FARCE MORALE
[Rouen, i523.]
Il faut peut-être voir dans les Troys Pèlerins une satire dirigée contre Louise de Savoie, à qui le peuple attribua, non sans fondement, tous les malheurs qui assaillirent la France sous le règne de François !«■". Dès le mois de décembre i5i6, le roi avait fait arrêter et conduire devant lui, à Amboise, trois joueurs de farces: Jacques, clerc de la Bazoche, Jehan Sérac [lis. Serre] et maître Jehan de L'Espine du Pont-AIais, coupables d'avoir représenté la reine-mère sous le nom de « Mère sotte », pillant l'état et le gouvernant à sa guise ';
I. Journal d'un bourgeois de Paris, publié par M. Lud, Lalanne', Paris, 1854, in-8, p. 44.
vers i523, il fit jeter en prison les imprimeurs et les poètes qui avaient rimé des pièces satiriques jugées offensantes : Le Monde satis croix, Le Monde qu'on achevé de paindre, Le Monde qui n'a plus que les os, Le Alonde qui n'a plus que frire, Le Monde qui est crucifié, Le Monde qui n'a riens perdu, Les Rongneux qui grattent Chascun, et les coupables ne furent libérés que le 20 mars i525 ', Ces poursuites ne fermèrent probablement pas la bouche aux acteurs populaires ; mais elles les rendirent plus circonspects; les joueurs de farces ne parlèrent plus qu'à mots couverts.
Voici en quelques mots la donnée de la sottie : Trois Pèlerins « des Vaulx », ou plutôt trois « dévots » Pèlerins, sortent de leur retraite pour voir ce qui se passe dans le monde ; Malice leur apprend que tout y est changé. Ce sont les femmes qui gouvernent; quant aux hommes, ils ne recherchent que les plaisirs et ne savent que se faire battre. « La désordre » est partout : à la cour, dans l'église, dans la justice, à la guerre, chez les marchands ; les Pèlerins feront bien de rester chez eux.
Aux Pèlerins qui demandent où ils doivent porter leur pas, Malice répond :
Premyerement sçays les contrées Ou plusieurs se sont acoustrés En estât àe femynin gerre.
Le poète reproduit sans doute ici le parler de la cour. Dans La vray disant Advocate des dames, Jehan Marot fait dire aux femmes :
I. Ibid., p. 234. — Les pièces citées ont été retrouvées par M. Georges Guiffrey et publiées par Montaiglon et Rothschild [Recueil, XII, pp. ig3-257).
De voz gueuUes vomisses impropere(s) Et vituperels), meurtrissant nostre gerre.
(Montaiglon et Rothschild, Recueil, X, p. 234.)
Et plus loin :
Quelz maulx trouvés vous en nous? Nulz. Tout bien vient de féminin gerre.
{Ibid., X, p. 258.)
L'auteur anonyme du Monde qui est crucifié (i523j vise Louise de Savoie quand, après avoir fait allusion aux revers éprouvés en Italie par Tarmée française, que la cour avait laissé manquer de tout, il s'écrie :
Ce grant malheur vient du femynin gerre.
{Ibid., XII, p. 222.)
Les spectateurs devaient, dans la sottie, saisir le sens de cette allusion.
Sous le gouvernement des femmes, le désordre a pénétré même dans l'église :
Malice.
Ouy, car ceulx de religion Veulent tenir sa région Et mesmes grans histoyriens Veulent estre luthériens. 64
Ces derniers vers, rapprochés d'un autre passage, montrent que la pièce a été écrite dans les premiers temps de la Réforme. Plus loin en effet (v. 1 36-141) un des Pèlerins parle des persécutions qui pourront être dirigées contre les novateurs, et il ajoute (v. 142-144] :
Et puys y s'en repentiront Ces brouaulx! Il en mentiront De ce que veulent mettre sus.
Parmi les autres signes de désordre que les quatre acteurs énumèrent il en est un qui nous paraît donner une date plus précise encore (v. 66-68) :
Le Troisième.
Et puys voyla Pourquoy vient yver cet esté ', Qui nous mainctient en pauvreté.
L'année i52i avait été marquée par des intempéries qui avaient rendu la vie difficile; il y avait eu des pluies continuelles et le blé, qui avait pourri en terre, avait atteint un prix exirêmement élevé ^ . La cherté avait duré jusqu'à la récolte de i522. L'année suivante, il y eut de nouvelles calamités. « L'an mil cinq cens xxiii, environ la fesie de la Nativité de monseigneur sainct Jehan Bapiisie [24 juin], fut en aulcuns lieux veue geke et glace, qui estoit une chose non accoustumee aveoir; par quoy on ne sçavoit que présupposer, sinon que fusi: uliion divine pour les vices et iniquitez lors regnans " ». En cette même année i523, les blés gelèrent, à la Saini-Martin d'hiver \
Les guerres malheureuses dont parlent les Pèlerins et Malice, ces guerres qui ont
mainct faict inhumer
Loin d'une église ou cymetiere,
Sans faire confession entière (v. 1 17-1 19),
y^ La correction que nous avons dû apporter au manuscrit paraît certaine.
2. Journal d'un bourgeois de Paris, publié par Lud. Lalanne, 1854, pp. 96-97; cf. Cronique du roi Frauçoys premier, publiée par Georges Guiffrey, 1860, p. 29.
3. Les Grandes Croniques de Bretaigne, par Alain Bouchart, additions (édition des bibliophiles bretons, 1886, in-4, fol. 291 a).
4. Ibid., fol. 292 a; Journal d'un bourgeois de Paris, p. 186.
doivent donc être les campagnes de i 522 en Italie et en Picardie. Le poète dit (v. ii6) que le désordre s'est montré
En guerre, par terre ou par mer.
L'expédition maritime à laquelle il fait allusion est sans doute la descente de la flotte anglaise sur les côtes de Normandie.
L'auteur du Monde qui est crucifié d'ii de même :
J'ay d'ung cousté les Anglois qui me assaillent; Souventes foys dessus ma terre saillent, Car de la mer ilz ont la jouyssance.
(Montaiglon et Rothschild, Recueil, XII, p. 223.)
Nous ne pouvons dire sur quel théâtre la pièce fut représentée. La forme on pour « nous », aux vers 38 et 214 nous fait penser que ce fut en Normandie, probablement à Rouen, comme la plupart des pièces que nous a conservées le ms. du duc de La Vallière.
BIBLIOGRAPHIE
a. Biblioth. nat., ms. fr. 24841 (ancien La Vallière63), fol. 373-376.
b. Recueil de Farces, Moralités et Sermons joyeux, publié d'après le manuscrit de la Bibliothèque royale par Leroux de Lincy et Francisque Michel. Paris, Che\ Techener, libraire, 1837. 4 vol. in-8.
Les trois Pèlerins et Malice sont contenus dans le t. IV, 66* pièce.
c. Le Théâtre français avant la Renaissance, i45o-i55o : Mystères, Moralités et Farces. Précédé d'une introduction et accompagné de notes pour l'intelligence du texte, par M. Edouard Fournier
Paris, Laplace, Sanchei et C'<, éditeurs, S. d. [1872], gr. in-8 à 2 col.
La sottie occupe les pp. 406-411.