A M. DARGAUD
harpe qui dors sur la tête Immense du poëte-roi , Veuve immortelle du prophète.
Un jour encore éveille-toi !
Quoi ! dans cette innombrable foule Des races dont le pied te foule, 11 n'est plus une seule main Q.ui te remue et qui t'accorde, Et qui puisse un jour sur ta corde Faire éclater l'esprit humain?
1 M. Dargaud, jeune écrivain du plus haut talent, vient de donner une nouvelle traduction des Psaurnes. Ces vers furent inspirés à M. de Lamartine par l'impression que fit sur lui la lecture de cette traduction, où le génie de la langue hébraïque et l'éclat des images orientales sont pour ainsi dire palpables à travers tant de siècles et une autre langue. (i83g.)
Es-tu comme le large glaive Dans les tombes de nos aïeux, Qu'aucun bras vivant ne soulève Et que Ton mesure des yeux:
Harpe colossale, es-tu comme Ces immenses ossements d'homme Que le soc entraîne avec lui, Grands débris d'une autre nature Qui, pour animer leur stature, Voudraient dix âmes d'aujourd'hui:
Est-ce que l'haleine divine,
Qui souffla mille ans sur ces bords,
Ne soulève plus de poitrine
Assez mâle pour tes accords?
Cordes muettes de Solyme,
Que faut-il pour qu'un Dieu ranime
Ces ferventes vibrations?
Viens sur mon sein, harpe royale :
Écoute si ce cœur égale
Tes larges palpitations!
N'y sens-tu pas battre cette âme Qui lutte avec des sens mortels, Et qui jette au milieu du drame Des cris qui fendent les autels?
N'y sens-tu pas dans son cratère.
Comme des laves sous la terre, Gronder les fibres de douleurs:
N'entends-tu pas sous leurs racines, Comme un Cédron sous ses ravines, P^iltrer le sourd torrent des pleurs?
Faut-il avoir dans son enfance, Gardien d'onagre et de brebis.
ii3
Brandi la fronde pour défense, Porté leurs toisons pour habits:
Faut-il avoir sur les collines, Errant du rocher aux épines, Déchiré ses pieds au buisson:
La nuit, épiant solitaire Les soupirs du cœur de la terre.
Monté son âme à l'unisson?
Faut-il d'une pieuse femme, A la mamelle de ta foi, Avoir bu ce saint lait de l'àme Où s'allume la soif de toi?
Faut-il, enfant des sacrifices, Avoir transvasé les prémices Dans les corbeilles du saint lieu.
Et retenu ce doux bruit d'ailes Que font les prières mortelles En s'abattant aux pieds de Dieu:
Faut-il avoir aimé son frère Jusqu'à l'exil, jusqu'au trépas.
Et, persécuté par son père, Versé son cœur sur Jonathas?
Coupable d'amours insensées Faut-il avoir dans ses pensées Retourné cent fois le remord, Meurtri ses membres sur sa couche Et, déjà vieux, collé sa bouche Aux pieds glacés de son fils mort?
Sur l'abîme de ta justice, Où toute raison se confond, Comme du haut d'un précipice Faut-il avoir plongé sans fond?
Avec les ruisseaux de sa joue Faut-il avoir pétri la boue Dont fut formé l'insecte humain, Et serré des deux bras la terre, Comme le guerrier mort qui serre
Tout cela je l'ai fait, ô funèbre génie Qui mesure à nos pleurs tes torrents d'harmonie! Tout cela je l'ai bu dans la coupe où je bois, Dans le sang de mon cœur, dans le lait de ma mère , Dans Targile où du sort l'eau n'est pas moins amère Que les larmes des yeux des rois!
Crois-tu qu'en vieillissant sur ce globe des larmes. Le mal ait émoussé la pointe de ses armes. Que le cœur du sujet soit d'un autre élément. Que la fibre royale ait une autre nature, Et que notre humble chair sèche sous la torture Sans rendre de gémissement?
