PAR C. DASSOUCY
ET SON ÉPITAPHE '
A xMONSEIGNEUR LE DUC DE SAINT-AIGNAN.
Monseigneur,
JE vous présente un Ombre^ mais ce n'est pas de ces Ombres qui effrayent les vivans, c'est r Ombre de Molière, qui ne peut estre que divertissant, et qui ne fera point de peur après sa mort qu'à ceux qui ont redouté son esprit durant sa vie. Quoy quil eust plus de talent
I. A Paris, chez J. Baptiste Loyson, au Palais, dans la Salle des Merciers, proche 1^ Sainte-Chapelle, à la Croix d'or, 1673, in-4 de 2 ff. et de 8 pages.
pour se faire des envieux que pour s'acquérir des amis, il fut pourtant tousjours mon amy. Et si^ sur la fin de ses jours, il cessa de Vestre^je veux que tout le monde sache que je ne cesse pas d'estre son estimateur K Oest pourquoy je crois qu''on ne trouvera pas estrange si, au milieu de tant de jaloux qui font vanité de remuer ses cendres et déchirer sa mémoire^ j^ajy pris le plus honneste parti. Je crois, Monseigneur, que vous qui estes la générosité mesme ne desaprouvere^ pas ce petit effet de la piété de celiiy qui, estant plus que tout le reste du monde obligé à la Vostre, sera tousjours,
Monseigneur, Votre tres-humble et tres-obéissant serviteur
Dassoucy.
I. Le mot plaisait à Dassoucy : u Ayant Molière pour estimateur et toute la maison 4es Béjart pour amie », ditil plus tard dans ses Avent^ires.
ET SON ÉPITAPHE
Quel bruit entens je sur la terre!
Que d'escrits, que de vains propos!
Fascheux à qui j'ay fait la guerre, Laissez mes cendres en repos.
Dites-moy, peuple hétéroclite, Esprits jaloux de mes bons mots, Que vous a fait ce Démocritc Pour faire la guerre à ses os r
Attaquant dans l'àme hypocrite
Le vice par moy combattu,
Ay je otfencé vostre vertu,
Ou fait tort à vostre mériter
Si le meschant j'ai démasque,
Gens de bien, qu'avez vous à craindre
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Quelle raison a de se plaindre, L'homme qui n'est point attaqué?
Et vous, grand Corps que j'ay choqué,
Qui profitez de nos desordres,
Docte et sçavante Faculté,
Si je suis parti sans vos ordres,
Excusez ma témérité.
Troupe au monde si nécessaire.
Non pas tant pour nostre santé
Que pour monsieur l'apotiquaire,
Quand vous m'aurez ressuscité,
Je feray pour vous satisfaire,
Non le malade imaginaire,
Mais le malade en vérité.
Et vous sur mon théâtre assis, Beaux frizés pour qui tout soupire.
Beaux courtisans, beaux Amadis, Marquis que le parterre admire, Quand de vos faits et de vos dits, Dont j'ay défrayé nostre Sire, On vous void esclatter de rire, A la barbe de tout Paris.
Marquis plus sçavants que Voiture, Qui sans raison et sans mezure.
Faites des sonnets si jolis, Et de si beaux vers sans rature,
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Marquis si beaux et si bien mis, Si bien faits et si bien apris,
Venez jusque à ma sépulture, Pour apprendre en quelle posture, Il faut que se tienne un marquis.
J'attesteray par escriture, Par serment, et par signature, Que vous estes de beaux esprits.
Pardonnez moy, maistre Martin, Si j'ay fait une esgratignure A vostre pourpoint de salin.
Priez pour moy soir et matin, Ou je suis tiambé, je vous jure, Rate, poumon, foye et fressure.
Crin, poil et peau, tripe et boudin, Mon genti joly roquantin, Las ! pardonnez moy cette injure, Ou je suis frit comme un lutin.
Dieux, que de monstres j'ay fait naistre! Que d'ennemys je voy parestre !
J'entends aujourd'huy plus d'un chien Qui m'abboye et inc mord en Iraistre, Qui m'appelle comédien, Qui bouffon, qui luterien, Qui me tient plus mcschant qu'un raistre. Las! moy, pauvre Parisien,
Dites moy, qu'ay-je fait pour estre Traitté comme un pharisien?
Si, dans mon plaisant entretien, Vos sottizes j'ay fait connoistre, En suis-je moins homme de bien?
Quoy ! divertir un si grand Maistre, N'est-ce donc estre bon à rien ?
Escrivains jaloux de ma gloire, Qu'icy bien-tost je reverray, Sans papier et sans escritoire, Si je repasse l'onde noire, Morgoy ! que je vous frotteray !
Comme à grands coups de decrotoire, Poètes, je vous decroteray !
Rimeurs qui rimez après boire, Entre le fromage et la poire, Parbleu ! je vous attraperay, Vous mourez, et moy je vivray, Vous pourrirez dans une armoire, Tandis qu'au Temple de Mémoire, Comme un soleil j'esclatteray.
Quoy que l'on pense ou que l'on die De mon esprit ou de ma vie, De Molière on ne verra plus.
La Parque, en extazc ravie.
En tient en ceste tombe inclus L'original et la copie.
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Je fus au dessus de l'envie :
Pour atteindre au poste où je fus, Messieurs les grizons d'Arcadie, Vos efforts seront superflus.
Rage, fureur et jalousie, Tous ensemble je vous defic.
Venez, accoures sur mes pas, Petits esprits, je ne crains pas Que vostre rage me confonde Dans vos escrits mangez des rats.
Quoy que dans une nuit profonde, Mes yeux soient fermez icy bas.
Mon esprit, tousjours plein d'apas, Courant sur la terre et sur Tonde, Brillera malgré le trespas, Autant que ceste masse ronde Aura d'illustres potentats.
Quoy que sur ma pauvre carcasse.
Sans cesse le corbeau croasse, J'ay trop d'illustres partizans, Auprez du grand dieu du Parnasse, Pour craindre vos traits medisans.
Dans vos escrits plus froids que glace, Si je ne fus pareil au Tasse, Je seray le Plaute du temps, Et parmy les plus triomphans
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J'auray sans doute un peu de place ; Plus charmant que l'enfant de Trace, J'ay diverty, plus de vingt ans, Des roys le plus grand qui se fasse.
Je fus acteur, je fus autheur, Poète, philosophe et censeur, Qui, par une pieuse audace.
Jouant le monde et sa grimace, Ay démasqué maint imposteur, Et fait rire plus d'un seigneur Des deffauts de la populace.
Au vice j'ay donné la chasse ; Aussi mon seigneur et mon Roy, Assez content de mon employ.
Malgré le tonnerre qui gronde.
Me souffre encor auprez de soy.
Sa cour où toute gloire abonde Revoid mon esprit sans effroy ; Et tous les gens de bon alloy Prosnent ma vertu sans seconde.
Troupe chagrine et furibonde.
Vous serez brave, sur ma foy, Quand sur le théâtre du monde Vous aurez fait autant que moy.
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