CHAPITRE V
msTEncnoNs , motehs di pasthox.'
HoBEET serendit lelendemainmatiD chez M. de Fierenville. Monseigneur, me voici à vos ordres. — C'est bien > n'y a-t-il rien de nouTcan ?
— NoD , monieigaear. — Qne dit-on de moi ?
— Les {yysam loat «achantés de tos manières afiables et majestaeiises. — Ce sont donc de bonnes gens cpoe ces paysans ? — Pas trop ; mais ils sont bien obligés de rendre justice... <— Dis* moi , 3E-ta m Lerond? — Oui. Mon zèle pour vos iote'réts m'a entraîné à foire près de Ini une démarche qni a failli me coûter cher. — Comment donc? — J'ai essayé de lui faire sentir qu'il blessait toutes les lois de la justice en retenant
les biens — Vraiment > mon cher Robert ,
cela est venu de toi ? je t'en sais gré. — J'aurais TOula mieux réussir; mais cet homme n'avonlu rien entendre; il s'est emporté. — Ah ! ah ! — n aurait même été jusqu'à me maltraiter. — ■ Coquin qu'il est, il aura affaire à moi. — Va , Robert, ne te chagrine pas. — Ah I monseigneur , il y a long-temps que cet homme4à m'en veut.— C'est donc on mauvais sujet? — Je von»
en n^nds. — Gela ne ponvait pas être autrement. — B m'«npèdie de faire un bien boa mariage ; il va ^oaser une fille qui me conT«nait beancovp > et dont je suis amoureux. — Comment , diable ! avec ta figure , tu vas t*»- TÎser d'être amoureux ? C4i I la figure n'cmpâcfae pas ; je parierais que vous l'avez été vouftmême. — C'est vrai; dans mon temps, j'étais on gùllard.... — On voit cela. — Ainsi , mon pauvre Robert, on te préfère Lerond? — Hélasl oui , parce qu'il est riche , et on peu plus jeune que moi. — H &ut que je me mêle de cette «Baire : quand tu seras maire ,pent-<ètre voodn^ t-on de toi. — (% I non ; l'emploi de maire ne rapporte rien. Si j'obtenais un empUù lucratif,; à la bonne heure. — £h bien I cela est.fiBsdile. Quelle place désirerais-tu ? — Je ne ports pas mes vues bien haut. Sij'avais seulement un b<w bureau de tabac. — En cxHUiaîs-tu quelqu'un dans les environs? — Oni ; mais Us sontoccvipés. — Qu'est-oe que cela &it ? Y a-t-41 longteinps qu'ils le sont? — Oui. -^ £n<e cas , il oe s'agit que de savoir lequel tuvenx..— Commrait donc ferons-nous ? -—Tu demanderas à remplacer le titulaire. — Mais il n'y a rien à lai reprocher. — A-t-il domié sa démission au mots de mars 7 Non. — Est-ce que ce n'est pas un crimd
5o d'aToirTendQdntabacsonsrusurpatenr? Est-ce que cet homme corrompu n'aurait pas diïi quitter son emploi ? Quel effet cela eût produit, si -tous les entreposeurs de tabac ebsserit donne ienr démission au moment où l'usurpateur arriva IG>mme cela l'aurait déconcerté IMaisces gens-h ont cru qu'il était permis de vaquer k leur commerce et à leur emploi sous un gouvemement illégitime. Ils ont cru qu'il valait mieux vivre tranquillement , que de se faire mettre en prison et mourir de faim. Il faut qu'ils soient punis. Tu A'as qu'à faire valoir cela, et je réponds de ton affaire. — Mais celui que je voudrais remplacer n'a pas feit voir extérieurement qu'il fût partisan de l'usurpateur. — Qu'est-ce que cela fait ? Est-ce qu'on ne descend )>a5 dans les consciences? est-ce qu'on ne lit pas Jdans lescœurs? L'essentiel est qu'il ait conservé son emploi pendant l'interrègne. On infère de là , qu'il était dévoué à l'usurpateur ; et il y a ■ mille moyens de le prouver. Tu diras ensuite . que tu n'a pas voulu d'emploi , que tu t'es rent&rmé chez toi , et que tu faisais des vœux pour la bonne cause. — Monseigneur, je vous remei^ cie de vos instructions; je les mettrai à profit. — Ah ça , Robert , tu vas être nommé .maire ; je veux que tu sois installé solennellement; îi
ne &atpasquetu'pestes-là comme un imbécile: il s'agit de faire uq discours, et de le faire bon. As-4u quelque idée sur ce que tu dois dire? — J'aurais encore besoin pour cela de vos conseils. — Tn commenceras, suivant l'usage j par dire que tu regardes ton emploi comme au-dessus de tes foi'ces, maîsque tu tâcheras de répondre. à la confiance de tes concitoyens. — Mais vous savez bien que ce n'est pas leur confiance... — C'est égal , tout le monde ne sait pas cela, et tu né dois pas paraître le savoir toi-même. Tu entameras im pompeux éloge du temps passé ; tu diras que ce n'était qu'autrefois qn'on avait de bonnes lois, de bonnes institutions, de bonnes mœurs : cela est essentielaujourdliùi pour . faire de l'effet. Il y a peut-être bien quelques esprits de trayers qui te répondront que hos pères ne valaient pas mieux que nous ; mais comme ce n'est pas pour ces' gens>là que tu feras ton discours , tu ne te soucieras pas de leurs critiques. Ensuite tu parleras du temps présent avec le plus souverain mépris. Tu diras qu'il n'y a plus d'honneur , de bonne foi , de délicatesse , ni de religion; que tous les hommes sont des vauriens, et tune t'embarrasseras pas si on t'objecte que tu en es la première preuve. En suivant bien la ligne que je t'indique , ton
