‹ Recueil de piéces sur la FlorideChapitre 10 sur 16 · PAR FRANCISCO L0P£Z DE NENDOZA · texte numérisé non relu

PAR FRANCISCO L0P£Z DE NENDOZA

Chapelain de l'eipéditiuii ^1).

Ayant navigué par un temps favorable que le Seigneur nous a envoyé depuis le jour in-

(1) La relation que nous donnons ici et les suivantes sont très-importantes. On sait que l'amiral de Coligny avait envoyé à la Floride une colonie de protestants français , ccnnmandée par le capitaine Jean Ribaut» Le capitaine Pedro Menendez fut envoyé pour la détruire. Sa relation était restée inédite ; celle de Jean Ribaut , quoique imprimée deux fois , est d'une rareté excessive. Le gouvernement français , trop occupé des guen*es civiles, laissait ce massacre impuni; mais un gentilliomme français, nommé Dominique de Gourgues ,. entreprit

cliqué , nous parvînmes à reconnaître les lies de Lanzarôte et de Fuerte Ventura, cinq jours après notre départ; le mercredi suivant, 5 juillet, nous atteignîmes les îles Canaries, qui sont a deux cent cinquante lieues de Cadiz ; nous y restâmes trois jours pour nous approvisionner d'eau et de bois.

Le dimanche suivant 8 juillet nous quittâmes ces îles; notre flotte était composée de huit navires et commandée par notre général ; nous nous rendions à l'île de la Dominique que l'on devait conquérir sur les Indiens Caraïbes. Le malheur voulut que le soir même de notre départ, notre capitane et une patache se séparèrent de nous , et nous courûmes des bordées pendant deux jours pour les rallier; mais nous ne pûmes y réussir. Notre amiral , voyant que nous n'y parviendrions pas , ordonna de nous diriger directement

de le venger et y réussit, comme on le verra par sa relation que nous publions pour la première fois sur un manuscrit de la Bibliothèque royale.

Sun LA FLORIDE. 1GT

sur la Dominique, où nous les attendrions dans le cas où ils n'y seraient pas arrivés avant nous« Pendant le voyage une chaloupe montée par le capitaine Francisco Sanchez fit une voie d'eau dans la calle, et comme l'équipage ne put s'en rendre maître, il nous demanda du secours; mais il fut impossible de lui ea porter. Le pilote voulant continuel' la navigation avec les autres navires jusqu'à <^ que l'on fût arrivé au port et que l'on pût réparer la voie d'eau ^ le capitaine et le soldat mirent l'épée à la main pour forcer le pilote à retourner au port craignant d'être noyés :

le pilote ne le pouvait pas à cause du gros temps; ils se décidèrent à porter le cap au sud* ouest pour gagner la terre; c'est ainsi que nous nous séparâmes d'eux avec bien de la peine et bien de l'inquiétude de savoir ce qu'ils deviendraient; les cinq navires qui l'estaient ont fait un excellent voyage, grâce à notre Seigneur et à sa bienheureuse Mère.

Jusqu'au vendredi, 20 dudit mois, nou&^

avons eu très-beau temps. Mais à dix heuresdu matin ledit jour^ il commença à s'élever un vttit très-violent qui à deux heures du soir devint un ouragan le plus terrible et le plus épouvantable que l'on ait Jamais vu. La mer, qui s'élevait jusqu'au ciel^ semblait vouloir nous engloutir tout vivants; le trouble et la /

crainte du pilote et des autres marins étaient si grands^ que je m'excitais à prêcher mes frères et mes compagnons ; je leur représentais la passion de notre Seigneur Jésus-Christ , sa justice, sa miséricorde, et je réussis si bien^ que pendant toute la nuit je ne fis que confesser mes frères.

Très- souvent la mer entrait par un côté du navire et sortait par l'autre , nous étions cent vingt hommes sur le pont, car il n'y avait pas d'autre endroit où se tenir ; il n'y avait qu'un entre-pont qui était rempli de biscuit, d'eau, de vin et d'autres vivres.

Nous nous vîmes en un si grand danger qu'il iallut alléger le vaisseau : nous jetâmes beau-

coup de barils d'eau à la mer^ ainsi que la cuisine et sept pierres que nous emportions pour faire des moulins; on jeta la plupart des agrès de réserve , le gros câble du vaisseau; et malgré tout cela^ il ne s'élevait pas au-dessus de Teau et nous ne faisions qu'enfoncer. L'amiral s'était décidé à faire jeter tous les coflFres à la mer, mais le désespoir des soldats fut si grand que je fus presque contraint de me jeter à ses genoux pour le prier de ne pas le faire , je lui dis que nous devions espérer dans la grande miséricorde du Seigneur : en bon chrétien il eut confiance en Dieu et il épargna les bagages. Quand Jésus- Christ permit au jour de reparaître, nous nous regardâmes comme ressuscites; et quoique la tourmente du samedi ne fut pas moindre que celle de la nuit, le jour nous consolait; néanmoins , lorsque la nuit arriva et que nous nous vîmes dans une position aussi difficile, nous crûmes que nous allions périr; j'exhortai l'équipage pendant toute la nuit;

je rengageai à se confier en Dieu. Le dimanche matin arriva : Votre Seigneurie peut s'imaginer combien nous nous réjouîmes de revoir le jour ; la tempête dura toute la journée du dimanche jusqu'au lundi suivant à midi; alors notre Seigneur daigna user de miséricorde et de clémence envers nous ; il ordonna aux vents et à la mer irritée de calmer leur colère.

Lorsque la tempête éclata y nous voyagions cinq navires de conserve; mais pendant la nui t^ la fureur de l'ouragan nous dispersa de côté et d'autre y et nous fûmes trois jours sans nous voir; enfin ^ un matin nous vîmes venir un bâtiment et nous reconnûmes qu'il était des nôtres; cependant nous craignîmes d'abord qu'il ne fût français.

Nous étions tous si fatigués et notre raison était si troublée par ce que nous avions éprouvé, que les pilotes ne savaient plus retrouver leur route; enfin, guidés par le Saint-Esprit, ils ordonnèrent de gouver-

ner à l'ouest quart sud-ouest^ et nous paryinmes à reconnaître l'ile de la Désirade.

Le dimanche, jour de Notre-Dame des Neiges y 5 aoùt^ au moment où nous arrivions sur elle, nous fûmes assaillis par une houle et par un coup de vent d'aval qui nous jeta en dérive sur l'ile de la Dominique , habitée des Indiens Caraïbes ; nous entrâmes dans le port le lundi soir vers les neuf heures. Aussitôt qu'on eut jeté l'ancre, le capitaine ordonna d'armer sa chaloupe; ses marins y descendirent , prirent des jarres et allèrent à terre chercher de l'eau dont nous avions le plus grand besoin. Un domestique italien que j'avais alla avec eux; le matin, en cherchant de l'eau par un très^beau clair de lune, il découvrit au pied d'un arbre une tortue, la plus grande et la plus épouvantable que l'on ait jamais vue; au premier mouvement qu'elle fit ils pensèrent que c'était un serpent ou un autre animal qui pouvait les tuer, et ils se crièrent l'un à l'autre

de fuir vers le rivage où était la chaloupe ; mais ensuite ^ comme ils étaient six, ils eurent honte de leur crainte ; chacun prit soit une rame , soit un bâton, et ils retournèrent à Tendroit où ils avaient entendu du bruit, et, comme je l'ai dit, ils virent que c'était une tortue. Ils s'en approchèrent avec leurs rames et avec le plus de soin possible, et ils essayèrent de la retourner sur le dos ; l'animal prit la fuite en se dirigeant vers la mer, mais ils vinrent à bout de l'attacher par une jambe et ils l'apportèrent à bord; le lendemain il fallut six hommes pour la dépecer; elle avait plus de cinq cents œufs dans le ventre, de la même grandeur et semblables à ceux des poules avec le jaune et le blanc , mais ronds comme des balles et de la même grosseur ; la chair ressemble par son apparence et son goût à de la viande de veau, surtout quand on la mange rôtie ; ces animaux vivent dans la mer ; la nuit ils vont dormir sur le rivage; lorsqu'ils sont remplis d'oeufs comme l'était celui-ci,.

ils les déposent sur le sol, les couvrent de terre, et au bout d'un certain temps les petits éclosent et gagnent la mer où ils vivent.