Non ! de tous ces grands cris j'ai parcouru la gamme. De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'àme; Chaque fibre de l'homme au cœur m'a palpité. Comme un clavier touché d'une main lourde et forte. Dont la corde d'airain se tord brisée et morte,
Et que le doigt emporte
Avec le cri jeté !
LE TOMBEAU DE DAVID A JERUSALEM. ii5
Pourquoi donc sous mon souffle et sous mes doigts rebelles, O harpe, languis-tu comme un aiglon sans ailes, Tandis qu'un seul accord du barde d'Israël Fait après deux mille ans, dans les chœurs de nos fêtes. Ondoyer tout un peuple aux accents des prophètes,
Flamboyer les tempêtes,
Et se fendre le cielr
Ah ! c'est que la douleur et son brûlant délire
N'est pas le feu du temple et la clef de la lyre!
C'est que de tout foyer ton amour est le feu ;
C'est qu'il t'aimait, Seigneur, sans mesure et sans doute.
Que son âme à tes pieds s'épanchait goutte à goutte ,
Et qu'on ne sait, quand on l'écoute.
S'il parle à son égal ou s'il chante à son Dieu 1
Jamais l'amour divin, qui soulève le monde Comme l'astre des nuits des mers soulève l'onde, Ne permit au limon oii son image a lui De s'approcher plus près pour contempler sa face. Et de combler jamais d'une plus sainte audace
L'immensurable espace
De la poussière à lui !
Louanges, élans, prières, Confidences familières, Battements d'un cœur de feu; Tout ce qu'amour à peine ose.
Pieds qu'il presse et qu'il arrose.
Front renversé qui repose Couché sur le sein de Dieu:
ii6 RECUEILLEMENTS POET1Q.UES.
Soupirs qui fendent les roches, Colères, tendres reproches Sur un ingrat abandon; Retours de lame égarée, Et qui revient altérée Baiser la main retirée.
Sûre du divin pardon;
Larmes que Dieu même essuie, Ruisselant comme une pluie Sur qui son courroux s'abat; Bruyant assaut de pensées, Apostrophes plus pressées Que mille flèches lancées Par une armée au combat;
Toutes les tendres images Des plus amoureux langages Trop tièdes pour tant d'ardeurs; De toute chose animée Sur ses collines semée, La terre entière exprimée Pour faire un faisceau d'odeurs;
Le lis noyé de rosée, La perle des nuits posée Sur les roses de Serons; L'ombre du jour sous la grotte, L'eau qui filtre et qui sanglote, La splendeur du ciel qui flotte Sur l'aile des moucherons;
L'oiseau que la flèche frappe, Qui vient becqueter la grappe
Dans les vignes d'Engaddi; La cigale infatigable, De l'homme émiettant la table, Hymne vivant que le sable Darde au rayon du midi;
Toutes les langueurs de l'àme; Le cerf altéré qui brame Pour l'eau que le désert boit, L'agneau broutant les épines.
Le chameau sur les collines.
Le lézard dans les ruines.
Le passereau sur le toit;
La mendiante hirondelle.
Dont le vautour plume l'aile, Brisée au pied de sa tour, Sont la note tendre et triste De la harpe du Psalmiste, Par qui notre oreille assiste A ces mystères d'amour.
Aussi tu le comblais de tes miséricordes ; Ton nom , ô Jéhovah , sanctifiait ses cordes , Sa prière à ta droite arrachait don sur don. Il pouvait s'endormir dans d'impures mollesses. Tu poursuivais son cœur, au fond de ses faiblesses, De ton impatient pardon !
Fautes, langueurs, oubli, défaillances, blasphème, Adultères sanglants, trahisons, forfaits même,
ii8 RECUEILLEMENTS POÉTIQUES.
Ta grâce couvrait tout du flux de tes bontés; Et, comme l'Océan dévore son écume, Son âme, engloutissant le mal qui la consume. Dévorait ses iniquités.
Quel crime n'eût lavé cette larme sonore Qui tomba sur la lyre et qui résonne encore? Tes pieds divins, Seigneur, en gardent la senteur; Tu défendis aux vents d'en sécher nos visages, Et tu dis aux vivants : « Roulez-la dans les âges! Humectez tous vos yeux , mouillez toutes vos pages Des larmes de mon serviteur! »
Et la terre entendit l'ordre de Jéhovah,
Et cette eau fut un fleuve où tout cœur se lava.
