‹ Recueil des travaux scientifiques de Léon FoucaultChapitre 137 sur 162 · ÉCLIPSE TOTALE DU 18 JUILLET 1S · texte numérisé non relu

ÉCLIPSE TOTALE DU 18 JUILLET 1S

11" scpienibre ISfii.)

Malgré les appréhensions que faisait conceToir l'étnt eicccptionuel de lu saison d'<ilé. i'C'Clîpse totale du 18 juillet s'est montrée diins toute saiipleiideur en ICspiigne et CD AIgtirie. Les savants, les amateurs, les curieux de tous les pays qui se sont distribués te loug du parcours de l'ouabre n'ont ii regretter ni les dépenses qu'ils ont failes, ai les fatigues qu'ils se sont imposées pour assister à un spectacle si fugitif, si grandiose el ai rare. Au inonienl solennel, la moindre couche de uuage suspendue dans l'atmosphère eût sufll pour paralyser tant de généreui efforts. Mais l'époque de l'année, mais l'heure du jour désignée â l'avance, ainsi que la situation géographique des contrées privilégiées où l'éclipsé allait se montrer au complet, olTraicnt aux intéressés un eusemble de probabilités favorables qui, sans équivaloir à la certitude, devait les décider à se mettre ea campagne. Pour secouer toute hésitation, pour apprécier ce que valait uuc occasion pareille, il sufûrail de jeter les yeux sur le tableau des éclipses futures. Dos l'anDée prochaine, au 31 décembre, il y aura une éclipse totale, mais elle n'aura qu'une très-courlc durée el elle ne sera visible que dans l'Atlantique, aux lies du cap Vert et dans le déjserl de Sahara ; après quoi, il faut attendre jusqu'en 1870 pour guetter également pendant l'hiver une éclipse totale en Espagne et en Algérie. En 1887 et en 1806 ce sera puur le mois d'août, puis en 1900 aura lieu la dernière éclipse totale du siècle. C'est donc un spectacle dont la nature est avare. Ceux qui en ont joui doivent s'estimer heureux, ils

I. L'éclipsc loliile du 18 juillet ISiiO lut ufeervoe en KsiiuRne par une commission envoyée jwr lo Ministre de riiistruclion publiijiii' et l'oiniiosrc do MM, I.i^ \>rrifr, Vvim Villiirceiiu, Clwcorniic et L. Foucault. Cl' dernier l'tuit spiicialeinciii cliHr^'é iI'i'IlkIht la couTOnne t't de fdiro îles expériences de pholonieirie pliulo-nipiiiquc Deiis teiesi'opw du s\>tvine di' L. l''oucjulL lurent emporli'S puurelîecluer les mesures : ils él^iii'nt niuntiis éiiualoiiHlfiTicnt el munis de niicromelrcs particuliers, d'un emploi rapide, imai:in(S par M. Viil.irceau. — V.ijr le rapport adresse par M. Le Ven ier sur loU-eiiMtion de l'éclipscdu 18 juiliel. Munilcur universel, iU juilleH8(iO.

doivent aussi se faire un cas de conscience de rassembler leui's souvenirs et de communiquer fidèlement leurs impressions à tant d'autres qui n'ont pas eu le même sort.

Les éclipses de soleil sont toujours goûtées du public comme portant témoignage de l'exactitude des prédictions astronomiques. Quelques jours à l'avance, on lit dans le journal qti'à telle heure précise le disque du soleil commencera à s'entamer par l'empiétement du corps opaque de la lune ; que Téchancrure ira en augmentant jusqu'à un certain point, puis qu'elle diminuera pour s'effacer complètement à une heure également précisée à l'avance. Malgré l'incertitude des tables, les choses se passent correctement à quelques secondes près. Si l'éclipsé est considérable il survient un abaissement sensible de la lumière du jour, qui ne laisse pas de produire une certaine impression, et chaque fois que l'événement se renouvelle, l'astronomie conquiert dans le public de nouveaux partisans. Sans attacher énormément d'importance à cette vérification, les astronomes restent fidèlement à leur poste ; ils observent, comme on dit, les contacts; ils notent les instants précis où ils se produisent, et ils constatent entre la théorie et l'observation des écarts minimes qui échappent nécessairement au public. Mais quand l'éclipsé est totale c'est-à-dire dans les circonstances fort rares où la lune, agrandie par sa proximité du centre de la terre, vient à passer exactement au devant du soleil, celui-ci disparaît totalement pendant quelques instants, l'illumination atmosphérique se supprime en majeure partie, une nuit exceptionnelle règne aux alentours du soleil et permet d'explorer les régions de l'espace qui sont habituellement noyées dans l'éclat du jour. Cette phase ne dure que peu de temps, quatre minutes au plus, et, pour la bien employer, le mieux est de se partager la besogne, afin de ne laisser à chacun que peu de chose à faire.