Mardi matin l'amiral fit équiper la chaloupe dans laquelle les marins allèrent chercher de l 'eau et du bois ; il me dit que si je voulais les accompagner je le pouvais, mais que je devais me tenir sur mes gardes. Désirant aller à terre, je ne tins pas compte des malheurs qui pouvaient arriver; j'appelai mon domestique italien et je lui ordonnai de prendre une demi-douzaine de chemises saleS et d'autre linge; je lui donnai un morceau de savon et je lui dis d'aller les laver à terre, ce qu'il fît très-bien; je fis remplir dans la forêt cinquante jarres d'excellente eau et je renvoyai la chaloupe. Pendant que mon domestique et quatre autres hommes restaient pour laver leur linge , je gagnai quelques rochers qui étaient sur le bord de la mer ; je m'amusais à ramasser quelques coquillages dont il y avait un grand nombre , lorsqu'en levant les

yeux, je vis descendre du penchant d'une colline trois hommes tout nus. Comme nous étions en pays ennemi je crus que c'étaient des Caraïbes ; je pris donc la fuite aussi vite que je pus, j'allai rejoindre mes compagnons, et nous allâmes à la rencontre de ces hommes chargés, chacun de nous, d'une demi-douzaine de cailloux. Quand nous fûmes près les uns des autres et à portée de la voix , ils nous dirent qu'ils étaient des nôtres , ce qui me fit le plus gi^and plaisir , considérant le danger où je me trouvais moi et les autres. Voici l'explication de cette aventure. Nous étions les seuls que l'amiral eût laissés aller à terre , mais les pauvres diables qui restaient ayant le plus grand désir de débarquer aussi , cinq soldats convinrent de se jeter à la nage et de venir me rejoindre ; quoique la distance ne parut pas grande, elle était considérable, et le courant était si rapide que de ces cinq il y en eut deux qui se noyèrent ; les trois autres vinrent par la montagne jusqu'où j'étais, et comme ils n'a-

valent pas de vêtements^ en les voyant je crus que c'était une embuscade de Caraïbes; je leur fis remplir d'eau plus de cent jarres du Pérou ; je leur fis ramasser beaucoup de bois , et nous revînmes à bord vers les quatre heures. Au même moment il s'éleva un vent si frais , que le mercredi, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes sur l'île de Monserrat, à trentecinq lieues de là. On dit que des Canaries à la Dominique , qui est l'ile dont je viens de parler , on compte huit cents lieues de mer ; plus avant on trouve beaucoup d'autres îles qui portent le nom des Saints, de la Guadeloupe et des Vierges ; cette dernière semble avoir deux cents lieues de tour ; le sol eu est très-pierreux et inhabitable.

Le jeudi 9 du mois d'août , vers midi , nous reconnûmes l'île de San- Juan de Puerto-Rico ; à la chute de la nuit le pilote fit carguer toutes les voiles^ de crainte d'échouer sur les bas-fonds dopt l'ile et le port sont entourés; le matin étant venu , le temps fraîchit un peu ;

nous entrâmes dans le port le vendredi , jour de la fête de saint Laurent, vers trois heures dû soir. En y entrant nous trouvâmes notre capitaine qui avait jeté l'ancre avec une patachequi s'était séparée en même temps que ce bâtiment; des cris de joie se firent entendre des deux côtés; nous remei^ciâmes le Seigneur de ce que nous nous étions retrouvés , mais il me serait impossible de dire comment cela est arrivé. Les capitaines et les enseignes vinrent aussitôt nous voir; je les régalai de confitures et d'autres objets que j'emportais avec moi; le même jour je descendis à terre avec l'amiral, et nous allâmes visiter le général qui nous reçut très-bien , et nous fit toutes sortes de caresses. Le soir, ayant vu que je ne m'étais pas présenté à souper , parce qu'il ne m'avait pas engagé, il me fit appeler. Le lendemain il me donna un logement dans une belle maison 9 et me pria de ne pas manquer de dîner chez lui : je le remerciai comme de raison. Nous restâmes quatre jours dans ce

port; pendant trois jours, il ne cessa de pleuvoir; le cinquième, qui était un mercredi, vers les dix heures , plus de trente hommes désertèrent et se cachèrent dans ce port; parmi eux étaient trois prêtres sur sept que nous étions; on ne put les découvrir ni morts ni vifs; le général en fut très-affligé et moi aussi , car cela me donnait encore plus de travail. Dans ce port on m'a offert une cbapellenie où j'aurais reçu un peso par chaque messe que j'aurais dite , et je n'en aurais pas manqué de toute l'année; mais je n'ai pas accepté dans la crainte qu'on ne dît de moi ce que j'entends dire des autres ; et puis ce n'est pas une ville où l'on puisse avoir beaucoup d'avancement, et j'ai voulu voir si , en refusant un bénéfice pour l'amour du Seigneur, il m'accorderait un autre bonheur dans mon voyage, car mon projet est de servir Dieu notre Seigneur et sa bienheureuse Mère. Les gens riches de ce pays-ci ont fait leur fortune par les bêtes à cornes. 11 y a des propriétaires qui ont vingt et trente

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mille vaches; d'autres ont autant de juments; elles ne valent la pièce que 40 pesos d'une .mauvaise monnaie, qui équivalent à cent Tingt réaux d'Espagne. Ces animaux n'ont pas plus de valeur, parce que l'on ne sait à quoi les utiliser, si ce n'est, de temps en temps, comme bétes de somme et pour fournir des poulains. Quant aux bêtes à cornes, on ne tire parti que de leurs cuirs ; un cuir coûte onze ou douze réaux du pays. J'en parle ainsi parce qu'on a voulu m'engager à rester dans cette ville. Le seigneur Valverde et moi nous avons payé une azumbre de vin huit réaux, et encore n'était-il pas trcs-bon. Nous refîmes nos petites provisions pour la traversée; nous achetâmes d'excellente viande salée, des oranges, des citrons, des patates, des cannes à sucre, une douzaine de langues de bœuf et des côtes salées : nous primes ces précautions parce qu'en arrivant dans ce pays nous savions déjà ce que l'on souffre en mer.

Il parait que la tempête que nous avions éprouvée 9 ainsi que je l'ai dit, avait assailli aussi la capitane qui , se trouvant plus prés de terre au moment où l'ouragan commença , souffrit considérablement ; tout l'équipage s'était confessé , s'attendant à chaque instant à mourir; elle éprouva un si fort coup de vent que le mât de misaine fut brisé et renversé avei la voile et les agrès; tout tomba à la mer, et une grande partie des cordages étant fixés aux écoutes, faisaient tellement pencher le navire que deux fois on vit la hune du màt sous l'eau ; en même temps certaines parties des CBUvres-mortes furent rompues, ainsi que le grand mât; l'équipage se vit au moment de périr, et ne pouvant plus se servir des voiles , il se laissa aller au gré des ondes, jusqu'à ce que Dieu, par sa miséricorde, lui permît d'arriver au port où il répara ces désastres le mieux qu'il put.

Le général acheta dans le port de San-Juan de Porto -Rico un navire pour transporter

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cinquante hommes que le roi avait ordonné de prendre dans cette île, et il acheta vingtquatre chevaux. Le même jour que nous quit-^ tàmes le navire, il fît une voie d'eau; le danger était si éminent que pour sauver les hommes il fallut alléger le navire d'un grand nombre des marchandises qu'il portait. Voyant que cela ne produisait que peu d'effet, il fut convenu que l'on jetterait les chevaux à la mer. Vingt-trois furent ainsi perdus ou moururent pendant la traversée ; il n'en arriva qu'un à la Floride. Le même jour le général expédia une grande chaloupe à Saint-Domingue pour faire embarquer quatre cents hommes que l'on avait réunis, d'après les ordres de Sa Majesté, pour se rendre en toute^hàteau port où nous étions.

Avant que la flotte partit d'Espagne, on avait envoyé , d'après l'ordre de Sa Majesté, trois caravelles en avisos, chacune à des époques différentes , pour transmettre à Saint- Domingue et à la Havane les ordres de Sa

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Majesté sui* la conduite que Ton devait tenir à notre arrivée. La seconde caravelle portait beaucoup de dépêches cachetées et de lettres contenant des dispositions à prendre; il y avait à bord un grand nombre d'objets précieux. Lorsqu'elle fut arrivée à la hauteur de l'île de la Mona (du Singe), qui dépend déjà de Saint-Domingue, un bâtiment français, faisant partie de ceux qui étaient dans notre voisinage, l'attaqua et la força de se rendre; les ennemis montèrent à bord, s'emparèrent de tous les papiers , et lurent les avis et les ordres qui avaient été donnés pour la conquête de la Floride; ils prirent tout ce qui était à leur convenance, et ils dirent à l'équipage de faire bonne route pour Saint- Domingue, afin de transmettre les ordres dont ils étaient porteurs ; que quant à eux, ils allaient à la Floride pour avertir leurs compatriotes, et qu'ils espéraientêtre à Saint-Domingue aussitôt ((ue la caravelle; c'est ainsi qu'ils la quittèrent.