Sa discours iM-il platement écrit > comme je m*y attends , tu trouveras un tas de gens qui te pr^ nerout. Je t'assure que cette manière de vanter le temps passé -et de déprécier le temps présent , est une excellente recommandation au* près d'une certaine classe de personnes. Il y a beaucoup d'imiïéciles qui se sont donné du ' relief par qe moyen > et qui ont même fini par passer pour des gens de mérite dans l'esprit de quelques imbéciles comme eux. Ainsi , mon cher Robert , fais ton profit de ce que je tt dis là.
Ensuite tu t'étendras longuement sur ks mœurs , sur la nécessité de les épurer; tu indiqueras divers moyens d'y réussir : bous oa mauvais , c'est égal. Tu pourras , par exemple » parler de l'éducation ; tu diras qu'on en donn< trop aux jeunes gens; que c'est cela qui les pervertit et qui les empêche d'être dévots f qu'on ne les rendra bons qu'en les rendant i^oran? et superstitieux. Tu ne chercheras pas d'exemple de cela dans l'histoire, car tu n^ entcauYenis que de contraires à cette doctrine.
Tu demanderas qu'on transfiMnie les collèges en couveuse car il nous faut des couvens : nous en voulons a toute force. La France a encore trop de richesses , trop de lumières , trop d'ac-
tivité. n faut eofonir une partie des trésors qui lui restent dans ces élablissemens consacrés à Is &inéantise et à l'igaoraoce. '
Tu parleras aussi des divertissemens qu'on laisse prendre aux jeunes gens dans les collèges, entre autres celui du spectacle. Tu feras seotir combien il -est contraire aux moeurs et à la religion , qu'ils passent la soirae à entendre les cbefe-d'œuvre de nos grands auteurs , à recueillir avid^nentune foule de beautés du premier ordre , qui élèvent leurs sentimens en ornant leur mémoire, à applaudir au talent jles acteurs, qui If» familiarise déjà avec l'art de donner aux partes l'expression qui leur est prc^re , art dont beaucoupd'entreeux auront sans doute un ioar besoin dans la société. S'ils passaient la soirée à battre le pavé, à jouer, à boire ou à jEaire pis , il n'y aurait pas de iml à cela ; on ne dirait rien.
Tu n'oublieras pas de signaler les mauvaises lectures qu'on leur permet , surtout les (ouvres de Voltaire. Ta te déchaîneras contre cet empoisonneur public , dont les ouvrages font les délices de tout homme raisonna^e , co^tr^e cet enragé, qui a contnbué plusque personne à étahia la tolérance. Tu tâcheras de fiûre renaître ees beaux temps où l'auteur de tant de che&-
d'œuvre était persécuté «t obligé de se cacher, on UD homme noQ moios célèbre que lui partageait cette disgrâce, où le génie n'osait se montrer impunément, où l'Emile était brûlé par lamain du bourreau. Tu reproduiras toutes les plates déclamations dont Voltaire a été l'objet; toutes les injures, les calomnies ipi'on trouve dans les rapsodies de ces barbouilleurs de papier, dont il a daigné transmettre les noms au mépris de la postérité. Tu dois t'attendre qu'une huée universelle s'élèvera contre toi ; que le concert de louanges dont l'Europe entière salue ces immortels écrivains, étoufièra tes obscures vociférations ; mais il feut t'armer de cette efiix>oterie que rien ne déconcerte,' quand tn serais sûr de ne recueillir, pour prix de ta ridicule tentative, que le mépris des étran* gers et la pitié des hommes instruits; tu auras prouvé que la crasse des préjugés résiste à tous les efforts de la raison; que la superstition ferme obstinément les yeux aux clartés du génie; qu'enfin les cuistres et les tartuffes sont incorrigibles ; et ces véiités sont toujours consolantes pour le petit nombre de personnes auxquelles tu dois t'attachera plaire.