Pour observer la dernière éclipse, l'expédition française était allée s'établir, comme on sait, sur le flanc de Moncayo, à la station dite du Sanctuaire, où la prévoyance du gouvernement espagnol lui a prodigué les précieuses ressources de l'hospitalité la plus attentive. Deux ou trois jours d'avance tous les instruments étaient en bon ordre, et chacun se sentait dispose! bien armé pour la circonstance. Mais les montagnes ont la fâcheuse propriété de condenser les brouillards, et tandis que le soleil brillait dans la plaine, on voyait souvent le Moncayo garder son bandeau de nuages. Cette tendance bien connue des vapeurs à séjourner au-dessus du Sanctuaire a décidé l'expédition à se partager et à descendre en partie dans la plaine pour y improviser un observatoire composé d'instruments portatifs*. En fait, à l'heure de l'éclipsé, le beau temps est deveni à peu près général ; le Moncayo s'est découvert, et les astronomes qui y sont restés ont pu profiter de leurs grands instruments.

Au reste, il ne s'agit plus, au bout de cinq semaines, de raconter l'histoire de telle

4. MM. Le Verrier et L. Poucault, accompagnés d'un convoi considérable, descendirent dans hi plaine et s'installèrent près du cimetière do Tarazona.

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celles qui ont été vues à Perpignan lors de Téclipse de 18/|2. C'est un phénomène de pure optique physique, qui n'a rien à démêler avec l'aslronomie et qui ne commence à se produire qu'aux limites de notre atmosphère.

Enûn ces derniers rayons vacillants s'éteignent et la scène change brusquement. La lune, dont le bord ne se dessinait franchement que dans l'étendue correspondant à la concavité du croissant solaire, apparaît tout entière d'un noir absolu et s'entoure d'une belle auréole d'un blanc pur dont la douce clarté trahit encore la présence d'un ardent foyer de lumière. A l'œil nu, on distingue des traînées lumineuses qui vont en divergeant dans tous les sens comme les rayons d'une gloire, et dont l'intensité graduellement décroissante se perd ihsensiblement dans le fond ardoisé du ciel. Çà et là se montrent Jupiter, Vénus et des étoiles de première grandeur. L'obscurité incomplète qui règne alors est tempérée par l'éclat argenté de la couronne, et surtout par les reflets atmosphériques qui, répercutés de tous les points de l'horizon, semblent un crépuscule circulaire orné de tous les feux d'un beau soleil couchant. Entre le zénith, où le ciel est d'un gris foncé, et les assises horizontales de la voûte atmosphérique où rampent des teintes ardentes et cuivrées, se succèdent avec une admirable gradation toutes les teintes imaginables dont la résultante communique aux objets terrestres un aspect indéfinissable. On voudrait, à la vue d'un si imposant spectacle, dominer l'émotion dont on est oppressé, suspend re le cours du temps et concentrer toutes les forces de l'attention sur la scène grandiose dont les phases se succèdent avec une effrayante rapidité.

Mais déjà trois minutes se sont écoulées, Tauréole blanchit en un point où l'on s'attend à voir poindre le soleil; effectivement, l'éclair d'un premier rayon annonce la fin de la crise et le retour des choses à l'ordre accoutumé I Du moment où chacun a retrouvé son ombre, le phénomène perd aux yeux du public presque tout son prestige, et tandis qu'on repasse par les mêmes phases qui, dans la période ascendante, excitaient un si vif intérêt, on voit l'assistance se dissoudre, retournera ses occupations, laissant aux seuls astronomes le soin de clore la séance et de déterminer l'instant précis où la lune cesse de faire impression sur le disque du soleil.

Cette courte durée de Téclipse totale était parfaitement prévue. On savait que dans les endroits le plus favorablement situés, c'est-à-dire le long de la ligne centrale du parcours de l'ombre en Espagne, elle ne se prolongerait pas au delà de trois minutes et demie. A Tarazona, où s'était réfugiée une partie de l'expédition française, marchant au-devant du beau temps, à la suite de MM. Le Verrier et Novella, la période d'occultation complète a duré trois minutes quatorze secondes.

Pendant ce temps, les astronomes se sont bien préservés de la tentation de regarder ce qui se passait ici-bas sur la terre; ils avaient pour mission d'appliquer leurs instruments d'optique à l'examen des particularités qui ne se montrent que par la disparition complète du soleil. Cet astre, que nous voyons à la distance de plus de 30 millions de

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qui repose sur l'existence de pièces authentiques et inaltérables, est fayorable à Fopinion qui ferait jouer à la diffraction le principal rôle dans la formation de Tauréole. Mais, d'un autre côté, si cette couronne lumineuse était un phénomène de diffraction pure, elle ne présenterait aucune trace sensible de polarisation. Et pourtant, il semble bien établi, par les observations de M. Prazmowski, qu'à une certaine distance du bord la lumière s'est montrée fortement et symétriquement polarisée dans' des plans qui passent tous par le centre delà lune. M. Prazmowski avait pris d'avance ses dispositions; de Vai*sovie, où il réside habituellement en qualité d'astronome de l'Observatoire, il a traversé l'Europe pour se rendre à Briviesca, en Espagne, apportant une lunette à polariscope spécialement disposée pour l'analyse de la couronne. Il n'y a donc pas à douter de résul'ats qui ont été recueillis dans de bonnes conditions. Ils ne sont pas de nature i\ faire écarter de la discussion la part qui revient nécessairement à la diffraction; mais ils suffisent pour montrer que, suivant toute probabilité, il existe quelque part sur le trajet des rayons lumineux un milieu qui trouble la transparence absolue de Tespace.