Vendredi, 17 du mois d'août, vers les quatre heures du soir , nous arrivâmes en vue de Saint-Domingue. 'Notre général, se confiant à la miséricorde de Dieu et à sa bonne fortune, ordonna qu'à l'instant même le vaisseau amiral se dirigeât vers le nord, et qu'il passât par un canal très-dangereux où personne n'avait encore navigué. L'amiral , quoique affligé comme nous tous, ne put faire autrement que d'obéir au général qui nous commandait. Au moment où nous entrions dans le détroit, la mer était si mauvaise et les houles si fortes que nous croyions que nous allions périr ; le danger provenait de ce qu'il fallait lutter contre la houle et la braver. Aussitôt l'amiral m'ordonna d'encourager les soldats par quelques bonnes prières et des discours; ils se consolèrent, et toute la nuit nous fûmes exposés à ce danger.

Le samedi matin , 1 8 du mois , le jour ayant paru, nous reprîmes courage; pendant que nous naviguions et que nous étions au

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milieu de la mer^ nous vîmes les vagues se briser sur des bas*fonds; tous les pilotes vinrent jeter leurs sondes pour voir si le fond permettait de continuer la manœuvre; dans certains endroits nous trouvâmes quatre brasses et dans d'autres moins. Deux heures avant la nuit rious reconnûmes une tie déserte , très-basse , nommée Aguana. Dieu permit que nous nous trouvassions de jour près de ces bas-fonds et de cette ile^ afin que nous pussions les voir et en éviter les dangers^ car si nous y étions venus la nuit , nous n'aurions pu manquer de nous perdre ; considérant le danger^ et songeant qu'aucun des pilotes delà flotte ne connaissait ce pays , nous résolûmes de carguer les voiles près de cette ile , n'osant pas naviguer de nuit dans la crainte de faire naufrage. Le dimanche matin , 19 du mois, à la pointe du jour, le premier navire qui appareilla fut l'Amiral , à bord duquel j'étais, car le capitaine pilote qui commandait ce vaisseau savait parfaitement ce qu'il avait à

faire. La capitane le rejoignit , on parla au généra] , et on lui dit qu'on ne suivait pas une bonne route; il ordonna toutefois d'exécuter ses ordres^ recommanda à tous les capitaines et aux pilotes de poursuivre le voyage dont j'ai parlé. Tous obéirent^ quoique fort tristes de voir l'affreux danger auquel les exposaient les bas -fonds nombreux que l'on trouvait à chaque moment. Le même jour nous aperçûmes une autre île basse et inhabitée comme la première; elle était entourée de beaucoup de bas-fonds etd'écueils; elle porte le nom deCapuana. Dieu nous permit de la passer de jour et d'échapper à tous les dangers. Le soir du même jour, à l'approche de la nuit, le vaisseau amiral et la capitane s'approchèrent l'un de l'autre. Le général s'entretint longtemps avec l'amiral et son pilote ^ qui lui exposèrent qu'ils n'étaient pas sûrs de pouvoir continuer le voyage par cette route; mais toujours obstiné , le général ordonna au capitaine et au pilote de naviguer en avant de

la capitane pour éviter les dangers des basfonds.

Pendant la nuit suivante tous les navires^ dont les équipages étaient fort mécontents de naviguer dans des parages inconnus^ profitèrent de robscurité pour carguer les voiles et tomber en arrière de la capitane , afin de se mettre ainsi à l'abri du danger en suivant sa trace.

Lundi 9 20 du mois^ aussitôt que le jour .parut y nous étions tous à l'ancre y car la capitane^ craignant les bas- fonds comme les autres^ avait jeté l'ancre à minuit; aussitôt qu'il fit tout à fait jour^ nous reconnûmes une autre ile basse qui se trouvait à l'avant. A partir de cet endroit la navigation devint plus facile, quant aux bas-fonds , car nous en trouvâmes beaucoup moins , ce qui nous tranquillisa un peu. Le dimanche matin, une chaloupe de la capitane arriva à notre bord pour voir quelques-uns de mes amis; on apprit que le général avait nommé huit autres

capitaines et leurs enseignes^ sergents^ etc. , outre les quatre qui étaient partis d'Espagne. Chaque compagnie devait être composée de cinquante hommes et d'un certain nombre de cavaliers pour courir le pays. Tout le monde fut extrêmement content d'apprendre cette nouvelle.

Le même jour , vers neuf heures du matin , l'amiral s'approcha de la capitane pour la saluer, comme c'est l'usage; le général ordonna à notre capitaine de distribuer des armes à tous les soldats pour les préparer et les tenir en état. Réfléchissant à la détermination du général , au sujet de la navigation que j'ai racontée, je vis en moi-même que le général comprenait parfaitement ce qu'il faisait , mais qu'il ne voulait communiquer ses idées à personne. Votre seigneurie doit se souvenir que lorsque j étais en Espagne et que Ton préparait la flotte , j'allai voir le général au port Sainte-Marie , et j'ai dit qu'il m'avait montré une lettre de monseigneur le

roi Don Philippe ^ signée de son nom ^ dans laquelle S. M. lui disait que le 20 mai de la même année^ il était parti de France sept navires, portant sept cents hommes et deux cents femmes; nous apprîmes à San-Juan-de-Puerto • Rico qu'ils avaient pris la caravelle expédiée en aviso, comme je l'ai raconté : cette nouvelle, jointeà la réflexion que notre flotte était abîmée par la tempête, et que sur dix vaisseaux que

nous étions en partant de Cadix , il n'en restait plus que quatre, plus un q u'il avait acheté dans ce port pour transporter les chevaux eties troupes, et tous très-mal armés, tout cela, dis-je, lui avaitfaitcomprendre,enhommedeguerre,que les Français devaient l'attendre près des ports

qui se trouventplushaut, c'est-à-dire à Monte- Ghristi , à la Havane et au cap de las Canas , qui sont sur la même côte et précisément sur le chemin de la Floride ; d'autant plus que les ordres dont les Français s étaient emparés^ portaient que nous devions nous réunir à la Havane. Ne voulant donc pas les rencontrer.

attendu nos faibles moyens de défense , puisque nous avions perdu nos navires ^ il se décida à prendre la route du nord qui est presque à peu près celle de l'Espagne , à suivre une navigation nouvelle et passer par le canal de Bahama^ comme il le fit^ prévoyant qu'il laisserait l'ennemi au vent s'il l'attendait. Quand je communiquai cette réflexion à l'amiral et au pilote^ ils me dirent que c'était une grande vérité et que c'était certainement là le motif qui avait fait abandonner la route ordinaire que l'on devait suivre, c'est-à-dire par la Havane; je l'avais compris, ainsi que je l'ai dit, en pensant à la lettre que le général m'avait fait voir au port. Continuant donc toujours cette navigation, si dangereuse à cause des bas-fonds , le Seigneur permit que nous arrivassions à bon port, le dimanche 26 août. Nous reconnûmes deux îles, en face l'une de l'autre, que l'on nomme les iles de Bahama. Les bas-fonds qui sont entre elles sont si considérables que même en pleine

mer la houle se faisait sentir. Le général ordonna de sonder pour reconnaître le fond.

Le navire acheté au port de Puerto-Rico ayant échoué ce jour-là sur deux brasses et demie d'eau, on pensa qu'il y resterait. Mais il ne tarda pas à échapper aux bas-fonds et à venir de notre côté. Notre capitane , un des meilleurs bâtiments qui soient en mer aujourd'hui, se trouva , pendant la journée, dans la même position que durant la première nuit, quand la quille heurta] trois fois violemment contre le fond; les marins se crurent déjà noyés , pensant que le bâtiment s'ouvrait dans la cale; mais comme notre entreprise s'exécutait pour Jésus-Christ et pour sa bienheureuse Mère, deux coups de mer qui le frappèrent en poupe le remirent à flot. Bientôt après il se retrouva à six brasses, puis à dix, puis à douze; c'est ainsi que nous entrâmes à minuit dans le canal de Bahama. Quoique dans la journée nous eussions soulfert des caîmes et d'une forte houle, Dieu permit qu'à

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peine dans le canal le temps nous devint favorable pendant neuf jours, à partir du lundi où nous eûmes du calme. Le général , voyant que nous n'avancions pas, nous envoya une chaloupé à la capitane avec une demi-douzaine de jarres de vin et d'autres présents. Les capitaines Patino et Diego d'Amaya , qui est le pilote en chef, voyant partir la chaloupe, deraandèi*ent au général la permission de venir se divertir avec moi; il la leur accorda, et nous passâmes ensemble, le plus agréablement possible, le reste de la journée.

