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LA MARSEILLAISE DE LA PAIX

Roule libre et fidèle entre tes nobles arches, O fleuve féodal, calme mais indompté!

Verdis le sceptre aimé de tes rois patriarches : Le joug que Ton choisit est encor liberté!

Et vivent ces essaims de la ruche de France, Avant-garde de Dieu, qui devancent ses pas! Comme des voyageurs qui vivent d'espérance. Ils vont semant la terre, et ne moissonnent pas... Le sol qu'ils ont touché germe fécond et libre; Ils sauvent sans salaire, ils blessent sans remord : Fiers enfants, de leur cœur l'impatiente fibre Est la corde de l'arc où toujours leur main vibre Pour lancer Tidée ou la mort!

Roule libre , et bénis ces deux sangs dans ta course ; Souviens-toi pour eux tous de la main d'où tu sors : L'aigle et le fier taureau boivent l'onde à ta source ; Que l'homme approche l'homme, et qu'il boive aux deux

bords!

Amis , voyez là-bas ! — La terre est grande et plane ! L'Orient délaissé s'y déroule au soleil; L'espace y lasse en vain la lente caravane, La solitude y dort son immense sommeil! Là, des peuples taris ont laissé leurs lits vides; Là, d'empires poudreux les sillons sont couverts; Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides Mesure l'heure morte à des sables livides Sur le cadran nu des déserts!

Roule libre à ces mers où va mourir l'Euphrate, Des artères du globe enlace le réseau; Rends l'herbe et la toison à cette glèbe ingrate : Que l'homme soit un peuple , et les fleuves une eau !

Pébordement armé des nations trop pleines, Au souffle de l'aurore envolés les premiers, Jetons les blonds essaims des familles humaines Autour des nœuds du cèdre et du tronc des palmiers I Allons, comme Joseph, comme ses onze frères, Vers les limons du Nil que labourait Apis, Trouvant de leurs sillons les moissons trop légères, S'en allèrent jadis aux terres étrangères Et revinrent courbés d'épis !

Roule libre, et descends des Alpes étoilées L'arbre pyramidal pour nous tailler nos mâts, Et le chanvre et le lin de tes grasses vallées : Tes sapins sont les ponts qui joignent les climats.

Allons-y, mais sans perdre un frère dans la marche, Sans vendre à l'oppresseur un peuple gémissant. Sans montrer au retour aux yeux du patriarche, Au lieu d'un fils qu'il aime, une robe de sang! Rapportons-en le blé, l'or, la laine et la soie. Avec la liberté, fruit qui germe en tout lieu ; Et tissons de repos, d'alliance et de joie, L'étendard sympathique où le monde déploie L'unité , ce blason de Dieu !

Roule libre, et grossis tes ondes printanières. Pour écumer d'ivresse autour de tes roseaux ; Et que les sept couleurs qui teignent nos bannières. Arc-en-ciel de la paix, serpentent dans tes eaux !

Saint-Point, 28 mai 1841.

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