Tu tonneras contre la philosophie ; tu diras que c'est elle qui a causé tous nos maux; que
c'est elle qui a &it sentir ji la canaille qu'elle avait tort de se laisser pilleF; bafouer et rosser, puisqu'elle était la plus forte et la plus nombreuse. Je te recommaDde de bien &ire sonner ce mot de canaille, quoiqu'on puisse t'y ranger tout des premiers , et de le ramener souvent dans tes phrases. Ce mot donne tout de suite au faquin qui s'en sert un air de grandeur. Ta pourras aussi employer, pour éviter la monotonie , quelques équivalens , tels que populace, lie du peuple, etc. ; mais Iç mot canaille est plus sonore et plus distingué. Après cela, tu en viendras à la -religion, et c'est pour ce sujet qu'il taut conserver toutes les ressources de ton éloquence. Tu te livreras aux déclamations d'usage contre les incrédules , les philosophes et les gens corrompus. Cela est si bon en soi , que , quand même tu le re'péterais jusqu'à satiété, î) y a toujours des gens à qui tu feras un nouveau plaisir. Tu feras un tableau épouvantable des progrès de l'irréligion dans toutes les classes de la société. Tu te livreras à un beau mouvement d'indignation contre cette jeunesse turbulente qui aine mieux servit son pays que de servir la messe. Après cela, tu passeras aux moyens de détruire l'impiété et l'incrédulité. Comme il y a encore beaucoup
ào gens4ui:S9nt pour la peïmasiou , tu parleras de ce-, moyen avec elogé ; mais tu t'atudieras à proiiVee<ioiiil)ieo il ^t ïosuffiSaBt ; tu diras que ta phikisopbie a fourni aux iecrédules tant d'argumens contre tout ce qu'on pourrait leur dire , qœ le$ voies de la douceur ne sont ^us bonnes avec eux ; qu'il faut donc employer uu tant soit peu 1-autorité et la force pour ré-daire ces esprits superbes; qu'il ne suffit pas de les de'noBcer à l'oiùnian comme des êtres dangereux et corrompus, parce que cette opiaion est elk-mémesi corrompue, si pervertie, qu'elle les i^isoudrait Êicilement ; qu'il faut leur iaRiger des pimitions , des charges réelfes pour les iwcer à CToire malgré eux. ïu poiirrais citer à l'appui de cela laréyocatiou de l'Édit de Nantes et les Dragonnades de M. de Louvois ; maîç les e^its sont encore trop loin du point oii nous voulons les amener. 11 y a encore des gens qui désai^rouvent ces admirables coups d'état; il tant donc réserver cette citation pour un temps I^QS opportun.
Tu proposeras, d'envoyer des missionnaires dans toutes les viUWy bour^ et villages de France , quand même ils prêcheraient dans le désert, quand même cette mesure, bonne avec les peuplades de l'Amérique, produirait un
eJSet contraire à celui qa'on en attend ; le cki^é 9.iira prouvé son crédit et son aatorité , et c'ert là l'essentiel. Uii jour paot-être on pourra noue ramener aux mystères et autres momeriesquî ont décr^dité cette sainte et douce religion , dont l'empire eût été inébranlable si ses miaistres se fussent toujours bornés à observer et prêcher la praticpie des vertus qu'elle enseigne. Cette dernière réflexion est entre iitH'Sjtu te garderas bien de la conlml^niquer au public.
A la fin de ton discours, tu réc^ituleras toutes lesacboses brûlantes que tu y auras semées ; tu tenpÎDeras par la nécessi'té d'en re- Tenir aux anciens usages ; car c'est là le point capital , c'egt là le grand but qu'il iauit atteiildre. Tu diras que la saine partie de la nation ' le demande à grands cris , et tu passeras sous silence ^que ce que nous entendons par la saine partie se compose d'environ un centième de sa population ; tu diras que nous marchons k grands pas vers cet important résultat , quoiqu'il sott bien démontré que c'est une folîe d'y penser. EnSn , pour fé^^r la bouche aux erltkpies , tu diras que ceux qui ne aont pas de ton avis sont des athées , des scélérats, des facobins ou des bonapartistes ; ces deux der-
nièrts qualifîciitions sont à ton choix , ta pourras encore parsemer ta péroraison de quelques bonnes injures contre ceux qui ont fait partie de l'armée, contre ces enragés qui parlent de gloire nationale , et autres innovations dangereuses qu'il faut proscrire.