Le samedi 25 , à trois heures , et avant ce .que je viens de raconter, le général vint visiter le navire et chercher l'artillerie pour le débarquement à la Floride, Cette artillerie était composée de deux pièces de rempart, de deux espèces de coulevrines d'un trèspetit calibre, de la poudre, des balles; et il emmena deux soldats chargés du soin des pièces ( bombarderas ). Après avoir armé son vaisseau, il s'arrêta et nous fît une allocution

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dans laquelle il nous instruisit de ce que nous avions à faire en arrivant au port où étaient les Français. Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur ce sujet, sur lequel il y avait beaucoup à dire pour et contre ; mais la résolution du général prévalut, car il y avait deux mille Français dans le port où nous devions entrer en forçant la passe. Je lui fis des objections à ce sujet, et je le sommai de consulter sa conscience, et de réfléchir qu'il était chargé de mille âmes dont il devait rendre un bon compte; on fit ensuite un beau discours que je ne répéterai pas, parce que cela allongerait trop mon récit; je le rapporterai à notre retour, s'il plaît au Seigneur et à sa bienheureuse Mère. Le même jour , après avoir fini son discours, le général m'appela et médit ces propres paroles : « On m'a dit que vous » aviez ici un de vos parents ; dites-lui , mon- » sieur, que si je l'avais su lorsque j'ai nommé » les capitaines, je lui aurais donné un grade ; » mais je n'en ai été informé que lorsque

» Diego de Amaya m'en a instruit; il reste à » donner la hallebarde de sergent de la cora- )) pagnie du capitaine Mexia , qui est un gen- » tilhomme distingué : dites-lui de raccepter » jusqu'à ce qu'il se présente un meilleur em- » ploi. » Je lui demandai ses mains à baiser, et je fis appeler Valverde pour qu'il vît le général et le remerciât. Le général fut trèssatisfait de mon parent ; de sorte que Valverde fut fait sergent et officier du roi, et lorsqu'il aura à remplir sa charge , le service sera certainement bien fait; dans ce cas il ne manquera pas de passer capitaine, et moi j'espère que je ne manquerai pas de le voir , si Dieu me prête vie.

Lundi 27 août, pendant que nous naviguions et que nous étions encore presque àl'entrée du canal de Bahama , le Seigneur nous fit voir un miracle dans le ciel. Vers neuf heures du soir il apparut une comète qui se montra presque directement au-dessus de nous vers l'orient; elle jeta tant de lumière qu'on aurait

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pu la prendre pour le soleil ; elle se dirigea vers le couchant^ c'est-à-dire du côté de la Floride j sa clarté dura le temps de récitet deuxCredô. D'après ce que dirent les marins, c^étaît un bon présage.

Mardi y 28 du mois, à la pointe du jour , le calme était si plat que nous n'en avions pas encore eu de pareil depuis que nous étions en mer. Notre bâtiment se trouvait à une lieue et demie de la capitane et des' autres navires ; nous étions très-fatigués , et moi particulièrement, à force de prier Dieu et de lui demander, ainsi qu'à sa Mère, que le temps vint mettre un terme à nos maux. Vers deux heures après midi Dieu exerça sa miséricorde, et nous envoya un si bon vent que nous vînmes à pleine voile rejoindre la capitane. Il se passa ici ud fait que je regardai comme miraculeux : tandis que nous étions au milieu du calme et même après que nous eûmes rejoint leis autres bâtiments , aucun des pilotes ne savait où nous étions; les uns prétendaient que nous nous trouvions à

p]usde cent lieues de la Floride. Cependant, grâce à Dieu et aux prières de sa bienheureuse Mère 9 nous eûmes le bonheur de reconnaître la terre. On manœuvra de ce côté , on jeta l'ancre près d'une pointe de terre , et nous nous trouvâmes dans la Floride même, et non loin de l'ennemi ; ce qui fut pour nous tous un trèsgrand sujet de joie. Le soir même notre général donna l'ordre aux pilotes de se réunir à bord de la capitane pour se consulter sur ce qu'il y aurait à faire. Le lendemain 29 , à la pointe du jour, la capitane et tous les autres navires levèrent l'ancre et suivirent la côte en cherchant l'ennemi ou un port fevorable pour le débarquement.

Lundi 30, nous fumes assaillis par un mauvais temps qui nous força de jeter l'ancre. Les venls contraires continuèrent pendant quatre jours sans que nous pussions avancer, ou bien si le calme arrivait, il était si plat qu'il devenait impossible de changer de place; durant tout ce temps-là nou^ restâmes à l'ancre, à environ

une lieue et demie du rivage* La capitane était à une lieue de nous^ et nous ne pouvions pas la rejoindre à cause d'un courant très~for4;. Le général , voyant que ni les pilotes ni les deux Français que nous avions faits prisonniers ^ et qui faisaient partie de ceux qui s'étaient établis dans cet endroit, ne pouvaient donner de renseignements sur le port, attendu que la côte ne présente que très-peu de signes de reconnaissance, parce qu'elle est très-basse, le général, dis-je, résolut de débarquer cinquante arquebusiers avec quelques capitaines; ils firent beaucoup de feux pour que les Indiens s'en aperçussent et pour qu'ils vinssent voir ce que c'était; mais ces gens sont si grossiers qu'ils n'y firent point attention, et personne ne vint. Alors les nôtres résolurent de pénétrer dans l'intérieur. Après avoir fait quatre lieues, ils arrivèrent dans un village d'Indiens qui les reçurent bien , leur fournirent des vivres en abondance , les embrassèrent et leur demandèrent quelques-uns des

objets qu'ils avaient. Lès soldats eurent la générosité de leur faire de nombreux présents.

Les naturels leur donnèrent deux morceaux d'or, de bas aloi à la vérité , mais cela suffisait pour prouver qu'il y en avaitet que ces gens-là en donnaient en échange. Les Français que nous emmenions nous dirent qu'ils avaient communiqué longtemps avec eux. Les Indiens voulaient que les soldats passassent la nuit chez eux^ afin de leur faire fête^ mais ceux-ci n'acceptèrent pas leurs ofires , voulant rapporter ces bonnes nouvelles. à notre général. Dès que celui-ci les eut apprises, il résolut de débarquer le samedi matin, 1^' de septembre, et de se rendre chez ces Indiens; il emporta beaucoup de toiles, de couteaux, de miroirs, et d'autres bagatelles de ce genre, pour se concilier leur bonne volonté, et en obtenir un éclaircissement sur le point où se trouvaient les Français. L'un des Français dont j'ai parlé entendait leur langue : ils nous dirent que nous les avions laissés à environ cinq

Heuesde là, c'est-à-dire précisément au même lieu où Dieu nous avait conduits quand nous étions arrivés en vue de la terre, mais nous ne les trouvâmes pas, n'ayantpas fait débarquer de monde ; sans quoi nous les aurions trouvés et pris au dépourvu.

Mardi, 4 septembre, la flotte quitta l'endroit dont je viens de parler, et nous primes la direction du nord , toujours en suivant la côte.

Mercredi soir, deux heures avant le cour cher du soleil , nous vîmes quatre naviresr.

français qui étaient à l'embouchure^ d'une»

rivière. Quand nous fûmes à deux lieues les uns des autres , la capitane rejoignit le reste de la flotte> qui était composée de quatre navires outre la capitane. Le général se concertaavec les capitaines et les pilotes , et ordonna au vaisseau amiral et à une chaloupe d'attaquer l'amiral français, tandis que la capitane et une autre chaloupe attaqueraient la capitane française : ces deux bâtiments étaient

de gros navires, très-forts. Tous les bâtiments de notre flotte se rangèrent en bon ordre; les troupes étaient animées du meilleur esprit et pleines de confiance dans les grands talents du général ; tous suivirent leur capitane : mais comme notre général est un officier très-habile et très-rusé , il ne fit point feu et ne chercha à faire aucun mal àTennemi. Il alla droit à la capitane française^ et jeta l'ancre à huit pas environ de ce bâtiment ; les autres navires se mirent sous le vent, trèsprès de l'ennemi. Pendant ces manœuvres , qui durèrent encore deux heures après le coucher du soleil , on ne disait pas un seul mot d'un côté ni de l'autre. Depuis que je suis au monde , je n'ai jamais vu un pareil silence. Notre général prit le parti de parler à la capitane française , qui était le bâtiment le plus proche du sien, on lui répondit :

