TOAST
Et nous, nous vous disons : « O fils des mêmes plages, Nous sommes un tronçon de ce glaive vainqueur ! Regardez-nous aux yeux, aux cheveux, aux visages : Nous reconnaissez-vous à la trempe du cœur?... N'est-ce pas cet œil bleu comme la mer profonde Qui brise entre nos caps sur des écueils pareils. Où notre ciel brumeux réfléchit dans son onde Plus de foudres que de soleils?
« Le vent ne fait-il pas battre sur vos épaules Au branle de vos pas ces forêts de cheveux. Crinière aux nœuds dorés du vieux lion des Gaules, Où le soleil sanglant fait ondoyer ses feux? Ne résonnent-ils pas au souffle des tempêtes Gomme ce crin épars par les lances porté. Étendards naturels que font flotter nos têtes Sur les clans de la liberté?
« De nos robustes mains quand la paume vous serre, Ge langage muet n'est-il pas un serment Qui jure l'amitié, l'alliance ou la guerre. Que nul revers ne lasse et nul jour ne dément : Nos langues, où le bruit de nos grèves domine. Ne vibrent-elles pas, rudes du même son , Ainsi que deux métaux nés dans la même mine Rendent l'accord à l'unisson?
(f Ne nous jouons-nous pas où le dauphin se joue? N'entrelaçons-nous pas, commed'humbles roseaux, Le pin durci du pôle au chêne qui le noue Pour nous bercer aux vents dans les vallons des eaux : N'emprisonnons-nous pas dans la toile sonore L'aile de la tempête? et, sur les flots amers.
8o RECUEILLEMENTS POÉTIQUES.
N'aimons-nous pas à voir le jour nomade éclore De toutes les vagues des mers r
« Le coursier aux crins noirs , trône vivant des braves Ne nous nomme-t-il pas dans ses hennissements? Nos bardes n'ont-ils pas des chants tristes et graves, Des harpes de Morven vieux retentissements? N'en composent-ils pas les cordes les plus douces Avec les pleurs de l'homme et le sang des héros , Le vent plaintif du Nord qui siffle sur les mousses , Le chien qui hurle au bord des flots?
« Le poli de l'acier, l'éclair de l'arme nue. Ne caressent-ils pas nos mains et nos regards? Est-il un horizon plus doux à notre vue Qu'un soleil de combats sur des épis de dards? Le passé dans nos cœurs n'a-t-il pas des racines Qu'on ne peut extirper ni secouer du sol ? Et ne restons-nous pas rochers sous les ruines Quand la poussière a pris son vol ?...
« Reconnaissons-nous donc, ô fils des mêmes pères Le sang de nos aïeux là-haut nous avoûra. Que l'hydromel natal écume dans nos verres, Et poussons dans le ciel trois sublimes hourra! Hourra pour l'Angleterre et ses falaises blanches! Hourra pour la Bretagne aux côtes de granit ! Hourra pour le Seigneur, qui rassemble les branches Au tronc d'où tomba le vieux nid !
« Que ce cri fraternel gronde sur nos montagnes Gomme l'écho joyeux d'un tonnerre de paix ! Que l'Océan le roule entre les deux Bretagnes! Que le vaisseau l'entende entre ses flancs épais!
TOAST. 8i
Et qu'il fasse tomber dans la mer qui nous baigne , Avec l'orgueil jaloux de nos deux pavillons, L'aigle engraissé de mort, dont le bec encor saigne De la chair de nos bataillons ' !
« L'esprit des temps rejoint ce que la mer sépare : Le titre de famille est écrit en tout lieu. L'homme n'est plus Français, Anglais, Romain, Barbare; Il est concitoyen de l'empire de Dieu ! Les murs des nations s'écroulent en poussières, Les langues de Babel retrouvent Tunité, L'Evangile refait avec toutes ses pierres Le temple de l'humanité !
« Réjouissons-nous donc dans le jour qu'il nous prête ! L'aube des jours nouveaux fait poindre ses rayons : Vous serez dans les temps , monts à la verte crête , Un Sinaï de paix entre les nations !
Sous nos pas cadencés faisons sonner la terre , Jetons nos gants de fer, et donnons-nous la main : C'est nous qui conduisons aux conquêtes du Père
« Dans le drame des temps nous avons deux grands rôles. A nous les champs d'argile, à vous les champs amers ! Pour répandre de Dieu la semence aux deux pôles , Creusons-nous deux sillons sur la terre et les mers ! Dans toute glèbe humaine où sa race fourmille, Premiers-nés d'Occident, à la neuve clarté Marchons, distribuant à l'immense famille Dieu, la paix et la liberté!
