‹ Recueil des Monuments Inedits de l'Histoire du Tiers EtatChapitre 32 sur 273 · CL · texte numérisé non relu

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Devant la noblesse, Savaron s’exprima d’un ton haut et fier, et, sous ses arguments, il y eut de l’ironie et des menaces. Il dit que ce n'était point le droit annuel qui fermait aux gentilshommes l'accès des charges, mais leur peu d'aptitude pour elles, et la vénalité des offices; que ce qu’ils devaient demander plutôt que l'abolition de ce droit, c’était celle de la vénalité; que, du reste, la surséance de la paulette, la réduction des tailles et la suppression des pensions ne pouvaient être disjointes; que l'abus des pensions était devenu tel, que le roi ne trouvait plus de serviteurs qu’en faisant des pensionnaires, ce qui allait à ruiner le trésor, à fouler et opprimer le peuple ' ; et il ajouta en finissant: « Rentrez, Messieurs, dans le mérite de vos prédécesseurs, et les « portes vous seront ouvertes aux honneurs et aux charges. I ,’his- « toire nous apprend que les Romains mirent tant d’impositions « sur les Français’, que ces derniers enfin secouèrent le joug de « leur obéissance, et par là jetèrent les premiers fondements de a la monarchie. Le peuple est si chargé de tailles, qu'il est à « craindre qu’il n’en arrive pareille chose. Dieu veuille que je k sois mauvais prophète J! » Singulières paroles, qui semblent retentir comme un présage lointain de révolution.

La noblesse ne répondit que par des murmures et des invectives à l'orateur du tiers état; le clergé avait loué son message en lui relusant tout concours; resté seul pour soutenir ses propo-

* Relation de Flor. Rapine, p. 179.

* C’est-à-dire, les Franc». Le soin de distinguer ce» deux nom» est une précaution de la science moderne ; ici , leur confusion involontaire donnait en-

core plus de force au discours.

* Procès -verbal et cahier de la noblesse ès états de l'an 161 5, ms. de la Bibliothèque du Roi, fond» de Brienne, n" a8î.

fol. 5a v°.

INTRODUCTION

sitions, le tiers résolut de les présenter au roi. Il en fit le premier article d'un mémoire qui contenait sur d'autres points des demandes de réforme, et il envoya au Louvre, avec une députation de douze membres, Savaron, chargé encore une fois de porter la parole. L'homme qui avait donné aux ordres privilégiés des leçons de justice et de prudence fut, devant la royauté, l’avocat ému et courageux du pauvre peuple : « Que diriez-vous, Sire, si « vous aviez vu dans vos pays de Guyenne et d’Auvergne, les « hommes paître l'herbe à la manière des bêtes? Cette nouveauté « et misère inouie en votre état ne produiroit-elle pas dans « votre âme royale un désir digne de votre majesté, pour sub- « venir à une calamité si grande ? Et, cependant, cela est telle- • ment véritable, que je confisque à votre majesté mon bien et « mes offices, si je suis convaincu de mensonge » C'est de là que partit Savaron pour demander, avec la réduction des tailles, le retranchement de tous les abus dénoncés dans le mémoiredu tiers état, et pour traiter de nouveau, avec une franchise mordante, les points d’où provenait le désaccord entre le tiers et les deux autres ordres: «Vos officiers, Sire, secondant l’intention « du clergé et de la noblesse, se sont portés à requérir de votre « majesté la surséance du droit annuel qui a causé un prix si ex- « cessif ès offices de votre royaume, qu’il est malaisé qu’autres y « soient jamais reçus que ceux qui auront plus de biens et de « richesses, et bien souvent moins de mérite, suffisance et capacité : considération à vrai dire tri-s-plausible , mais qui semble

' Relation de Florimond Rapine , p- 198.

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«être excogitée pour donner une atteinte particulière à vos of- « ficiers, et non à dessein de procurer le bien de votre royaume. « Car, à quel sujet demander l’abolition de la paillette, si Votre « Majesté ne supprime de tout point la vénalité des offices?.., , c Ce n'est pas le droit annuel qui a donné sujet à la noblesse de « se priver et retrancher des honneurs de judieature, mais l'opi-

* nion en laquelle elle a été depuis longues années que la science « et l’étude afibiblissoit le courage, et rendoit la générosité lâche

« et poltronne On vous demande, Sire, que vous abolissiez.