« France ! — Et que faites-vous sur les terres du roi Don Philippe ? Partez , car je ne vois pas ce que vous faites ici, ni ce que vous

voulez y faire ». Us lui demandèrent comnaent se nommait le général de la flotte. On leur dit Pero Melendez de Aviles. Notre gé* néral voulut savoir le nom du leur ^ ils dirent qu'il s'appelait monseigneur Gasto. Pendant ces pourparlers, la capitane française expédia une chaloupe à son amiral. La personne ehar^ gée de cette commission s'en acquitta si se^ crètemeut , que nous ne pûmes pas entendre ce qu'elle dit, mais nous entendîmes la réponse de l'amiral français ainsi conçue : ce Je suis l'amiral; plutôt mourir! » cequi nous fit penser que leur général leur faisait dire de se rendre , attendu qu'ils étaient peu de monde. A peine les Français avaient-ils fait cette réponse , qu'ils coupent leurs amarres , se dirigent vers la pleine mer, déplorent les voiler de misaine let passent au milieu de nous touâ. Notre amiral s'en étant aperçu, suit l'amiral français et le somme d'amener au nom du roi Philippe ; la réponse qu'il reçut fut très-impolie. Aussitôt notre amiral donna l'ordre de-

tirer une petite coulevrine; le boulet toucha au centre du bâtiment, et je crus qu'il allait sombrer; nous lui donnâmes la chasse, et quelque temps après nous le sommâmes de nouveau d'amener : w Plutôt mourir que de me rendre ! » répondit le commandant. On lui tira un second coup qui emporta cinq ou six hommes ; mais comme ces diables enragés sont très-habiles sur mer, ils manœuvrèrent si bien que nous n'en primes aucun; et malgré toutes les décharges que notre capitaine et nous fîmes contre eux., il nous fut impossible de couler un de leurs bâtiments à fond ; nous ne pûmes nous emparer que d'une de leurs grandes chaloupes , qui nous a été fort utile par la suite. Pendant toute la nuit la capitane et l'amiral donnèrent la chasse à l'amiral et à la capitane française. Mercredi matin , 5 du mois , au lever du soleil , il s'éleva une si grande tourmente que nous pensâmes faire naufrage ; comme nos bâtiments étaient petits, nous n'osâmes pas

rester en pleine mer et nous regagnâmes le rivage. Quand nous en fûmes à une lieue et demie de distance , trois de nos navires jetèrent l'ancre. Nous étions sur deux amarres ; le vent était si fort qu'il y en eut une de brisée ; nous priâmes le Seigneur de faire en sorte que l'autre ne fut pas rompue , autrement nous n'aurions pu empêcher les bâtiments de faire côte et de se perdre. Comme la capitane était un gros bâtiment et qu'elle était occupée à donner la chasse aux ennemis , elle ne put pas venir nous porter secours ; nous avions donc sujet de craindre l'ennemi.

Le même soir, vers le coucher du soleil , nous aperçûmes une voile en pleine mer, et nous crûmes que c'était notre capitane , ce qui fut pour nous un grand sujet de joie; mais aussitôt qu'elle fut près de nous, nous reconnûmes que c'était l'amiral français que nous avions maltraité la nuit d'avant; nous crûmes qu'il allait nous attaquer, mais il neFosapas et il alla jeter l'ancre à une lieue de nous du côté dé la terre.

202 KECUEIL 1)E PIÈGES

Cette nuit là les pilotes des deux autres navires étaient à notre bord; ils étaient venus se consulter avec notre amiral pour savoir ce qu'il fallait faire. Le lendemain matin, persuadés que la tempête avait fait faire naufrage à notre capitane , ou que du moins elle avait été chassée à cent lieues en mer, nous convînmes qu'aussitôt qu'il ferait jour on lèverait l'ancre et que l'on se retirerait en bon ordre près d'une rivière qui était au-dessous des Français , que nous y débarquerions, et que nous y construirions un fort pour nous défendre jusqu'à ce qu'il nous arrivât des secours.

Jeudi , 6 du mois , aussitôt que le jour eut paru , nous nous dirigeâmes sur le vaisseau qui était à l'ancre ; nous passâmes tout auprès, et certainement nous aurions pu le prendre ; nous vîmes paraître en pleine mer un navire, nous crûmes que c'était le nôtre.

Au moment où nous reconnaissions l'amiral français , nous nous aperçûmes que le bâtiment qui était en pleine mer était la capitane

française à laquelle la nôtre avait donné la chasse. Nous voyant entre ces deux navires, nous convînmes de courir sur la capitane, plutôt par ruse , et pour empêcher qu'ils ne nous attaquassent, et pour ne pas leur laisser le temps d'attendre. Cette manœuvre hardie ayant été faite , nous allâmes à la recherche de la rivière et du port dont j'ai parlé; nous eûmes le bonheur d'y trouver notre capitane et un autre vaisseau qui s'était entendu pour faire la même manœuvre que nous. Deux compagnies débarquèrent, savoir : celle du capitaine Ândres Soyez Patino, celle du capitaine Juan de San Vicente, qui est un gentilhomme très - distingué ; ils furent bien reçus par les Indiens , qui leur donnèrent une grande maison appartenant à un cacique et près du rivage du fleuve. Aussitôt le capitaine Patino et le capitaine San Vicente , tous deux gens de talents et d'activité , ordonnèrent de faire un retranchement etun fossé tout autour de cette maison , avec un talus en terre et en

fascines; ce sont laies seuls moyens de défense que présente ce pays , car on ne trouve pas une pierre dans toute son étendue. Jusqu'aujourd'hui nous y avons débarqué vingt-quatre pièces de bronze, dont la moindre pèse vingtcinq quintaux. Notre fort est éloigné d'environ de quinze lieues de celui des ennemis ; les efforts de ces deux braves capitaines, joints à leurs talents et aux efforts de leurs soldats qui n'avaient pas d'outils pour travailler la terre, sont parvenus à élever cette forteresse pour se défendre, et lorsque le général débarqua il fut tout surpris de ce que l'on avait fait.

Samedi , 8 du mois , jour de la Nativité de Notre-Dame, le général débarqua avec de nombreuses bannières déployées, au son des trompettes et des autres instruments de guerre, et des salves d'artillerie. Gomme j'étais à terre depuis la veille , je pris une croix et j'allai au-devant en chantant l'hymne Te Deum laudamus. Le général marcha droit

vers la croix, suivi de tous ceux qui l'accompagnaient; ils s'agenouillèrent, baisèrent la croix; un grand nombre d'Indiens regardaient ces cérémonies et imitaient tout ce qu'ils voyaient faire. Le même jour le général prit possession du pays au nom de Sa Majesté. Tous les capitaines lui prêtèrent serment comme à leur général et comme adelantadede tout le pays. Quand cette formalité fut terminée, il offrit aux capitaines de faire pour eux tout ce qui serait en son pouvoir , particulièrement pour le capitaine Patino qui , pendant tout ce voyage , avait bien servi la cause de Dieu et de son roi , et je pense qu'il sera bien récompensé, car c'est à son talent et à son admirable activité qu'on est redevable d'un fort où nous nous défendrons jusqu'à l'arrivée des secours que nous attendons de Saint-Domingue et de la Havane, et sur lesquels nous comptons à chaque moment. Jusqu'à présent nous sommes dans ce fort au nombre de six cents combattants. Les Français

sont en nombre égal et peut-être même plus considérable. J'ai dit au général que mon avis était que de tout l'hiver il ne devait pas attaquer l'ennemi , mais faire reposer ses troupes et attendre le secours sur lequel nous comptons tous les jours; qu'alors il pourra les vaincre. 11 est si ferme dans son opinion que je ne sais pas s'il adoptera la mienne.