' A ^^'aterloo.
(( Dans notre coupe pleine où Teau du ciel déborde, Désaltérés déjà buvons aux nations 1 Iles ou continents, que l'onde entoure ou borde, Ayez part sous le ciel à nos libations! Oui , buvons; et , passant notre coupe à la ronde Aux convives nouveaux du festin éternel, Faisons boire après nous tous les peuples du monde Dans le calice fraternel ! »
Saint-Point, 25 septembre i838.
[JAND, assise le soir au bord de ta fenêtre Devant un coin du ciel qui brille entre les toits L'aiguille matinale a fatigué tes doigts, Et que ton front comprime une àme qui veut naître , Ta main laisse échapper le lin brodé de fleurs Qui doit parer le front d'heureuses fiancées, Et, de peur de tacher ses teintes nuancées,
Tes beaux yeux retiennent leurs pleurs.
Sur les murs blancs et nus de ton modeste asile, Pauvre enfant, d'un coup d'œil tout ton destin se lit : Un crucifix de bois au-dessus de ton lit. Un réséda jauni dans un vase d'argile , Sous tes pieds délicats la terre en froids carreaux, Et, près du pain du jour que la balance pèse. Pour ton festin du soir le raisin ou la fraise Que partagent tes passereaux.
' Ces vers furent adressés à mademoiselle Antoinette Quarré. jeune ouvrière de Dijon , qui avait envoyé à l'auteur plusieurs pièces de vers, imprimées depuis, qui ont vivement excité l'étonnement et l'admiration du public.
Tes mains sur tes genoux un moment se délassent ; Puis tu vas t'accouder sur le fer du balcon Où le pampre grimpant, le lierre au noir flocon, A tes cheveux épars amoureux s'entrelacent; Tu verses Teau de source à ton pâle rosier, Tu gazouilles son air à ton oiseau fidèle, Qui becqueté ta lèvre en palpitant de Taile A travers les barreaux d'osier.
Tu contemples le ciel que le soir décolore, Quelque dôme lointain de lumière écumant, Ou plus haut, seule au fond du vide firmament. L'étoile, comme toi , que Dieu seul voit éclore. L'odeur des champs en fleurs monte à ton haut séjour : Le vent fait ondoyer tes boucles sur ta tempe; La nuit ferme le ciel, tu rallumes ta lampe; Et le passé t'efface un jour...
Cependant le bruit monte et la ville respire : L'heure sonne, appelant tout un monde au plaisir; Dans chaque son confus que ton cœur croit saisir, C'est le bonheur qui vibre ou l'amour qui soupire. Les chars grondent en bas et font frissonner l'air : Comme des flots pressés dans le lit des tempêtes. Ils passent emportant les heureux à leurs fêtes, Laissant sous la roue un éclair.
Ceux-là versent au seuil de la scène ravie Cette foule attirée au vent des passions, Et qui veut aspirer d'autres sensations, Pour oublier le jour et pour doubler la vie; Ceux-là rentrent des champs, sur de pliants aciers Berçant leurs maîtres las d'ombrage et de murmure, Des fleurs sur les coussins, des festons de verdure Enlacés aux crins des coursiers.
La musique du bal sort des salles sonores, Sous les pas des danseurs l'air ébranlé frémit, Dans des milliers de voix le chœur chante ou gémit ; La ville aspire et rend le bruit par tous les pores. Le long des murs, dans l'ombre, on entend retentir Des pas aussi nombreux que des gouttes de pluie, Pas indécis d'amant, où l'amante s'appuie Et pèse pour le ralentir.
Le front dans tes deux mains, pensive tu te penches : L'imagination te peint de verts coteaux Tout résonnants du bruit des forêts et des eaux. Où s'éteint un beau soir sur des chaumières blanches; Des sources aux flots bleus voilés de liserons; Des prés où, quand le pied dans la grande herbe nage. Chaque pas aux genoux fait monter un nuage D'étamine et de moucherons;
Des vents sur les guérets ces immenses coups d'ailes Qui donnent aux épis leurs sonores frissons; L'aubépine neigeant sur les nids des buissons; Les verts étangs rasés du vol des hirondelles; Les vergers allongeant leur grande ombre du soir; Les foyers des hameaux ravivant leurs lumières; Les arbres morts couchés près du seuil des chaumières Où les couples viennent s'asseoir;
Ces conversations à voix que l'amour brise, Où le mot commencé s'arrête et se repent, Où l'avide bonheur que le doute suspend S'envole après l'aveu que lui ravit la brise; Ces danses où l'amant prenant l'amante au vol, Dans le ciel qui s'entr'ouvre elle croit fuir en rêve, Entre le bond léger qui du gazon l'enlève Et son pied qui retombe au sol !
