VERS
SUR
VIRELAY
SUR
Ci gît le comique Molière, Sans chanter, sans sonner, sans prêtre, sans lumière,
Enterré clandestinement
Dedans le coin d'un cimetière.
Dieu veuille qu'il y soit aussi profondément:
Car, s'il en étoit autrement,
Il n'y seroit pas sûrement, Et je ne répondrois de lui ni de sa bière
Contre la troupe meurtrière Qu'il a peinte à nos yeux si naturellement,
Et dont l'ignorance grossière
Nous fait dire lugubrement :
Ci gît le comique Molière. .
Devant le désastreux moment Qui ferma sa belle carrière,
Il en fit charitablement Au public avertissement, Et de son divertissement La tres-ridicule matière.
Mais, comme cette secte fiere En garde du ressentiment, On l'a porté secrètement, Pour lui trouver sûreté toute entière, Dedans ce dernier logement, Sans chanter, sans sonner, sans prêtre, sans lumière.
La Précieuse et son fantasque amant, Dans les Fâcheux maint traîneur de rapière, Dans le Tartuffe maint mangeur de bréviaire, Qui se sont vus railler ouvertement, En ont usé bien plus modestement.
Les Médecins poussent l'emportement Jusqu'à la mort non seulement, Mais jusqu'après l'enterrement, Et c'est pourquoi dans ce moment, Sans un De profundis, sans la moindre prière, Il fut enterré clandestinement.
Là puisse-t-il dormir tranquillement Jusqu'au grand jour du jugement, Sans ouvrir l'œil, sans ciller la paupière, Le corps exempt de tout médicament, Et son misérable derrière
DE MOLIÈRE 5l
A couvert de canon, seringue et lavement, Pendant qu'il gît aussi piteusement Dedans le coin d'un cimetière.
Passant, qui connois la manière
Et le cruel tempérament De ces empoisonneurs qu'on craint si justement, Garde de ce dépôt le secret sagement, Et ne va point prôner publiquement :
Cy gît le comique Molière, Sans sonner, sans chanter, sans prêtre, sans lumière, Enterré clandestinement Dedans le coin d'un cimetière.