Dieu et sa sainte Mère ont fait en notre faveur un autre grand miracle. Le lendemain du débarquement du général dans le fort^ il nous dit qu'il était trés-contrarié que sa galéace et un autre bâtiment fussent à l'ancre et isolés, à une lieue en mer, parce qu'ils ne pouvaient pas entrer dans le port à cause des basfonds ; qu'ils craignaient que les Français ne vinssent les prendre ou ne les maltraitassent. Aussitôt que cette idée lui fut venue il partit avec cinquante hommes pour se rendre à bord de son galion. Il donna l'ordre à trois cha* loupes , qui étaient mouillées dans la rivière, d'aller chercher des vivres et les troupes

qui étaient à bord de la galëaee. Le lendemain une chaloupe s'y étant rendue^ on embarqua le plus de vivres que l'on put et plus de cent hommes qui la montaient, et la chaloupe revint au bord; mais une demi-lieue avant d'arriver à la barre ils furent pris par un calme si plat qu'ils ne purent pas s'avancer; ils jetèrent l'ancre et passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain , comme il allait faire jour, on leva l'ancre, d'après les ordres du pilote de notre chaloupe , car la marée montante se faisait sentir. Gomme le jour paraissait, ils virent derrière eux, à la poupe de notre bâtiment, deux navires français qui, pendant la nuit, avaient été à leur recherche. L'ennemi arrivait dans l'intention de nous attaquer; il mettait la plus grande hâte dans ses manœuvres, car nous n'avions pas d'armes et notre embarcation ne portait que des vivres. Quand le jour eut paru et que les nôtres eurent reconnu les Français , ils adressèrent la prière à Notre-Dame de Bon-Secours d'U-

20K KECUEIL DE PIÈCES

trera, et la supplicrent de leur accorder un peu de vent, car les Français étaient déjà tout près d'eux. On eût dit aussitôt que Notre- Dame descendait elle-même sur le bâtiment , car le vent fraîchit en soufflant vers la passe; de sorte que la chaloupe put entrer. Les Français la suivirent ; mais comme la barre a peu de fond et que leurs vaisseaux étaient gros , ils ne purent passer; de manière que nos gens et les vivres entrèrent à bon port. Quand il fit plus clair encore, on reconnut, outre ces deux vaisseaux ennemis, quatre autres beaucoup plus éloignés ; c'étaient les mêmes que nous avions vus dans le port le soir de notre arrivée. Us étaient bien garnis de troupes et d'artillerie, et se dirigeaient sur notre galion et sur l'autre navire qui était seul en mer. Dans cette circonstance Dieu nous accorda deux faveurs : la première fut que le soir même, après que l'on eut chargé les vivres et les troupes dont j'ai parlé, à minuit, le galion et l'autre bâtiment mirent à

if

SUR LA FLOBIDE. 209

la voile sans être aperçus par i'enneiDÎ^ partirent , Tun pour l'Espagne , et l'autre pour la Havane, afin de chercher la flotte qui y était; et de cette manière il n'y en eut aucun de pris; la seconde faveur, par laquelle Dieu nous rendit un plus grand service encore, ce fut que le lendemain , après ce que je viens de raconter, il s'éleva un ouragan et une si grande tempête que certainement la plupart des bâtiments français durent se perdre en mer, car ils en furent assaillis sur la côte la plus dangereuse que j'aie jamais vue et fort près de terre; et si les nôtres, c'est-à-dire le galion et sa conserve, ne firent point naufrage , c'est qu'ils étaient déjà à plus de douze lieues au large, ce qui leur donna la facilité de courir des bordées et de manœuvrer le mieux qu'ils purent en attendant que Dieu les aidât.

Notre bon général était très-hardi dans les expéditions militaires et fort ennemi des Français, surtout de ceux-ci, comme on peut le

voir par ce que J'ai dit ; il convoqua ses capitaines et convint avec eux d'aller attaquer les Français à la tète de cinq cents hommes , puis, malgré l'opinion contraire de la plupart des capitaines, malgré ]a mienne et celle d'un autre prêtre , qui étions nommés pour faire partie des conseils , il dit qu'il ferait ce qu'il avait résolu.

Lundi , 1 7 septembre , il partit donc avec cinq cents hommes bien pourvus d'armes à feu et de piques ; chaque soldat était chargé d'un sac de pain d'une douzaine de livres ,et d'un baril de vin qui devait servir pour la route; x>n emmena deux caciques qui étaient ennemis acharnés des Français, pour servir de guides* D'après les signes des Indiens et ce qu'ils essayaient de nous faire comprendre, nous appiMmes que nous étions à cinq lieues de l'en* nemi ; mais une fois en route on vit qu'il y en avait quinze, par le plus mauvais chemin que le soleil éclaire.

Dans une lettre que nous recevons aujour-

d'hui , 1 9 du mois , le général nous dit que les cours d'eau les moins profonds qu'il aitfranchis pendant la route s'élevaient j usqu'aux genoux ; qu'il a traversé des forêts très-épaisses , et que demain jeudi , 20 du mois , au lever du soleil ^ il espérait attaquer le fort des ennemis ; son courage , son grand zèle me font espérer qu'il réussira; mais il aurait dû être un peu moins ardent à exécuter ses projets : cela aurait été plus avantageux au service de Sa Majesté ^ ce qu'on doit considérer par-dessus tout- Depuis le départ des nôtres nous avons souffert les plus mauvais temps et nous avons été exposés aux plus horribles tempêtes que j'aie vues. Que la Majesté Divine daigne être avec nous et nous protéger ! car elle sait que nous en avons besoin. Hier au soir mercredi, 1 9 du mois, nous avons expédié de ce fort vingt hommes chargés de vivres , de pain , de vin et de fromage; mais la pluie a tombé avec tant d'abondance que je ne sais comment ils auront pu rejoindre notre général et son ar-

212 RETXEIL DE PIÈGES

mée ; j^espèi'e que Dieu fera ce qu'il faut pour que nous puissions propager sa sainte religion catholique et détruire les hérétiques.

Aujourd'hui samedi matin, 22 du mois, comme je venais de terminer la messe de Notre-Dame, Tamiral , à notre prière , a envoyé à la pèche quelques marins, afin que nous autres prêtres nous pussions manger du poisson , car c'était un jour maigre. Au moment où ils arrivaient à l'endroit de la pêche où ils voulaient jeter leurs filets , ils aperçurent un homme. Ils débarquèrent et s'avancèrent vers lui; cet homme déploya un drapeau, ce qui est un signe de paix ; quand ils l'eurent re- ,jointils s'emparèrent de sa personne; c'était un Français et un de nos ennemis ; ils ramenèrent prisonnier à notre amiral. Cet homme était tout troublé , croyant que nous allions le pendre; il versait des larmes et paraissait très-affligé ; je lui demandai s'il était chrétien ; il me répondit que oui et récita des prières. Voyant cela , je le consolai et lui dis de ne

SUR LA FLOKIDE. 213

rien craindre ; de ne point s'affliger^ mais de répondre avec franchise à toutes les questions qu'on lui ferait; il le promit. Je lui demandai d'où il venait et ce qu'il cherchait; il répondit qu'il faisait partie des Français qui étaient dans le fort^ que son général avait ordonné , il y a aujourd'hui huit jours y à lui et à quinze autres ^ de monter sur une frégate y pour aller nous reconnaître et observer ce que nous fai^ sions; qu'en conséquence ils avaient suivi la côte et étaient entrés dans ce port. Dieu Noire- Seigneur envoya tout à coup une si grande tempête que ne pouvant y échapper ni se réfugier dans le port y ils avaient essayé de tenir la mer y mais que l'ouragan les avait jetés à l'embouchure d'une autre ri^vière qui est à quatfe lieues plus au sud y où la frégate avait fait naufrage; cinq hommes avaient péri^ le lendemain les Indiens les avaient attaqués et en avaient tué trois à coups de massue y mais lui et un autre s'étaient enfuis dans les bois^ où ils s'étaient mis en &ùreté.. Le len-

demain^ ils étaient convenus de suivre Fe j*ivage et étaient entrés dans la mer en tenant seulement la tête en dehors de l'eau ; de cette manière ils étaient parvenus , hier vendredi y jour de saint Mathieu, à l'entrée de la rivière. Son camarade avait pris le parti de se mettre à la nage et de passer de Fautre côté pour regagner le port, ce qu'il regardait comme une entreprise très-facile.

Cependant, comme la rivière est très-large et très-rapide, je pense qu'il se sera noyé. Il dit aussi qu'il n'avait pas vu ses autres cama* rades et qu'il ne savait pas ce qu'ils étaient devenus. Nous expédiâmes aussitôt dix soldats et marins pour battre le pays , chercher ses compagnons et amener la fr^ate qui nous sera peu utile. Il dit qu'il peut y avoir en tout sept cents hommes dans le fort , dont un tiers sont luthériens; qu'ils ont deux prêtres qui leur prêchent la secte luthérienne; qu'il y a dans leur camp huit ou dix Espagnols, dont trois avaient été trouvés tout nus chez les In-

SUR La FLORIDE. 215

diens^ et avaient le corps peint comme celui des naturels; ils appartenaient à un vaisseau qui avait fait naufrage sur cette côte; et comme il y avait fort longtemps qu'aucun vaisseau n'avait abordé dans ce pays , ils étaient restés chez les Indiens , quelques-uns desquels sont venus trouver les Français. Il prétend que ces derniers ont un certain nombre de vaches , de moutons et de porcs pour propager; que leur flotte est arrivée moins de vingt jours avant nous; que de toute rartillerie et provisions qu'elle avait apportées , elle n'avait débarqué que deux cents quintaux de biscuit^ deux cents fanègues de blé, de la viande et d'autres objets; ce qui nous fit beaucoup de plaisir; car si Dieu Notre-Seigneur accorde un heureux résultat à notre général , tout cela tournera à notre profit. Ce qu'il nous fut surtout agréable d'apprendre, ce fut que les Français avaient embarqué, dit-on, plus de deux cents hommes à bord de quatre bâtiments , pour aller à notre recherche, et que jamais on ne les a revus :

216 RECUBIL DE PIÈCES

ils doivent sans doute s'être perdus > car de-* puis leur départ il s'est élevé les deux tempêtes les plus fortes que j'aie jamais vues. Le même jour , samedi , à midi ^ ayant reçu ce rapport du Français , et considérant que la frégate était échouée , l'amiral ordonna à dix soldats et marins de se pourvoir de tout ce qui était nécessaire , de se rendre où était la frégate, de la remettre à flot et de l'amener. On suivit ses ordres. Quand ces dix hommes furent arrivés à l'endroit où était la frégate, il se présenta une multitude d'Indiens; craignant qu'ils ne leur tirassent des flèches , ils jugèrent convenable de revenir. Us virent dans Tendroit où ils avaient débarqué quinze cadavres de Français que les Indiens avaient tués et qui appartenaient à la frégate.

