‹ Recueillements poétiquesChapitre 108 sur 126 · GRAZIELLA · texte numérisé non relu

GRAZIELLA

UAND ton front brun fléchit sous la cruche à deux anses Où tu rapportes leau du puits pour le gazon; Quand la nuit, aux lueurs de la lune, tu danses Sur le toit aplati de la blanche maison , Et que ton frère enfant , pour marquer la cadence , Pinçant d'un ongle aigu les cordes de laiton , Fait gronder la guitare ainsi qu'un hanneton , Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

I J'ai dit, dans les demi-confidences de première jeunesse, que. pendant notre séjour dans l'ile d'Ischia, j'écrivais de temps en temps des vers mentalement adressés à la charmante fille du pêcheur, bien qu'elle ignorât ce que c'était que des vers et dans quelle langue ces vers étaient écrits.

La Fille du pêcheur est une de ces élégies que j'esquissai au craj'on sous le figuier et sous la treille dorée par le soleil de l'île: on y retrouvera, à travers les réminiscences grecques de Théocrite et d'Anacréon , quelque pressentiment d'André Chénier, mais avant que la muse d'André Chénier eût pleuré, et quand elle jouait encore sur le sable de la mer d'Ionie avec les bas-reliefs eî les débris des Vénus grecques roulés par les flots.

LA FILLE DU PECHEUR. 3i5

L'autre jour je te vis (tu ne me voyais pas) ; Tu portais sur ton front ta cruche toute pleine; Son poids de tes pieds nus rapetissait les pas, Et la pente escarpée essoufflait ton haleine. Un vieillard en sueur montait par le chemin (Un frère mendiant qui glane sur la terre); Il rapportait le pain et Thuile au monastère. Il s'approcha de toi , son rosaire à la main ; Toi tu compris sa soif et t'arrêtas soudain. Jeune fille aux longs yeux , sais-tu ce que je pense i

Avant qu'il eût parle tu lisais sa requête;

Tu levas tes deux bras, anses de ton beau corps;

Tu descendis la cruche au niveau de sa tête.

Et du vase incliné tu lui tendis les bords.

Il y but à longs traits, en relevant sa manche.

Il regardait ton front de honte coloré,

Et l'eau que le bouquet de tamarisque étanche

Ruisselait de sa lèvre et de sa barbe blanche.

Comme à travers les joncs s'égoutte l'eau d'un pré,

Jeune fille aux longs yeux , sais-tu ce que je pense ;

Moi, cependant, caché par la vigne et l'érable.

Je regardais, muet, la scène d'Orient,

L'ombre que ce beau groupe allongeait sur le sable,

3i6 POESIES DIVERSES.

Ton visage confus, le vieillard souriant;

Il te donna, pour prix de ta cruche d'eau pure,

Un chapelet de grains colorés de carmin ,

Une croix de laiton, qui battait sa ceinture;

Et toi, courbant ton cou sous sa manche de bure,

Tu plias les genoux et tu baisas sa main.

Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense:

Je retenais de peur mon haleine insensible;

Je pensais voir en toi sous ces cieux éclatants

Une apparition d'Homère ou de la Bible :

La Jeunesse au cœur d'or faisant l'aumône au Temps !

Ou quelque parabole empreinte d'Evangile ,

La Charité, dont l'àme est Tunique joyau,

Au Dieu qui du même œil voit l'opale ou l'argile

Donnant mille trésors dans une goutte d'eau h..

Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense "r

Ah! que ne suis-je né pêcheur comme ton frère! Que n'ai-je eu pour berceau ces récifs inconnus! Pour berceuse la mer dont Técume légère Trempe ce sable tiède où plongent tes pieds nus! Que n'ai-je eu pour jouet et pour seul héritage La barque , l'aviron, la mer creuse, et la plage Où, le soir, quand la proue accoste le rivage, Le filet, tout gonflé d'écaillé au jour changeant. Tombe lourd sur la grève, avec un son d'argent! Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense":

LA FILLE DU PÊCHEUR. 317

Sans sonder l'horizon qui s'enfuit sous la brume ,- Sans rêver au delà je ne sais quel grand sort, Dans ton île, au soleil tout enceinte d'écume, Aucun de mes désirs n'en passerait le bord. N'est-ce donc pas assez, belle enfant de ces treilles, De te voir tous les jours, et puis de te revoir Tantôt suçant tes doigts de l'ambre des abeilles, Tantôt cousant la voile, ou tressant les corbeilles Pour porter à deux mains la feuille au chevreau noir; Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je penser

Ou bien, sous le figuier, de son sucre prodigue,

Assise sur le toit entre l'ombre et le fruit,

Éplucher en automne et retourner la figue

Que le vent de mer sale et que le soleil cuit r

Ou quand le grand filet, fatigué par la pêche,

S'étend d'un arbre à l'autre et sur la grève sèche.

Jeune Parque tenant le fil et le ciseau ,

Pour renouer la maille où l'écueil a fait brèche.

Entrevue à demi derrière ce réseau,

Passer et repasser comme une ombre sous l'eau?

Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense:

Ou sur le bord moussu de la fontaine obscure T'asseoir, te croyant seule, à la fin du soleil,

3i8 POESIES DIVERSES.

Comme un moineau son cou, lisser ta chevelure,

Dans tes petites mains prendre ton pied vermeil,

En laver d'un bain froid la blessure amortie,

Arracher de la peau Tépine des cactus.

Ou le dard de l'abeille, ou la dent de l'ortie.

Et d'une gouttelette avec elle sortie

Teindre d'un peu de sang la fleur d'or du lotus?

Jeune hlle aux longs yeux, sais-tu ce que je pense:

Sous la grotte où jaillit le seul ruisseau d'eau douce Une figure en marbre est taillée au ciseau, Vierge ou nymphe, on ne sait; de sa conque de mousse Un triton sur ses pieds verse une nappe d'eau ; Dans l'une de ses mains un petit poisson joue; Dans l'autre un coquillage, enfant du bord amer, Tout près de son oreille est collé sur sa joue Comme pour lui chanter les chansons de la mer. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

De lichens et de joncs sordidement vêtue, De ses habits mouillés le flot s'égoutte en vain; Dans ses haillons verdis la charmante statue Sous l'outrage du sort conserve un front divin; Le filet de cristal que sa robe distille Abreuve le pasteur, l'enfant, le matelot, Fait boire l'oranger dans les ravins de l'île, Et, quand il a rempli mille cruches d'argile, Va jusque dans la mer se perdre à petit flot. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense

LA FILLE DU PECHEUR

Eh bien! je crois te voir dans cet humble symbole , Toi, source de mon cœur!... Quand tes filets plies Dégouttent d'eau de mer sur ton bras, où les colle L'écume du récif qui te blanchit les pies; Ou bien quand tes cheveux, que la lame épouvante, Battant ta maigre épaule, aiment à s'y jouer Avec le flot qui monte, avec la mer qui vente, Et que, tes bras levés, comme une urne vivante. Tes deux mains à ton front veulent les renouer! Jeune fille aux longs yeux, c'est à toi que je pense!

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