de sir Hud^ son Lowe ; savoir : de Madame-M^re , Madame ]a princesse Borghèse et son frère Lucien. Le fait est peu important en lui-même , Milord ; mais cette inexactitude matérielle doit exciter vos dou-> tes sur d'autres points, et donner du poids à mes assertions sur le reste. Ce qui me concerne , par exemple , est tellement défiguré que , quelque préjugé que j'aie lieu ^entretenir contre sir Hud-^
26 PliCES SUR LE PRISONNIER
son Lowe , je n'hésite pas à penser qu'il se récriera sans doute lui-même contre l'irrégularité de l'exposition. Du reste , Milord , dans la chaleur des partis et de toute opposition , il se forme inévitablement deux vérités. La mienne ne saurait être précisément la vôtre. Le public le sait ; aussi c'est sur les pièces officielles qu'il aurait aimé à établir la sienne. Vous avez cru devoir les refuser. Milord, n'aurez-vous pas fixé son opinion ?
Milord, je me résume après de si longs détails:
!• Je demande justice et redressement de Fabus d'autorité , de l'acte arbitraire et tyrannique par lequel lord Charles Somerset m'a privé si long-temps de ma liberté, en violation des lois positives de son pays. ^
2"* Je demande justice et redressement des formes irr^ulières avec lesquelles on a saisi tous nies papiers dans la Tamise. On m'en a séparé sans vouloir , en dépit de toutes mes instances , en dresser d'inventaire.
5*" Je demande justice et redressement de ce qu'au mépris de tous les principes, j'ai été^ livré
captif sur le continent, et par suite de rimpul*sian ou des instructions données , contraint de traverser la Belgique et les pays adjaceus en malfaiteur.
4"* Je demande la visite et la restitution promptes des papiers qui m'ont été saisis dans la Tamise. La plupart ayaient été respectés par sir Hudson Lowe , et d'autres me deviennent abso^ lument nécessaires dans l'usage journalier de mes circonstances domestiques ; ils contiennent tous mes titres de propriété et de fortune; sans eux, je demeure privé de tout (1).
5"* Je demande la restitution de mes papiers
(1) Ces papiers ont été restitués depuis, il est vrai 5 mais au bout de quatre mois. Les ministres ont même fait écrire qu'ils les avaient renvoyés immédiatement et sans les ouvricj ils ont pleinement désavoué par là , sans doute, leur agent j mais en est-on moins fondé k poursuivre une privation de quatre* mois, et le châtiment d'une violation aussi monstrueuse que celle du subalterne ? Le Comte n'a jamais prétendu se refuser à Texamen de ses papiers , il ne s'est élevé que contre les formes et leur tyrannie... a.
aS PIEGES SUR LE PRISOJMiyiER
de Sainte-Hélène , dont Tinventaire , reconnu et signé par sir Hudson Lowe, se trouve parmi les papiers saisis sur la Tamise. Mes papiers de Sainte- Hélène se réduisent à peu près à un seul manus* crit , renfermant Teàpace de dix-huit mois , où , )our pour jour , :6e trouvent inscrits , encore en désordre et sans être arrêtés , les conversations , les paroles , lés gestes peut-être de celui qui long« temps guida les destinées de l'Europe.
Ce manuscrit , sacré par sa nature et son objet y était inconnu à tous 0t devait le demeurer ; j'en ai laissé prendre connaissance à sir Hudson; Lowe suffisamment pour le convaincre de son inoffensive nature. En arrivant "au Gap , j'ai eu l'honneur d'écrire au prince-régent , par le canal des ministres , aussi-bien qu'à eux-mêmes , pour mettre ces matériaux précieux sous leur protection spéciale; je le leur demandais au nom de la justice, au nom de l'histoire. Ils sont, aux yeux de toutes les lois , ma propriété sacrée , celle de mes enfans , celle de l'avenir.
&* Enfin , et sur toutes choses , je demande la restitution de la lettre que l'empereur Napoléon
BË SAlNTE-HilÈNE. 29
ma fait l'honneur de m'adresser dans ma prison» au secret, dans Tîle de Sainte-Hélène. Une lettre étrangère à la politique , luje par le gouverneur de Sainte-Hélène , lue par les ministres même , s'ils l'ont voulu , ne saurait , danç aucun code du monde, quelque sévères d'ailleurs qu'en pussent être les expressions confidentielles , être enlevée à celui dont elle est devenue la propriété. Cet objet précieux et sacré est la récompense* de ma vie, le titre de mes enfans , le monument de ma famille.
Milord , ami naturel et réfléchi de toute convenance et de toute modération, c'^est à vous que j'adresse d'abord l'énumération de mes griefs. C'est à vous seul à qui j'en demande sans bruit le redressement. Si votre seigneurie croyait ne devoir pas y répondre , c'est à vos tribunaux de justice alors auxquels je me trouverais dans l'obligation d'adresser mes plaintes ; après eux , viendrait encore le tribunal de l'opinion publique , et ensuite , par-dessus tout encore , ce tribunal suprême d'en haut qui , planant également sur la victime et les tyrannies , accomplit dans l'éternité le triomphe infaillible de tous
3o PliCES 5UR LE PRISONlf . I^E S^'-HÉLÈm.
les droits , et le châtiment final de toutes les injustices.
J'ai Thonneur d'être , Milord , avec une haute considération, etc.
Signé , le comte de Lis Gjlses.-