SUR LES PLAQUES DAGUERRIENNES
( Lettre adressée à M. Arago, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences,
le 5 août i846>.)
Monsieur,
Dans la dernière séance vous avez transmis h rÂcadémie une observation qui a paru l'intéresser et qui avait été faite récemment par M. Lerebours; elle porte sur Faction retardatrice exercée par les rayons rouges lorsque ceux-ci agissent concurremment avec les autres rayons reconnus efficaces dans les opérations photographiques. Comme nous avons eu occasion, M. Fîzeauet moi, il y a bientôt deux ans, de recueillir une observation analogue, mais dans des conditions plus nettes et plus favorables à l'élude, permettez-moi de vous adresser une réclamation à ce sujet et de vous inviter à ouvrir le paquet cacheté dont l'Académie a accepté le dépôt, le 9 décembre i8l\li. Vous y trouverez consignée l'action neuiralimnle que les rayons rouges et d'autres moins réfrangibles encore exercent sur les couches sensibles lorsque la lumière blanche a préalablement agi sur elles. Ces propriétés nouvelles des radiations peu réfrangibles soumises par nous
\. En collaboration avec M. Fizeau.
2. Voir C. R.del'Ac. des Se, t. XXHl, p. 679. — Une note sur cette question a également été présentée à la Société philomathique, le 16 janvier 1847. Voir le Journal l' Institut, et Pr. — Verbaux de la Soc, phil., 1847, p. 6.
culière à rextrémité rouge du spectre conservant Texpression d'action positive pour les autres rayons sur l'efficacité desquels repose tout Fart photographique. Si d'ailleurs on voulait représenter par une courbe les intensités propres des divers rayons simples relatives à une couche sensible impressionnée d'avance, cette courbe devrait nécessairement croiser l'axe des abscisses vers la limite du rouge et de l'orangé; et à partir de ce point jusqu'à l'extrémité la moins réfrangible du spectre, les ordonnées auraient des valeurs négatives.
Ainsi que l'on devait s'y attendre, dans cette portion ombrée de nos épreuves, les raies de la partie rouge se détachent en clair; en effet, les points de la surface métallique où tombent ces raies sont peu ou point affectées par les radiations; conséquemment l'effet de l'impression primitive y devait persister. Parmi elles nous avons distingué aussitôt la raie A et nous avons appris à la connaître avec son véritable caractère. C'est à tort qu'elle est ordinairement représentée, même dans le dessin donné par Fraunhofer, comme une ligne fine et simple. Nous l'avons trouvée double et la plus grosse du spectre après la raie II.
Mais dans la partie située au delà du rouge, qui lui est à peu près égale et que noire vue ne saurait atteindre, il existe également, sinon des raies, du moins des changements brusques d'intensité en des poinls que nous avons dû désigner provisoirement par les numéros 1, 2, 3, 4, afin d'individualiser ces nouvelles radiations dans les différentes expériences auxquelles nous voulons les soumettre.
Celles qui se sont présentées naturellement à notre esprit consistent à faire varier : 1° le temps ou l'intensité de l'impression primitive ; 2* l'intensité du spectre ou, ce qui revient au même, le temps pendant lequel il agissait sur la couche sensible préalablement impressionnée.
La première série d'expériences a seulement influé sur l'éclat du fond sans modifier autrement les résultats.
La seconde a fait varier le lieu qu'occupe le maximum d'action négative et nous a clairement montré qu'entre les rayons agissant franchement d'une manière positive et ceux agissant franchement delà manière inverse, il existe une classe de rayons qui se comportent de l'une ou de l'aulre façon,
selon leur intensité ou selon la durée de leur action. Ces rayons, confinés particulièrement dans l'orangé, donnent un résultat négatif quand ils sont faibles ou qu'ils agissent peu de temps ; dans le cas contraire, ils donnent un résultat positif. En un mot, ils se comportent par rapport à une couche déjà impressionnée par la lumière blanche, dans laquelle photographiquement le violet domine, comme si d'abord ils devaient détruire son effet pour ensuite modifier cette couche à leur manière propre et spéciale.
Ceci explique des apparences singulières et qui paraissent contradictoires dans nos diverses épreuves. C'est ainsi que chez celles qui ont été faites rapidement, la raie G se détache en clair, tandis qu'elle apparaît en noir chez celles pour lesquelles l'exposition au spectre a été plus longtemps prolongée. Cela explique encore pourquoi dans la pénombre qui forme presque toujours les bords supérieurs et inférieurs du spectre, on voit se dessiner un bord noir attestant une action négative qui, dans quelques-unes de nos épreuves, s'étend presque jusqu'au vert.
Nous avions intérêt à rechercher si le phénomène singulier dont je vous entretiens en ce moment se manifesterait sur d'autres couches sensibles;nous avons reconnu qu'il se produit sur toutes celles que Ton peut produire à la surface de l'argent, avec l'iode, le chlore et le brome, et nous montrerons dans notre Mémoire que les combinaisons impressionnables que Ton peut produire à leur aide ne laissent pas que d'être assez nombreuses.
Pour rendre notre Mémoire plus substantiel et plus utile, il nous restait à interroger les papiers sensibles, à construire, à l'aide des chiffres nombreux que nous avons relevés, les courbes représentant Tintensité de la puissance chimique, des diverses espèces de radiations rapportées aux couches sensibles les plus intéressantes. Il nous restait enfin à développer les faits que je viens de vous exposer rapidement et à y joindre la description succincte des procédés photographiques que nous avons adoptés pour obtenir des résultats comparables.
Pardonnez-moi, monsieur le Secrétaire, d'avoir usé envers l'Académie d'un mode de communicalion'anticipée, blAmableen général, mais qui, dans
ce cas particulier, Irouvera son excuse dans les circonstances qui lui ont donné lieu.
Aussilôtle retour de mon collaborateur, M. Fizeau,nous nous mettrons h l'œuvre pour entreprendre et terminer le plus promptement possible la rédaction de noire Mémoire, afin de satisfaire avant peu à l'espèce d'engagement que je suis obligé de prendre aujourd'hui envers l'Académie.
Veuillez agréer, monsieur le Secrétaire, Texpression de mon respect et de ma haute considération.
A la suite de cette lecture, M. Foucault présenta à 1* Académie une plaque daguerrienne offrant rimage du spectre telle qu'elle est indiquée dans le Mémoire (pi. 1. ûg. h)»
Le paquet cacheté déposé dans la séance du 9 décembre iSlxk par MM. Fizeau et Foucault fut ouvert ensuite, et il fut donné lecture de la note qui y était contenue et qui comprenait seulement Texposé succinct des faits développés dans le mémoire précédente
<• Voir Comptes rendus de l*Ac. des Se, t. XXIIF, p. 682.