« la paulette, que vous retranchiez de vos coffres seize cent mille

* livres que vos officiers vous payent tous les ans , et l'on ne « parle point que vous supprimiez l’excès des pensions, qui sont « tellement effrénées, qu’il y a de grands et puissants royaumes

* qui n ont pas tant de revenu que celui que vous donnez à vos «sujets pour acheter leur fidélité..... Quelle pitié qu’il faille «que Votre Majesté fournisse, par chacun an, cinq millions six «cent soixante mille livres à quoi se monte l’état des pensions «qui sortent de vos coffres! Si cette somme étoit employée au « soulagement de vos peuples, n’auroient-ils pas de quoi bénir « vos royales vertus? Et, cependant, l’on ne parle rien moins que « de cela, 1 on en remet la modération aux cahiers, et veut-on à « présent que Votre Majesté surscoye les quittances de la paulette. « f.e tiers état accorde l'un, et demande très-instamment l’autre \ »

Cette harangue fut un nouveau sujet d'irritation pour la noblesse, qui en éprouva un tel dépit, quelle résolut de se plaindre

(») Relation de Florimoml Rapine, p. 199 et sniv

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INTRODUCTION

au roi. Elle pria le clergé de se joindre à elle; mais celui-ci, se portant médiateur, envoya l’un de ses membres vers l’assemblée du tiers état lui exposer les griefs de la noblesse, et l’inviter, pour le bien de la paix, à faire quelque satisfaction. Quand le député eut parlé, Savaron se leva et dit fièrement : Que ni de fait, ni de volonté, ni de paroles, il n’avait offensé messieurs de la noblesse; que, du reste, avant de servir le roi comme officier de justice, il avait porté les armes, de sorte qu’il avait moyen de répondre à tout le monde, en l'une et en l’autre profession ’. Afin d’éviter une rupture qui eût rendu impossible tout le travail des états, le tiers, acceptant la médiation qui lui était offerte, consentit à faire porter à la noblesse des paroles d'accommodement ; et pour que toute cause d'aigreur ou de défiance fût écartée, il choisit un nouvel orateur, le lieutenant civil de Mesmes. De Mesmes eut pour mission de déclarer que ni le tiers état en général, ni aucun de ses membres en particulier, n'avait eu envers l’ordre de la noblesse aucune intention offensante. U prit un langage à la fois digne et pacifique; mais le terrain était si brûlant, qu’au lieu d’apaiser la querelle, son discours l’envenima. Il dit que les trois ordres étaient trois frères, enfants de leur mère commune la France ; que le clergé était l'ainé, la noblesse le puîné, et le tiers état le cadet; que le tiers état avait toujours reconnu la noblesse comme élevée de quelque degré au-dessus de lui, mais qu’aussi la noblesse devait reconnaître le tiers état comme son frère, et ne pas le mépriser au point de ne le compter

1 Relation de Morimond Rapine, p. 307.

INTRODUCTION

pour rien; qu’il se trouvait souvent dans les familles que les aînés ruinaient les maisons , et que les cadets les relevaient Non-seulement ces dernières paroles, mais la comparaison des trois ordres avec trois frères, et l'idée d’une telle parenté entre le tiers état et la noblesse, excitèrent chez celle-ci un orage de mécontentement. L'assemblée, en tumulte, fit des reproches aux députés ecclésiastiques présents à la séance, se plaignant que l’envoyé du tiers état, venu sous leur garantie, eût apporté, au lieu de réparations, de nouvelles injures plus graves que les premières. Après de longs débats sur ce qu'il convenait de faire, il fut résolu qu'on irait sur-le-champ porter plainte au roi *.

L'audience demandée ne fut obtenue qu'après deux jours; la noblesse en corps s’y présenta. Son orateur, le baron de Senecey, termina un exorde verbeux par cette définition du tiers état : « Ordre composé du peuple des villes et des champs: ces dero niers quasy tous hommagers et justiciables des deux premiers « ordres, ceux des villes, bourgeois, marchands, artisans, et quel- ■ ques officiers; » et il continua : « Ce sont ceux-ci qui , mécon- « noissant leur condition, sans l’aveu de ceux qu'ils représentent, « veulent se comparer à nous. J’ai honte, Sire, de vous dire les « termes qui de nouveau nous ont offensés; ils comparent votre « état à une famille composée de trois frères; ils disent l'ordre « ecclésiastique être l’aîné; le nôtre le puîné, et eux les cadets, « et qu'il advient souvent que les maisons ruinées par les aines

‘ Relation de Flor. Rapine, p. aiV theque du Roi, fond* de n° ?83,

* Procrt-verbal et cahier de la uobienc fol. 61 v°. — Relation de Klorim. Rapine .

« rfatt tir l’an i6i5, ms. de la Riblio- p. 116.

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