A l'égard des appendices rougeâtres généralement désignés sous le nom de protubérances, les renseignements recueillis de tous les points du parcours de l'ombre s'accordent à les faire considérer comme des objets réels, comme des dépendances matérielles du soleil situées à l'extérieur de sa surface incandescente et à une distance assez faible pour que, dans les circonstances ordinaires, elles soient complètement masquées par la lumière du jour. Ces protubérances se ressemblent entre elles comme un nuage ressemble à un autre nuage; mais il semble peu probable qu'elles conservent une figure permanente; elles se distribuent irrégulièrement et indistinctement sur tous les points du contour du soleil. Quelquefois la matière dont elles sont formées se rassemble en masse complètement détachée du corps de l'astre; alors on dirait un nuage de feu suspendu dans une atmosphère transparente. Le 18 juillet, on a vu un de ces nuages de forme oblongue et sinueuse flottera une minute du soleil, verâ un point de la circonférence situé entre le zénith et le pôle. M. Le Verrier a donné au Moniteur les détails de cette apparition remarquable, et quand on a su par les journaux anglais que ce nuage isolé avait laissé sa trace sur les images photographiques de M. Warren de La Rue, on a pu reconnaître que la description de M. Le Verrier s'y appliquait en toute exactitude.

A peu de distance de ce nuage, c est-à-dire au pôle même, s'élevait, comme un buisson ardent, une protubérance qui pour les dimensions était entre toutes assurément la plus remarquable. Sa position la faisait échapper aux changements de hauteur qu'elle aurait certainement subis si elle se fût montrée dans la région équatoriale; mais, tout en conservant sensiblement les mêmes dimensions, elle parut animée d'un mouvement relatif qui l'entraînait en sens inverse du mouvement de la lune. C'est là un fait d'une haute importance, parce qu'il prouve que décidément les protubérances font partie

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comme de véritables flammes, ils brillent d'une lumière propre ou s'ils diffusent en la colorant la lumière empruntée au soleil.

Si jamais on désire sincèrement pénétrer le mystère de la constitution physique, il faudra profiter de l'occasion d'une éclipse totale pour établir dans une station bien choisie des instruments du plus haut pouvoir optique. Déjà M. Ghacornac, armé d'un télescope de 0"*,/iO de diamètre, a pu voir au Moncayo, dans la conflagration de la protubérance solaire, des détails qui certainement ont échappé aux observateurs moins bien armés que lui. Sans abuser des grossissements, sans être assuré d'avoir fait rendre à l'instrument tout ce qu'il pouvait donner, il a vu la substance rose de l'appendice lumineux se partager en langues de feu projetées les unes sur les autres et terminées par des sommets brusquement rabattus dans un sens et dans l'autre. M. Ghacornac s'est hâté le jour même, et pour ainsi dire séance tenante, de rendre ses impressions par un dessin qu'on ne peut considérer sans vivement regretter de n'en avoir vu autant par soi-même.

Déjà les relations d'écIipse sont presque innombrables, et dans l'impossibilité de citer nominalement tous les observateurs qui ont payé leur tribut, nous avons dû nous borner à raconter les faits les mieux établis. En somme, l'astronomie physique a fait une bonne campagne: les instants étaient rigoureusement comptés; mais les travailleurs étaient en grand nombre, et ils ont recueilli des données qui pourront bien ne pas assouvir la curiosité humaine, mais qui, soumises à la discussion et envisagées sous toutes les faces par tant d'esprits divers, ne manqueront pas d'augmenter la somme de nos connaissances sur la constitution du système solaire. Dans une autre occasion^ les idées étant mieux arrêtées, les appareils mieux disposés d'avance, la photographie ayant aussi réalisé de nouveaux progrès, les observations seront plus fructueuses encore, et tant de questions que nous agitons aujourd'hui uniront par trouver leur solution. Mais en admettant qu'un jour la science se rendit entièrement maîtresse du sujet, que tout ce qui nous échappe encore fût par elle complètement expliqué, l'aspect que revêt la nature, au moment suprême d'une éclipse totale de soleil, n'en restera pas moins l'un des plus beaux spectacles qui puisse sortir de l'ordre naturel des choses pour s'offrir à Fadmiration des hommes.

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