Je te réponds , mon cher Robert , qu'en suivant de point en point mes instructions , tu te feras tout de suite une réputation , et tu t'acquerras une foule de protecteurs. D y a bien des gens qui hausseront les épaules, et qui diront que tu n'es qu'un cuistre; mais les dévotes le porteront aux nues; elle$,te citeront comme un modèle de vertu , quoique ta conduite soit peut-être un peu suspecte; comme un fidèle serviteur du Roi , quoique tu n'aies jamais rien fait pour son service. Tu auras , en outre, pour prôneurs tous ceux qui, écrasés par la conscience de leur nullité et Ûchés de se voir surpassés par tout ce qui les entoure , voudraient que l'on ramenât petit à petit les hommes n n'être que des imbéciles, pour voir tout le monde à leur hauteur ; tons eeux qui , n'ayant rien étudié, ^fr'ien compris , répètent tout ce qui se dit depuis des siècles sur les vertus du temps passé et les vices du temps présent , trouvant cela pins facile que de
raisonner et de ebercher des choses neuves f tous ceux enfin qui , ayant à rougir de leur conduite et des désordres de leur vie, tâchent d'en imposer au vulgaire en se faisant les apàtres de la religion et des nieewrs.
' Ce que je te dis d'observer dans tes discours-, tu seras dispensé de l'observer dans ta conduite. Il n'est nullement nécessaire de ùàrc cadrer l'une avec l'autre ;'car dans ce mont^les'paroles serrent de sauvegarde pour les aetrons. Ainsi, peu importe que tu mènes une conduite répréhensible et contraire aux principes de la délicatesse et de l'honneur; pourvu que tu aies toujours dans la bouche les naots de morale et de vertu , ta passeras pour un saint. Tu prêcheras le désintéressement , et tu te feras donner tous les emplois qui te conviendront. Tu parleras de loyauté , de franchise , d'esprit chevaleresque , et tu dénonceras tous ceux qui ne t'auront pas témoigné assez d'égards , ou dont tu convoiteras la place pour toi , ou pour quelqu'une de tes créatures. Tu prêcheras l'oubli du passé, l'extinction des partis, et ta feras tout ce qu'il faut pour i iIlliiiMi ks aninoosités , en insultant tous ceux qui ne pensent pas comme toi , en diffiammt tout ce qu'ils ont fait de bmii, et eo calomniant leurs intentions.
Comme , à la longue , od pourrait finir par sV percGToirde too cliarlataDÎsme, et découvrir que tu n'es qu'un hypocrite , il &ut te ^récautionner cf avance et avoirl'airde te lure le cliBm]»oade ce qu'il y a de plus sacré et de plus respectable, tl faut choisir un refrain ^ que tu ramèneras toiqours et que ta adultéras iooème aux sujets qui en paraissent le ^ns éloigna. T* ^vndras quelques rttots imposons , tels que l'autel et le trône. Dans quelque discussion que té soit ^ politique ou littérùre , tu ramèneras tes mots &v(ffis , l'autel et le trône. Quand ta ne sauras pins que dire , au lieu de'rester eonrt , tu en reviendras an refrùn , Fautel et le trône j • et tu anras-cft avantage, que, qtand même tu serais ridicnk, le respect «pi'in^irent ces deux mots empêchera qu'on ne te rie au nez. Si cependant on né pouvait se coiAe^r , et qu'on se moqoit de toi ovvertânient , tu aurais encore la ressource ée paraître croire que les railleries ne s'adressent pas à toi , mais à Taùtel et au trône , et ta ferais trembler les persiâlenrs, en les accusant d'être des ennemis de la religion et do^ royauté.
M. de FierenviUe vit arec plaisir queRobert l'écontait avec beaucoup d'attentibo , et paraissait faire son profit de tovt ce qu'il Itri disant.
Robert le remercia avec tous les témoigoages de la plus vive recoanaissaoce , et le quitta ea disant qu'il allait travailler à son discours d'installation , et qu'il n'oublierait pas les instructions qu'il renaît de reccToir.