Lundi, 23 du mois, l'amiral mécontent de ce que les dix hommes étaient revenus sans la frégate , fit armer une chaloupe , et remonta avec une douzaine d'hommes environ pour reconnaître le pays et voir s'il

SUR LA FLOHIDE. 217

rencontrerait des villages indiens. II découvrit par hasard une embouchure près de l'endroit de la rivière où la frégate était échouée , ils continuèrent de s'avancer jusqu'à ce qu'ils l'eussent trouvée. Aussitôt que les Indiens eurent reconnu que c'étaient des Espagnols y ils les reçurent très-bien , et les aidèrent à mettre la frégate à flot.

Le mardis à neuf heures du matin environ , ils entrèrent dans le port avec ce bâtiment ; aussitôt que je les eus reconnus, j'ordonnai de sonner les cloches et de faire des réjouissances dans le camp. Cette frégate est un bâtiment qui nous sera très-utile , elle est de la grandeur d'une galiote de quinze anncos (sic) , et peut servir à toutes sortes d'usages.

Le même jour, lundi, une heure après que l'amiral fut arrivé avec la frégate qu'il avait prise, nous vîmes venir un homme qui jetait de grands cris. C'est moi qui le premier courus à lui pour avoir des nouvelles; il m'embrassa avec transport, en disant : « Vie-

toire ! victoire ! le fort des Français est à nous ! » Je lui promis le présent que mérite celui qui apporte une bonne nouvelle, et je lui donnai le meilleur que je pus. J'ai conté plus haut comment notre brave général s'était déterminé , malgré l'opinion d'un grand nombre, à attaquer les Français par terre avec cinq cents hommes, et comme l'entreprise que nous mettons à exécution est pour le service de Jésus-Christ et de sa bienheureuse Mère, l'Esprit-Saint éclaira la raison de notre chef, afin que tout tournât à notre profit et que nous obtinssions une si grande victoire. Notre général a toujours été trèshabile et très-actif à la guerre , il a toujours rendu bon compte de toutes les entreprises dont S. M. l'a chargé ; il en sera de même de celle-ci qui est si importante pour la couronne d'Espagne. Il s'est conduit avec une habileté et une activité qu'aucun prince du monde n'a jamais déployées ; il a payé de sa personne et a été soutenu par ses capitaines et

ses soldats , qu'il a encouragés par sa valeur et par ses paroles , plutôt que par des distributions de vivres ou autres douceurs; de sorte que chaque soldat a combattu comme un Romain. Mais afin que l'on puisse mieux apprécier sa victoire , je vais raconter quelques faits qui ont eu lieu pendant cette expédition , et Ton verra que Ton est redevable à Dieu et sa Mère de la victoire que l'on a remportée contre les adversaires de la sainte religion catholique , plutôt qu'à la force des hommes.

J'ai dit plus haut que notre brave général était parti le 16 du mois de septembre, à la tête de cinq cents arquebusiers ou piquiers, sous la conduite de deux caciques indiens qui leur montraient la route du fort des ennemis; ils employèrent trois jours pour s'y rendre. Le lecteur sait que depuis le jour où le général et les soldats partirent de notre port^ ils eurent de l'eau jusqu'à la poitrine et passèrent trois rivières à la nage; voici comme ils s'y prenaient : ceux qui savaient nager

traversaient les pramiers; ils attachaient les piques et faisaient passer les autres; c'est ainsi qu'ils firent toute la route jusqu'au mercredi soir^ 18 , époque à laquelle ils arrivèrent à un quart de lieue du fort des ennemis ; ils restèrent toute la nuit enfoncés dans un marais jusqu'à la ceinture. Lorsque le jour arriva, les capitaines Andres Lopez Patino et Martin Ochoa, avaient déjà été à la découverte du fort; mais quand il fut question d'attaquer y la plupart des soldats troublés par les pluies abondantes qu'ils avaient reçues sur le corps et par le passage des fleuves qu'ils avaient traversés^ ne voyaient pas ce qu'ils faisaient.

Le jeudi matin , notre bon général ^ accompagné de son gendre Pedro de Valdes et du capitaine Patino , alla observer le fort ; il y mit tant d'ardeur qu'il semblait n'avoir souffert aucun des maux qu'il avait endurés; en le voyant marcher ainsi ^ tous les autres prirent courage et firent de même sans exception.

Ou saura que les ennemis ne les aperçurent qu'au moment où ils furent attaques; comme c'était de grand matin, et qu'il pleuvait par torrents y la plupart étaient au lit; les uns se levèrent en chemise^ d'autres tout nus, et demandèrent quartier; malgré cela on en tua cent quarante-deux. Les autres , qui étaient au nombre d'environ trois cents , escaladèrent les murailles; quelques-uns gagnèrent la forêt; d'autres se réfugièrent sur des navires qui étaient mouillés dans la rivière, chargés de richesses; de sorte qu'en une heure de temps le fort était en notre pouvoir sans que nous eussions perdu un seul homme , et san^ même avoir eu un seul blessé. Il y avait six navires en rivière ; on prit un brigantin , et une galiote qui n'était pas encore achevée, ainsi qu'un autre navire qui avait déchargé de riches marchandises , étaient échoués. Ces deux bâtiments étaient placés à l'entrée de la barre pour nous en défendre le passage , pensant que nous arriverions par mer; un autre.

222 RKCUEIL DE PIÈGES

chargé de vins et de marchandises^ était prés du port; il ne voulut pas se rendre et mit à la voile; on lui tira une des pièces du fort et il fut coulé à fond 9 mais dans un endroit où ni le bâtiment ni la cargaison ne seront perdus. La prise de ce fort procura un grand nombre d'objets de valeur, savoir : cent vingt cuirasses excellentes , trois cents piques , beaucoup d'arquebuses , de casques , d'habillements très-bons et très-bien faits, une quantité de toile, de draps fins, deux cents tonneaux de farine, beaucoup de biscuits , de graisse de mouton ; des porcs , mais en petit nombre ; tl^ois chevaux, quatre ânes et deux ânesses ; deux cents fanégues de blé , un four , un Hioulin à farine, et beaucoup d'autres objets dont je ne parle point ici dans la crainte d'être trop long, et dont je donnerai le détail plus tard s'il plaît à Dieu. Mais le plus grand avantage de cette victoire c'est certainement le triomphe que Notre -Seigneur nous a accordé et qui fera que son Saint*Évangile sera introduit

dans cette contrée, chose si nécessaire pour empêcher tant d'àmes d'être perdues.

On trouva une grande quantité de livres luthériens, beaucoup de jeux de cartes représentant la figure de l'hostie avec un calice sur le dos, beaucoup de saints qui portaient des croix ; sur d'autres cartes il y avait des figures qui tournaient en dérision les choses saintes. Un grand cosmographe luthérien et magicien, qui était avec les Français, fut trouvé au nombre des morts ; il était porteur de beaucoup d'objets très-condamnables, et avait été moine autrefois.