Sous ta tente de soie ou dans ton nid de feuille Tu vois rentrer le soir , altéré de tes yeux , Un jeune homme au front mâle, au regard studieux. Votre bonheur tardif dans l'ombre se recueille : Ton épaule s'appuie à celle de l'époux; Sous son front déridé ton front nu se renverse; Son œil luit dans ton œil , pendant que ton pied berce Un enfant blond sur tes genoux !
De tes yeux dessillés quand ce voile retombe, Tu sens ta joue humide et tes mains pleines d'eau ; Les murs de ce réduit où flottait ce tableau Semblent se rapprocher pour voûter une tombe; Ta lampe y jette à peine un reste de clarté ; Sous tes beaux pieds d'enfant tes parures s'écoulent, Et tes cheveux épars et les ombres déroulent Leurs ténèbres sur ta beauté.
Cependant le temps fuit, la jeunesse s'écoule, Tes beaux yeux sont cernés d'un rayon de pâleur; Des roses sans soleil ton teint prend la couleur; Sur ton cœur amaigri ton visage se moule ; Ta lèvre a replié le sourire ; ta voix A perdu cette note où le bonheur tressaille; Des airs lents et plaintifs mesurent maille à maille Le lin qui grandit sous tes doigts.
Eh quoi 1 ces jours passés dans un labeur vulgaire A gagner miette à miette un pain trempé de fiel, Cet espace sans air, cet horizon sans ciel , Ces amours s'envolant au son d'un vil salaire, Ces désirs refoulés dans un sein étouffant. Ces baisers, de ton front chassés comme la mouche Qui bourdonne Tété sur les coins de ta bouche, C'est donc là vivre, ô belle enfant !
Nul ne verra briller cette étoile nocturne? Nul n'entendra chanter ce muet rossignol: Nul ne respirera ces haleines du sol Que la fleur du désert laisse mourir dans l'urne? Non, Dieu ne brise pas sous ses fruits immortels L'arbre dont le génie a fait courber la tige ; Ce qu'oublia le temps, ce que l'homme néglige. Il le réserve à ses autels.
Ce qui meurt dans les airs, c'est le ciel qui l'aspire : Les anges amoureux recueillent flots à flots Cette vie écoulée en stériles sanglots ; Leur aile emporte ailleurs ce que ta voix soupire : De ces langueurs de l'àme où gémit ton destin. De tes pleurs sur ta joue, hélas! jamais cueillies. De ces espoirs trompés, de ces mélancolies, Qui pâlissent ton pur matin ,
Ils composent tes chants, mélodieux murmure Qui s'échappe du cœur par le cœur répondu , Comme l'arbre d'encens que le fer a fendu Verse en baume odorant le sang de sa blessure; Aux accords du génie, à ces divins concerts, Ils mêlent étonnés ces pleurs de jeune fille Qui tombent de ses yeux et baignent son aiguille ; Et tous les soupirs sont des vers !
Savent-ils seulement si le monde Técoute? Si l'indigence énerve un génie inconnu?
Si le céleste encens au foyer contenu Avec l'eau de ses yeux dans l'argile s'égoutte? Qu'im^porte aux voix du ciel l'humble écho d'ici-bas? Les plus divins accords qui montent de la terre Sont les élans muets de l'àme solitaire. Que le vent même n'entend pas.
Non, je n'ai jamais vu la pâle giroflée, Fleurissant au sommet de quelque vieille tour Que bat le vent du Nord ou Taile du vautour, Incliner sur le mur sa tige échevelée; Non, je n'ai jamais vu la stérile beauté, Pâlissant sous ses pleurs sa fleur décolorée, S'exhaler sans amour et mourir ignorée, Sans croire à l'immortalité 1
Passe donc tes doigts blancs sur tes yeux, jeune fille,
Et laisse évaporer ta vie avec tes chants !
Le souffle du Très-Haut sur chaque herbe des champs
Cueille la perle d'or où l'aurore scintille;
Toute vie est un flot de la mer de douleurs;
Leur amertume un jour sera ton ambroisie.
Car l'urne de la gloire et de la poésie
Ne se remplit que de nos pleurs!
Saint-Point. 24 août i838.