J'ai vu blanchir sur les collines Les brèches du temple écroulé.
Comme une aire d'aigle en ruines D'où l'aigle au ciel s'est envolé; J'ai vu sa ville devenue Un blanc monceau de cendre nue Qui volait sous un vent de feu, Et le guide des caravanes Attacher le pied de ses ânes Sur les traces du pied de Dieu.
Le chameau, las, baissant la tête, Pour s'abriter des cieux brûlants Dans le royaume du Prophète N'avait que l'ombre de ses flancs;
Siloé qui le désaltère
N'était qu'une sueur de terre
Suant sa malédiction,
Et l'Arabe, en sa main grossière
Ramassant un peu de poussière,
Se disait : « C'est donc là Sion!... »
Des fondements de l'ancien temple
Un nouveau temple était sorti.
Que sous sa coupole plus ample
Un troisième avait englouti.
Trois dieux avaient vieilli; leur culte,
S'écroulant sur ce sol inculte.
S'était renouvelé trois fois,
Comme un tronc qui toujours végète ,
Brise son écorce et projette
De jeunes rameaux du vieux bois.
Le passereau, sous la muraille Dont le temps blanchit le granit.
Cherchait en vain le brin de paille Pour bâtir seulement son nid :
On ne voyait que des colombes Voler sur les turbans des tombes, Et, se cachant sous ses débris.
Quelques âmes contemplatives Sortir leurs figures craintives Par les fentes de leurs abris.
Sous les pas cette solitude
N'avait que des bruits creux et sourds;
Le désert avait l'attitude
Qu'il aura le dernier des jours.
Traînant les pieds, baissant la tête,
RECUEILLEMENTS POÉTIQ.UES.
Je cherchais ta tombe, ô prophète, Sous les ronces de ton palais, Et je ne voyais que trois pierres.
Qu'un soleil dur à mes paupières Incendiait de ses reflets.
Tout à coup, au tocsin des heures Qui sonnent l'adoration, Sortit de ces mornes demeures Ta voix souterraine, ô Sion! Des hommes dé tous les visages.
Des langues de tous les langages, \'enus des quatre vents du ciel, Multipliant l'écho des psaumes.
Convoquèrent tous les royaumes A la prière d'Israël.
Les tombes ouvrirent leur porte Aux accents du barde des rois; Le vent roula vers la mer Morte L'écho triomphant de sa voix; Le palmier secoua sa poudre; Le ciel serein, de foudre en foudre, Jeta le nom d'Adonaï; L'aigle effrayé lâcha sa proie.
Et l'on vit palpiter de joie Deux ailes sur le Sinaï.
Est-ce là mourir, ô prophète?
Quoi ! pendant une éternité Sentir le souffle qu'on lui prête
Respirer dans l'humanité; Quoi ! donner le vent de son âme A toute chose qui s'enflamme, Etre le feu de cet encens, Et, partout où le jour se couche, Avoir son cri sur toute bouche, Son accent dans tous les accents :
Est-ce là mourir? Non, c'est vivre,
Plus vivant dans le verbe écrit;
Par chaque œil qui s'ouvre au saint livre.
C'est multiplier son esprit;
C'est imprimer sa sainte trace
Sur chaque parcelle d'espace
Où peuvent plier deux genoux!
Et nous, bardes au vain délire.
Dont les doigts sèchent sur la lyre,
Dites-moi, pourquoi mourrons-nous?
Ah! c'est que ta haute pensée.
Pur vase de dilection.
N'était qu'une langue élancée
D'un foyer d'inspiration;
C'est que l'amour, sous son extase,
Donnait aux parfums de ce vase
Leur sainte volatilité.
Et que, partout où Dieu se pose.
Il laisse à l'homme quelque chose
De sa propre immortalité!
A M. LE COMTE DE VIRIEU
APRÈS LA MORT d'uN AMI COMMUN