PRÈS DE BELLEY
u'as-tu donc vu là-haut, torrent suant d'écume, Pour reculer d'effroi comme un coursier rétif, Pour te cabrer d'horreur dans le ravin qui fume ,
Pour te briser hurlant de récif en récif? Tes bonds, tes secousses, Les cris que tu pousses.
Dans leur nid de mousses Font peur aux oiseaux.
La mère, qui tremble.
Aux branches du tremble.
Appelle et rassemble
Ses petits tout trempés de la poudre des eaux !
L'aigle seul , assez fort pour lutter avec l'onde . Se précipite en bas du sommet du rocher;
3o4 POÉSIES DIVERSES.
Il se rit de ta peur, il te brave, il te sonde,
II remonte, il descend comme un hardi nocher.
Son aile intrépide
Bat le roc humide,
Se renverse, et ride
Ton flot, qui s'enfuit;
L'abîme répète
Le cri qu'il te jette;
Son duvet reflète L'éclair de son soleil , qu'il porte dans ta nuit !
As-tu donc vu là-haut ton Dieu dans le nuage
Torrent épouvanté, pour te sauver ainsi?
Du Jéhovah des eaux as-tu vu le visage?
Du froid de ses frissons es-tu resté transi?
Fuisl c'est ton maître et ton juge; Fuisî c'est le Dieu sans refuge Qui sécha Teau du déluge, Qui refoula le Jourdain; Qui , pour ouvrir une route A son peuple ingrat qui doute.
Prit la mer, et la tint toute Un jour au creux de sa main !
Tu n'es qu'un élément, mais m.oi, je suis un homme Tu fuis, et moi j'adore, ô stupide torrent! Quoi ! tu ne sais donc pas le nom dont il se nomme? Quoi 1 tu ne lis donc pas dans ton flot transparent? Moi, je le lis sans nuages
GANTIQ.UE SUR LE TORRENT DE TUISY. 3o5
Dans le livre à mille pages Que la nature et les âges Déroulent incessamment; Dans les syllabes divines *
Qui luisent sur les collines, Majuscules cristallines Dont rétoile l'imprime au bleu du firmament.
Ah ! si tu le savais , flot sans yeux et sans âme , Tu ne t'enfuirais pas avec ces cris d'horreur, Tu ne te fondrais pas comme l'eau sur la flamme, Tu ne remplirais pas ces rocs de ta terreur! Tu courrais, de cime en cime.
De sa gloire grandir l'hymne; Tu t'étendrais dans l'abîme Comme un limpide miroir; Et ses anges sur leur plume Lui feraient monter ta brume Comme l'encens qu'on allume Monte en sentant le feu du creux de l'encensoir.
Et des petits oiseaux l'harmonieuse troupe Aux soupirs de tes bords viendrait s'unir en chœur, Boirait ta goutte d'eau comme dans une coupe, Et riderait ton sein d'un battement de cœur. Ton écume vagabonde, Le limon, la feuille immonde.
Qui roulent avec ton onde ,
3o6 POESIES DIVERSES.
Ne terniraient plus tes flots; Las de ta fuite insensée, Ta vague , en sa main bercée , Serait, comme ma pensée , Tout lumière au dehors, au dedans tout repos!
Et les enfants viendraient , penchés sur tes eaux vives . Regarder ce que Dieu sous la vague accomplit , Et le sacré vieillard qui me guide à tes rives S'assoirait pour prier sur les fleurs de ton lit,
Et de ses saisons passées
Les images retracées
Feraient joUer ses pensées
Autour de ses cheveux blancs ,
Gomme, quand l'hiver assiège
Le chaume qui les protège.
On voit dehors, sur la neige , Au seuil de leurs maisons jouer de blonds enfants!
Mais tu ne me réponds que par des coups de foudre; Tu ne fais que du vent, de Técume et du bruit ; Ton flot semble pressé de se réduire en poudre Et d'échapper au vent dont l'aile te poursuit!
Cours donc où va le tonnerre,
Et le tremblement de terre.
Et l'aigle échappé de l'aire,
Et le coursier qui dit: Va !
Toutes choses insensées ,
CANTIQUE SUR LE TORRENT DE TUISY. Soy
Par un vague instinct chassées, Et qui semblent si pressées D'échapper à Jéhovah !
Mais moi, Tenfant du Père, et que ce nom rassure, Je m'y sens attiré d'un invincible aimant. Ce nom chante pour moi dans toute la nature. Et mon cœur sans repos le sait même en dormant. Ainsi , fatigué de veille , L'enfant de chœur, qui sommeille , Du cierge qu'ourdit l'abeille Laisse vaciller le feu ; Sur le parvis qu'il traverse.
En dormant sa main le berce :
La torche en vain se renverse , La tlamme se redresse et monte encore à Dieu!