Aujourd'hui lundi 24, à l'heure de vêpres, notre bon général arriva avec cinquante fantassins, très-fatigué ainsi que tous ceux qui l'accompagnaient. Aussitôt que j'appris qu'il venait , je courus chez moi , je pris une soutane neuve, la meilleure que je possédasse, et un surplis , et sortant un crucifix à la main, j'allai le recevoir à une certaine distance , avant qu'il n'arrivât au port; et lui, en gentilhomme

et en bon chrétien , avant d'y entrer, se mit à genoux ainsi que tous ceux qui le suivaient, et rendit mille grâces au Seigneur pour les grandes faveurs qu'il en avait reçues. Mes compagnons et moi, nous marchâmes en avant, rangés en procession et en chantant; de sorte que nous nous revîmes tous avec I a plus grande joie. Le zèle du christianisme est si grand chez lui que toutes ses peines sont du repos pour son esprit. Je suis certain qu'aucune force humaine n'aurait pu supporter tout ce que le général a souffert ; mais l'ardent désir qu'il a de servir Notre-Seigneur, en détruisant cette secte luthérienne, ennemie de notre sainte religion catholique, fait qu'il est moins sensible aux maux. Si nous voulions parler d'un de ses frères qu'il a emmené avec lui et qui se nomme le capitaine Bartolome Mendez, gentilhomme non moins zélé pour la propagation de notre sainte foi catholique, et qui était dévoué aux ordres de son brave frère le général, ce serait à n'en plus finir. Quand Pero Mendez

SUK L\ FLOKIDE. 225

partit de ce port pour aller attaquer l'ennemi, il confia à son frère les troupes et les forces qui restaient ici , et le chargea de représenter sa personne; celui-ci déploya tant de zèle pendant tout le temps que son frère fut absent, que jamais je ne le vis déshabillé ni au lit. Jour et nuit il plaçait des sentinelles du côté de la terre et de la mer. Lui et ses soldats ne s'occupaient sans cesse qu'à construire des retranchements et un fort; et la nuit, lorsque nous avions des alertes, ce qui était fréquent, il était toujours le premier qui paraissait armé et prêt à servir Dieu et son roi; Les discours qu'il tenait à tout le monde pendant l'absence de son frère auraient suffi pour faire combattre les soldats comme des Romains , quand même ils n'auraient point eu de vivres. Pendant les orages et les tempêtes épouvantables que nous avons eus sur mer, ce brave capitaine se montra si plein de courage , qu'il ranimait les pilotes et les marins et les encourageait à faire leur

devoir pendant les dangers immenses que 20. 15

nous courions. S'il fallait faire des excursions pour le bien des soldats qui étaient dans le camp , il était toi\jours le premier à marcher; mais pour éviter les longueurs, je ne raconterai pas les belles actions de cet homme valeureux, dont j'ai été témoin, et qui certainement seraient dignes de mémoire.

Si j'avais à répondre sur le mestre de camp , gentilhomme delà première noblesse, gendre du général et parent très-proche de l'archevêque de Séville, jeune homme de vingt-cinq ans, d'un très-bel extérieur et d'un courage distingué, je dirais qu'il n'est pas moins habile et zélé dans toutes sortes d'affaires, et particulièrement dans celles qui concernent la guerre : c'est pour cela que le général l'a toujours tenu près de sa personne à la prise du fort des ennemis. Ce brave gentilhomme fut un des premiers qui attaquèrent du côté de son beau-père ; c'est un de ceux qui se sont le plus distingués dans la mêlée. Le général ayant vu avec quel zèle il s'était con-

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duit y et se trouvant au moment de revenir à notre fort , le laissa en qualité de gou ver* neur de celui que nous avions pris aux ennemis* Il a usé de tant de diligence , qu'en peu de temps , aidé de ses gens , il a réparé le fort et a fait un fossé tout autour avec un ca* valier qui s'étendent jusqu'à la mer ; de sorte que quand la moitié de la France viendrait l'attaquer , elle ne pourrait pas l'inquiéter. Après que ces événements se fur^it passés^ ven-* dredi dernier , 28 septembre de l'année courante , pendant que le générai faisait la sieste pour se reposer un peu des fatigues qu'il avait souffertes , des Indiens vinrent au camp et nous firent entendre par signes que , sur la cote , vers le sud , ils avaient vu un vaisseau français qui avait fait naufrage. Aussitôt notre général . ordonna à l'amiral d'armer une cba« loupe ^ de prendre cinquante hommes^ de descendre la rivière et d'aller à la mer découvrir ce qu'il y avait. Vers deux heures le général me fit appeler, et comme il est ti^ès-

zélé, surtout pour cette expédition , il me dit ; rc Mendoza^ il me semble que Je n'ai pas réussi en partant avec ces troupes. » Je lui répondis ; w Votre seigneurie a parfaitement réussi ; et si votre seigneurie voulait entreprendre une nouvelle opération , moi et ses autres serviteurs nous Ten empêcherions pour écarter de sa personne les dangers qui pourraient la menacer. » Tandis que je cherchais à gagner son esprit par ces paroles ^ il n'abandonnait pas son projet; il me dit d'un ton décidé qu'il voulait partir et qu'il m'ordonnait à moi et à des capitaines . qui étaient^ restés au port de l'accompagner; que nous serions en tout douze hommes dans une chaloupe^ accompagnés par deux Indiens qui nous serviraient de guides , et nous décidâmes aussitôt à descendre la rivière pour gagner la mer et chercher les ennemis. Nous fîmes plus de deux lieues dans des plaines couvertes de buissons^ ayant souvent de l'eau jusqu'aux genoux ; notre brave général marchait toujours en

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avant. Quand nous eûmes gagné la mer, nous fîmes environ trois lieues sur le rivage en cherchant nos camarades.- Il pouvait être dix heures du soir quand nous les rencontrâmes ; nous nous réjouîmes les uns et les autres de nous être trouvés. Près de là nous vîmes les feux que faisaient les ennemis. Notre général ordonna à deux de nos soldats d'aller les reconnaître en se cachant dans des buissons , et d'observer le terrain où ils étaient afin de savoir ce qu'on ferait ; ces hommes partirent. Ils retournèrent à peu près à deux heures et dirent que l'ennemi était de l'autre côté de la rivière, et que nous ne pourrions pas l'att^eindre. Aussitôt le général commanda à deux soldats et à quatre marins de retourner où nous avions laissé les barques, de les ramener en descendant le fleuve, afin de pouvoir passer où était l'ennemi; puis il fit avancer sa troupe du côté de la rivière , et nous arrivâmes avant qu'il ne fît jour. Nous nous cachâmes dans un creux avec les Indiens

qui étaient avec nous^ et lorsque le jour fut venu, nous vimes beaucoup d'ennemis qui allaient du côté du fleuve pécher des coquiU lages pour vivre. Peu après nous rimes déployer un drapeau en signal de guerre. Notre général qui observait tout cela , éclairé par l'esprit saint, nous dit : « J'ai l'intention de quitter ces habits, d'en mettre un de marin et de prendre avec moi ce Français ( c'était

un de ceux que nous avions amenés d'Espagne ) ; nous irons parler à ces Français ,

peut-être sont-ils sans ressource et voudrontils se rendre sans combattre ». A peine avaitil fini de parler qu'il commença à mettre son projet à exécution. Aussitôt qu'il les eut appelés , un dés ennemis se jeta à la nage et vint lui parler , il lui conta leur naufrage , l'extrémité où ils se trouvaient , qu'il y avait huit ou dix jours qu'ils n'avaient mangé de pain, et de plus il avoua que tous ou du moins la plupart étaient luthériens. Aussitôt le général le renvoya vers ses compatriotes

pour leur dire de se rendre , d'apporter leurs armes ^ qu'autrement il les passerait tous au fil de' répée. Un gentilhomme français , qui ëtait sérient , vînt porter la réponse des ennemis ; il dit qu'ils se rendaient à condition qu'on leur laisserait la vie. Après avoir longtemps parlemente , notre brave général répondit qu'il ne voulait pas donner sa parole; qu'ils devaient se rendre à discrétion et déposer les armes y parce que s'il leur accordait la vie ^ il voulait qu'ils en fussent reconnaissants , et que si j^ au contraire , il les faisait mettre à mort, ils n'eussent point à se plaindre. Voyant qu'il ne leur restait pas d'autres ressources , le sergent retourna à son camp , et peu de temps après tous apportèrent leurs armes et leurs drapeaux : ils les donnèrent au général et se livrèrent à sa discrétion. Voyant que tous étaient luthériens , sa seigneurie prit le parti de les condamner tous à mort ; mais comme j'étais prêtre et que j'avais des entrailles d'homme, je le priai de m'accorder une

grâce, celle de ne pas mettre à mort ceux que nous trouverions être chrétiens. Il me l'accorda ; je fis des recherches ; j'en trouvai dix ou douze que nous emmenâmes; tous les autres furent exécutés , parce qu'ils étaient luthériens, ennemis de notre sainte foi catholique. Tout cela eut lieu le samedi jour de Saint-Michel , 22 septembre 1 565. Il y eut cent onze luthériens mis à mort sans compter quatorze ou quinze prisonniers.

Moi, Francisco Lopez de Mendoza Grajales , chapelain de sa seigneurie , je certifie que tout ce qui est écrit ci-dessus est véritablement arrivé.

Francisco Lopez de Mendoza Grajales.

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